On a découvert Etty Hillesum, jeune femme juive prise dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale à travers son journal et ses lettres, rédigés en partie dans les camps entre 1941 et 1943. Un testament historique et spirituel exceptionnel, où la jeune femme, à 27 ans, nous parle de sa foi en la vie, en l’homme et en l’art, dans un contexte où tout porte à la désespérance.

Comme Hélène Berr et Anne Frank, mortes elles aussi en déportation, Etty Hillesum nous livre un témoignage bouleversant d’humanité sur cette période. Daniel Epstein, rabbin et philosophe, évoque avec beaucoup d’émotion et de précision cette voix singulière et vibrante de foi, celle d’une jeune femme qui périt à Auschwitz le 7 septembre 1943 en se rapprochant de D.ieu et des hommes, jusqu’au sacrifice d’elle-même.

Le Times of Israël : Vous avez donné au début de l’année une conférence au Collège académique de Netanya qui a pour intitulé « Etty Hillesum, l’amour fort comme la mort ». Pouvez-vous me retracer le parcours de cette jeune femme juive connue pour avoir, pendant la Seconde Guerre mondiale, tenu son journal intime avant de mourir à Auschwitz à l’âge de vingt-neuf ans ? Quel est l’angle que vous avez choisi pour évoquer son histoire ?

Daniel Epstein : L’histoire d’Etty Hillesum est bien relatée dans son livre, mais il y a certains points qu’il faut tout de même souligner. Elle est née en 1914 dans une famille juive très assimilée, dans une province de Hollande.

Son père était hollandais, proviseur de lycée, sa mère d’origine russe, ils ont eu trois enfants et elle était l’aînée. Elle avait deux frères, dont un qui était pianiste et qui était extrêmement doué. Mais c’était une famille, pour bien la comprendre, profondément perturbée.

Etty Hillesum (Crédit : Wikipedia)

Etty Hillesum (Crédit : Wikipedia)

Les deux frères, qui étaient d’une grande intelligence et d’une grande sensibilité ont l’un et l’autre fait des séjours dans des établissements psychiatriques, pour schizophrénie ou pour des problèmes psychiques graves. C’est ce foyer très perturbé qu’elle quitte pour entreprendre à Amsterdam des études de littérature russe.

C’est là qu’elle va faire une grande rencontre qui va bouleverser sa vie. Elle va croiser sur sa route un psychologue juif, d’origine allemande, qui s’appelle Julius Spier et qui avait fui l’Allemagne hitlérienne.

Il avait un cabinet de chiropsychologie. C’est une discipline un peu mystérieuse qui combine à la fois psychologie, psychanalyse d’inspiration jungienne et en même temps le déchiffrement du caractère et du potentiel de la personne dans les lignes de la main.

Elle va consulter Spier et tomber sous son charme, car c’est un homme extrêmement charismatique et très sensuel aussi, avec une pratique, dirait-on, peu orthodoxe en milieu psychanalytique. Ses patientes sont souvent tombées sous le charme, mais dans leur cas il y a eu une liaison, et qui s’est transformée très rapidement en cheminement spirituel.

C’est le grand paradoxe de ce Spier, cette grande sensualité tout en étant un homme profondément tourné vers la recherche spirituelle. Etty dira d’ailleurs que Spier l’a aidé à prononcer le nom de D.ieu. Ce n’était pas seulement le prononcer, mais le vivre. Donc, ce qui m’a intéressé et passionné ici, c’est cette transformation qu’elle a subie.

C’était une jeune femme libre et émancipée, à la recherche d’elle-même, la tête un peu « à l’envers » et qui vivait dans un véritable chaos. Et puis il y a eu cette métamorphose d’Etty Hillesum en une femme suprêmement mûre, dans tous les sens du terme. Extrêmement confiante à la fois de ses dons, de ses capacités, de son talent politique et d’écrivain, et en même temps de ses responsabilités au sein de la communauté.

Dans ce contexte, elle va donc nous livrer un document qu’il ne faut pas simplement lire comme un écrit sur la Shoah. C’est beaucoup plus que ça. Les faits historiques, l’occupation de la Hollande, tout ça reste l’arrière-plan de ce journal.

C’est surtout l’histoire d’une métamorphose dans des circonstances d’ailleurs éminemment défavorables.

Comment des circonstances qui apparemment bloquent notre épanouissement et notre développement ici ont, au contraire, suscité l’émergence de cette personnalité tout à fait hors du commun ?

Comment vous-même avez-vous été sensibilisé à l’histoire d’Etty Hillesum ?

D’abord, j’ai eu une certaine réticence. Il me semblait, d’après ce que j’avais entendu, et c’était assez stupide, qu’il s’agissait d’une histoire de conversion d’une jeune fille au christianisme. J’ai mis un certain temps à me décider à lire ce livre, mais dès que j’ai lu les premières pages, j’ai compris que c’était un livre d’une extrême importance, avec un ton très personnel.

Elle a une voix, pourrait-on dire, et pas seulement un style, même s’il est merveilleux par ailleurs. On entend sa voix dans le journal et on ne peut pas ne pas être touché par cette voix. Je l’ai lu et relu maintes fois. C’est un livre d’une profondeur et d’une richesse inattendue pour une personne aussi jeune.

Il y a d’abord eu les « Lettres de Westerbork » parues en 1988 au Seuil, puis son journal est devenu un livre document en 1995 aux éditions du Seuil « Une vie bouleversée : journal 1941-1943 ». Qu’est-ce qui fait de son témoignage sur cette terrible période sa singularité ? Le fait qu’il soit lié à une quête spirituelle ?

Il y a d’abord évidemment les documents laissés sur la Shoah, y compris sur la Shoah en Hollande. C’est une page vraiment tragique, décrite surtout dans les lettres, avec des descriptions qui vous brisent le cœur sur ce qui s’est passé dans le camp de transit de Westerbork où on a envoyé les Juifs de Hollande à Auschwitz.

Il y a cette partie descriptive qui est, je dirais, la plus petite partie du journal, et la partie la plus importante consiste à nous montrer ce qu’il y a de plus indestructible dans l’âme humaine. Cela me touche énormément.

Les écrits d'Etty Hillesum, publiés au Seuil en 2008. (Crédit : autorisation)

Les écrits d’Etty Hillesum, publiés au Seuil en 2008. (Crédit : autorisation)

On est souvent confronté à la vulnérabilité, à la souffrance, à la maladie et à la mort, à des situations de précarité, on connaît très bien ça malheureusement.

Et là, on a affaire à une personne qui va en quelque sorte nous guider dans son propre développement, et nous faire comprendre comment nous pouvons retrouver en nous-mêmes des ressources intérieures qui vont nous permettre d’affronter ces situations intolérables.

Ici, elle a plusieurs guides et c’est important de le souligner. Elle est une grande lectrice et on ne fait pas ce chemin-là tout seul, on a besoin de maîtres. Elle lit la Bible, est assoiffée de toutes les traductions religieuses. Il y a le judaïsme qu’elle ignore et donc elle lit des passages du Talmud, et le christianisme qui l’intéresse passionnément, aussi bien que l’islam et l’hindouisme.

Il y a un éclectisme, et en même temps c’est une recherche de spiritualité je dirais universelle, œcuménique. Elle lit aussi beaucoup Jung et le cite énormément. Elle se penche aussi sur les écrits de Spier, qui n’ont pas été publiés mais dont certains extraits sont extrêmement importants.

Il y a donc tout cela, tous ces matériaux, et il y a la présence très importante de Rilke. Lorsqu’elle organise son départ, elle est sans cesse sur le qui-vive, elle pense toujours aux livres qu’elle va prendre avec elle : elle emportera la Bible, le Talmud, le Coran et Rilke.

Ce qu’elle a trouvé chez Rilke, il faut quand même le dire, et il y a deux points qui sont décisifs pour elle, c’est d’abord comment vivre la solitude, qui est une des grandes épreuves de la Shoah. La solitude dans la promiscuité, ce n’est pas une solitude dans une cellule, bien au contraire : c’est être toujours au contact d’une foule de gens et ne jamais avoir un moment pour soi.

Il faut pouvoir pourtant se retrouver soi-même dans cette cohue. Ce premier point est lié au deuxième, qui n’est pas la religion mais la découverte de D.ieu en soi, de Celui qui « croit » en nous. La foi c’est une croissance, et d’ailleurs le premier traité de la Mishna nous l’enseigne : celui qui sème est bien précisément celui qui place sa confiance dans le Créateur, qui fait germer la plante.

« La solitude dans la promiscuité, c’est être toujours au contact d’une foule de gens et ne jamais avoir un moment pour soi »
Daniel Epstein

Il y a cette compréhension chez Etty : D.ieu va grandir en elle. Et il y a cette vision qui est absolument unique dans les témoignages sur la Shoah, cette lucidité qui lui fait comprendre qu’elle n’est pas seulement une agression contre l’homme, avec sa déshumanisation, mais qu’elle est aussi une agression contre D.ieu.

C’est cela qu’Etty Hillesum va nous montrer, comme elle le dit dans ses termes à elle : elle va offrir l’hospitalité à D.ieu, ce qui est absolument saisissant mais qui rejoint les grandes intuitions de la tradition juive. Dans une des plus belles phrases du journal elle dit : « Même si je suis destinée à pourrir dans une baraque en Pologne et à finir là-bas mes jours, et bien mon D.ieu, je t’offrirais le nuage qui passe à travers la lucarne de ma prison. »

Il y a cette vision saisissante que l’homme n’est pas seulement celui qui demande à D.ieu, mais celui qui lui donne, et qui lui offre la possibilité de nous donner ce qu’Il veut nous donner.

Venant d’une famille juive libérale, Etty Hillesum est nourrie par la lecture assidue de Rilke, Dostoïevski, Rathenau, Jung ou Saint Augustin. Son journal se transforme peu à peu en prière intense. Comment vous-même, dans votre approche en tant que rabbin et philosophe, expliquez-vous son évolution spirituelle qui, à travers la lecture, l’écriture et la prière, la rapproche du christianisme ? On peut s’étonner qu’elle n’ait pas essayé de se rapprocher de ses racines et de son judaïsme dans sa quête spirituelle…

D’abord, il faut tenir compte de l’Histoire. Le temps lui a manqué pour tout. Ce journal, ce sont finalement des années de grâce qui lui ont été offertes, de 1941 à 1943. Deux années, c’est beaucoup pour elle et c’est peu, très peu aussi. Il faut tenir compte de la situation.

Le journal commence au début de l’Occupation, et sous l’Occupation je ne pense pas que ce soit le moment pour effectuer ce type de recherches. Elle se trouve en Hollande, où je ne pense pas que les maîtres spirituels du judaïsme se trouvaient à ce moment-là.

Elle fait la découverte de la personne qui aurait pu la guider dans cette voie mais c’est trop tard déjà. Elle ne pouvait que puiser dans les ressources à sa disposition pour s’informer et progresser. La littérature, la psychologie, les textes mystiques chrétiens qu’elle connaissait. On ne va pas lui faire de reproches pour ce qu’elle n’a pas pu faire.

Le rabbin et philosophe Daniel Epstein pendant une conférence sur le destin extraordinaire d'Etty Hillesum, au Collège académique de Netanya, le 12 février 2017. (Crédit : autorisation)

Le rabbin et philosophe Daniel Epstein pendant une conférence sur le destin extraordinaire d’Etty Hillesum, au Collège académique de Netanya, le 12 février 2017. (Crédit : autorisation)

Un livre de Marie Lise Cohen a été écrit sur le judaïsme d’Etty Hillesum, dont on a beaucoup parlé. Elle avait des intuitions qui sont profondément juives. Cette capacité d’intégrer la souffrance à la vie, c’est ce qu’on lit dans notre tradition.

Il faut mentionner la nuit quand on fait la prière du jour, et le jour lorsqu’on fait la prière de la nuit. Cette compréhension que la vie est un tout, et qu’elle intègre à la fois la joie et la souffrance, cela, elle l’a parfaitement compris.

Pourquoi selon vous le témoignage de cette jeune femme, morte à Auschwitz à l’âge de vingt-neuf ans a tant marqué nos contemporains, comme celui d’Anne Frank ou d’Hélène Berr, qui ont elles aussi péri dans les camps ?

C’est un témoignage tout à fait singulier, particulier et qui correspond parfaitement à notre époque, parce qu’il y a deux phénomènes contradictoires, avec, d’une part, ce qu’on a appelé la sécularisation, ou si vous préférez la sortie de la religion, ce phénomène qui est quand même énorme en Occident, et dont elle est un témoin, et puis la redécouverte du religieux, ce qu’on appelle chez nous la hazara be techouvah.

Or, notre époque est marquée par cette rupture avec le religieux et donc l’accent est mis beaucoup sur notre subjectivité et sur la nécessité, s’il y a un retour au religieux, de le faire passer à travers un approfondissement de soi, ce qu’Etty Hillesum fait.

Son témoignage est très important au-delà-même du témoignage dans le contexte de la Shoah, pour cette conjonction des deux aspects de notre génération : de l’éloignement de la religion, et en même temps de la redécouverte d’une religiosité mais qui n’est pas dogmatique.

C’est une religiosité ouverte à beaucoup de sources, qui n’est pas institutionnalisée et qui reste très personnelle. Prenez par exemple un autre succès dans le judaïsme, celui de la hassidout qui met beaucoup l’accent sur le développement intérieur. En ce sens, Etty Hillesum est lumineuse de clarté, de sérieux, de probité morale et de don.

Je cite Etty Hillesum : « il faut apprendre à porter avec les autres le poids d’un destin de masse en éliminant toutes les futilités personnelles » De quelle manière cette phrase résonne en nous aujourd’hui alors que l’État d’Israël existe ?

Je dirais d’abord que c’est une phrase qui a valeur dans toutes les situations. En Israël, on assume un destin commun et c’est pour ça qu’on est ici. Quelles que soient nos motivations, on revient toujours à ce point : assumer un destin collectif qui implique une responsabilité et une solidarité.

Et en même temps nous ne sommes pas toujours à la hauteur des exigences d’Etty Hillesum, parce qu’elle parle beaucoup de la nécessité d’un véritable sacrifice, d’un don de soi qu’elle a pratiqué. Elle a montré un dévouement pour des personnes qui étaient envoyées en déportation.

« Que fait-on quand on doit assister des gens qui savent qu’ils vont à la mort ? »
Daniel Epstein

Que fait-on quand on doit assister des gens qui savent qu’ils vont à la mort ? Au début du journal, elle dit qu’elle était une femme très possessive, et c’est de ça dont elle va se défaire : cette situation extrême va l’amener au sacrifice ultime de soi.

Elle aurait pu éventuellement trouver une sorte de planque, puisqu’elle faisait partie du Conseil Juif d’Amsterdam et qu’elle avait droit à certains privilèges. Peut-être que si elle s’était battue pour ça elle aurait pu échapper à la mort. Peut-être… On ne sait pas.

Mais elle ne l’a jamais voulu. Elle raconte d’ailleurs que lorsque certains prenaient la fuite, tout de suite les Allemands prenaient cinquante otages en échange. Elle ne voulait pas non plus abandonner son père, sa mère et ses frères. Ils sont partis ensemble le même jour, et, comme elle l’écrit, ils sont montés dans le train en chantant…

Etty Hillesum a su conserver, tout au long de sa courte vie, un inébranlable amour de la vie, et une grande foi en l’Humanité. Cela même alors qu’elle verra tous les jours s’accomplir sous ses yeux des exactions. En ce sens, peut-on dire que si elle avait survécu elle aurait pu devenir une Elie Wiesel au féminin, « un exemple d’humanité qui croit en la bonté de l’Homme » ?

Ce qui est important aussi dans le livre, c’est qu’il s’agit d’un témoignage féminin. Il faut le reconnaître, il y a quelque chose de très particulier, qui est due à sa personnalité féminine et elle pense d’ailleurs beaucoup et fortement à sa condition de femme.

Elie Wiesel, auteur, prix Nobel de la Paix et survivant de la Shoah, devant une photo de lui (3e à droite, en bas) et d'autres détenus au camp de concentration de Buchenwald en 1945, pendant sa visite au musée et mémorial de l'Holocauste Yad Vashem, à Jérusalem, le 18 décembre 1986. (Crédit : AFP/Sven Naxkstrand)

Elie Wiesel, auteur, prix Nobel de la Paix et survivant de la Shoah, devant une photo de lui (3e à droite, en bas) et d’autres détenus au camp de concentration de Buchenwald en 1945, pendant sa visite au musée et mémorial de l’Holocauste Yad Vashem, à Jérusalem, le 18 décembre 1986. (Crédit : AFP/Sven Naxkstrand)

Elle pense beaucoup au fait que la femme a son centre de gravité dans son conjoint, dans l’homme qu’elle aime, et elle voudrait voir ce centre de gravité s’élargir, que la femme soit plus responsable, au même titre que l’homme, pour la société dans son ensemble.

Donc, à mon avis, elle ne serait pas restée simple témoin de la Shoah. Elle aurait été au-delà, comme l’a fait Wiesel. Mais elle l’aurait fait à sa façon à elle, c’est-à-dire en étant vraiment l’avocate des grandes causes de l’humanité souffrante.

Elle le dit bien, elle veut dépasser la haine, dépasser le ressentiment, et elle pense déjà, ce qui est très remarquable, à l’après-guerre : « Si nos horizons ne s’élargissent pas après la guerre, tout aura été en vain. Notre épreuve aura été vaine. »

« Et même s’il n’y a qu’un seul homme digne du nom d’être humain, et bien ça nous fera respecter l’humanité dans son ensemble »
Etty Hillesum

Que veut dire cet élargissement de l’horizon ? C’est déjà dépasser le cloisonnement à l’intérieur de la société juive. Elle pense par exemple aux dissensions qu’il y avait dans le camp entre les Juifs hollandais et les Juifs allemands, et aussi au-delà des frontières nationales.

Elle avait une vision extrêmement ample de l’humanité : « Et même s’il n’y a qu’un seul homme digne du nom d’être humain, et bien ça nous fera respecter l’humanité dans son ensemble. S’il n’y a qu’un seul Allemand qui ne se comporte pas comme les autres, alors déjà on devra s’interdire les généralisations. » Vous voyez, il y a toujours cette recherche de l’étincelle divine en chaque être. Elle ne renonce pas à ça.

Quel message Etty Hillesum pourrait transmettre selon vous aux jeunes générations d’aujourd’hui ? Et de quelle manière ses écrits nous parlent, à la lumière de l’actualité ?

Aujourd’hui, un certain état d’esprit s’est ancré chez les gens : en France, par exemple, on parle de déclinisme, on revient toujours sur la crise et maintenant c’est plus grave encore. La société manque de projets, manque d’horizon, il y a cet état d’esprit sous forme de dépression collective.

On voit que les problèmes sont tellement gigantesques, les perspectives d’avenir tellement sombres, avec des résurgences de fanatisme, qu’on a beaucoup de raisons d’être pessimiste, voire abattu. Etty Hillesum avait une grande force pour assumer ces situations-là, très difficiles, où l’horizon paraît bouché.

Elle nous apprend essentiellement à travailler nos ressources personnelles. Il ne faut pas compter sur le fait que les choses vont s’arranger à l’extérieur, comme elle le dit très bien : « Je ne compte pas sur le fait que les Anglais vont nous délivrer. » C’est à chacun de se battre.

Le champ de bataille est intérieur, pour reprendre une de ses belles expressions : « En moi il y a un grand atelier où se passe tous les combats de l’humanité. Cela doit se régler dans ma petite tête. »

Rainer Maria Rilke (Crédit : domaine public)

Rainer Maria Rilke (Crédit : domaine public)

Elle avait beaucoup d’humour et refusait de se prendre trop au sérieux. C’est une leçon à la fois d’humilité et de responsabilité personnelle : « Ouvrez, comme elle le dit, votre espace intérieur et nettoyez-le de toutes les scories. Certains cherchent D.ieu en se tournant vers le Ciel, moi je fais partie de ceux qui le trouvent au fond d’un puits intérieur. Dans ce puits, il y a beaucoup de gravats, de pierres, et tous nos sentiments négatifs, toutes les choses qui nous rongent. C’est ça qu’il faut éliminer. »

On a droit à l’angoisse, on a droit à la peur, on a droit à l’inquiétude, mais il ne faut pas que ces forces-là qui nous paralysent nous empêchent d’aimer, chacun à son échelle. C’est un grand message d’amour.

Il ne faut pas tout de suite l’interpréter comme un message chrétien, car c’est la Torah qui nous a d’abord parlé d’amour du prochain. Et il ne faudrait pas non plus limiter Etty Hillesum dans une idéologie ou dans un dogme.

Oui, il y a là un exemple magnifique d’humanité, lorsque l’humanité est à son point le plus bas de dégradation et d’humiliation.

En dépit de tout, il demeure en l’âme de l’homme pour Etty Hillesum quelque chose d’indestructible.

Les Ecrits d’Etty Hillesum, Journaux et lettres (1941-1943), 2008, Le Seuil