Quand Oded Rose, responsable dans le domaine de la haute technologie, a eu 16 ans, il a eu une opportunité qui ne se présente qu’une fois dans une vie. Fils d’un officier de la marine marchande et d’une enseignante d’art, sa famille de classe moyenne n’aurait jamais pu lui permettre de l’envoyer dans une école privée. Mais le jeune Israélien a entendu parler par chance de l’école Pearson, une école de deux ans au Canada qui offre des bourses aux étudiants dans le monde entier pour étudier en vue d’obtenir le prestigieux diplôme de baccalauréat international.

L’Ecole Pearson fait partie du mouvement, peu connu, des Ecoles Mondiales Unies (EMU), un réseau de 15 écoles fondées par un éducateur allemand en 1962 avec l’objectif de rassembler des personnes de différentes nationalités afin de promouvoir la paix et d’éviter d’autres tragédies comme celle de la Deuxième Guerre mondiale.

Rose était le seul Israélien de l’école, mais il y avait aussi un Egyptien, un Palestinien, tout comme des étudiants d’Europe et d’Amérique. Après l’obtention de son diplôme, Rose est rentré en Israël pour faire son service militaire, mais son expérience à Pearson ne l’a pas quitté.

« J’avais 25 ans lorsque je me suis dit, ‘une école comme celle-là enseigne la paix. Il nous en faudrait une ici en Israël, où nous avons vraiment besoin de la paix’. »

Vingt-cinq ans plus tard, sans fanfare ni publicité, Rose a réalisé son rêve.

Il y a un an et demi, il a ouvert EIMO, l’Ecole Internationale de Méditerranée Orientale, sur le campus de Kfar Hayarok, un village agricole pour jeunes situé entre Tel Aviv et Ramat Hasharon.

L’école accueille actuellement 140 élèves, dont 20 % sont des Juifs et Arabes israéliens, 20 % sont des Palestiniens, de citoyens arabes ou de pays musulmans, et 60 % en provenance de pays aussi divers que l’Allemagne, le Cambodge, la Nouvelle Zélande, la Chine et l’Equateur.

Presque tous les étudiants reçoivent une bourse partielle ou totale, explique Rose, financée par le ministère israélien de l’Education, des fondations et des donateurs privés. Presque aucun des élèves non israéliens sont Juifs, et il y a même des élèves d’Afghanistan, du Vénézuela et du Yemen, des pays avec lesquels Israël n’a pas de relations diplomatiques.

Un esprit d’école

Par un agréable jeudi après-midi de février, les élèves et le personnel de l’EIMO encouragent et crient à l’occasion d’un match entre personnel et élèves depuis les gradins du terrain de foot de Kfar Hayarok.

Des étudiants se parlent en anglais, mais des bribes de chinois ou d’arabe peuvent être entendues. Certains portent des maillots bleus avec leurs noms, d’autres arborent des t-shirts avec les mots « Paix et Durabilité », les deux devises de l’école, en anglais, en hébreu et arabe.

Mayyan Agmon, une élève israélienne, explique qu’elle a présenté sa candidature à l’EIMO après avoir passé un an en Russie, où sa mère était diplomate israélienne.

Maayan Agmon, étudiante israélienne de l'EIMO, le 18 février 2016. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

Maayan Agmon, étudiante israélienne de l’EIMO, le 18 février 2016. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

« J’avais la possibilité de retourner dans mon ancienne école ou de continuer avec l’éducation internationale. Il y a une Ecole Américaine Internationale en Israël qui est très chère. Ici, j’ai obtenu une bourse pour 90 %, alors ça me revient à 3 000 par an contre 30 000 dollars. J’aime aussi la mission de l’école, de promouvoir la paix et la durabilité à travers l’éducation. »

EIMO constitue, selon l’objectif de ses fondateurs, une école d’élite, combinant des programmes de formation rigoureux en petites classes, des sports, des activités hors du cursus et un accès aux bibliothèques et aux salles de cours de l’université de Tel Aviv.

Certains étudiants en terminale du programme ont déjà été acceptés à des prestigieuses universités comme le MIT ou Yale. Rose explique que le coût total est en réalité 30 000 dollars par an, et seulement une petite poignée des 140 élèves paient ce montant. 25 % des étudiants perçoivent une bourse complète, une autre moitié reçoit une aide à hauteur de 70 à 80 % des frais et presque tous les étudiants reçoivent une aide. Même sans couverture médiatique, 250 étudiants du monde entier se sont candidatés pour l’année scolaire 2015-16 à l’EIMO, c’est la deuxième année de l’opération. Seulement 70 % des candidats ont été acceptés.

Rosa explique que pour la plupart de ses élèves à l’EIMO, ce n’est pas nécessairement Israël qui les attire, mais la possibilité d’avoir une éducation d’élite à un prix relativement abordable.

« Il n’y a pas beaucoup d’écoles qui peuvent offrir un Baccalauréat international de haut niveau et également des bourses pour suivre le programme, donc beaucoup de personnes qui ne peuvent pas se permettre de payer 40 000 à 50 000 dollars viennent ici. »

Des étudiants palestiniens et musulmans avec la journaliste sur le campus de l'EIMO, près de Tel Aviv,le 18 février 2016. (Crédit : Simona Weinglass/The Times of Israel).

Des étudiants palestiniens et musulmans avec la journaliste sur le campus de l’EIMO, près de Tel Aviv,le 18 février 2016. (Crédit : Simona Weinglass/The Times of Israel).

Maya Kogan, la directrice des admissions de l’école, explique que les étudiants potentiels sont également intéressés au monde des affaires et attirés par la mission de l’école. « Nous attirons des élèves par l’opportunité de vivre au Moyen Orient avec les Israéliens et les Palestiniens et d’avoir une expérience scolaire et sociale enrichissante. »

Oded Rose, le 18 février 2016 (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

Oded Rose, le 18 février 2016 (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

Même si l’EIMO n’a pas encore été acceptée dans le mouvement des Ecoles Mondiales Unies, l’éthique du mouvement inspire l’école, et de nombreux étudiants ont été recrutés à l’EIMO à travers des recommandations par l’EMU.

En réponse à une question sur Quora, « En quoi les Ecoles Mondiales diffèrent des autres écoles internationales ? » une personne a répondu : « Les écoles internationales offrent une éducation plus traditionnelle et j’ai pris l’habitude de suivre les séries américaines, les tendances de mode, et les célébrités. La plupart des étudiants de l’EMU vivent avec l’idée que l’EMU fait de l’éducation une force pour unir les gens, les nations et les cultures pour la paix et un futur durable ».

Si bien que les débats sur les fournisseurs des t-shirts de commerce équitable, la mise en place de minuteurs de douche pour ne pas gâcher d’eau et un traitement éthique des employés de la cantine durent longtemps puisque chacun a son mot à dire.

Pas de tampon sur leur passeport

A proximité du camp de football, plusieurs étudiants palestiniens et un étudiant afghan refusent un entretien, déclarant qu’ils ne sont pas sûrs de comment les gens chez eux réagiraient au fait qu’ils étudient en Israël

Mais Dana, de Ramallah, est contente de parler. La jeune femme, qui espère étudier le design et les affaires internationales dans une université américaine a expliqué qu’elle a envisagé pendant longtemps d’aller étudier pour un baccalauréat international plutôt qu’un diplôme palestinien.

« Quand j’ai obtenu la bourse, j’étais tellement contente et mes parents étaient encore plus contents que moi. Nous avons visité l’école, ils m’ont dit d’y aller. »

Dana a déclaré qu’étudier en Israël n’est pas un problème pour elle puisqu’elle est entrée dans le territoire israélien de nombreuses fois, soit pour des voyages d’école afin de rendre visite à des proches à Jérusalem.

« J’étais dans une école privée, la plupart de mes camarades de classe sont venus ici. Dans la zone où je vis, les gens s’en fichent, cela ne les dérange pas. Mais il y a des endroits en Palestine où les gens seraient plus contre cela. »

Interrogée pour savoir si l’expérience d’étudier à l’EIMO correspond à ce qu’elle attendait, Dana répond « c’est plus que cela, c’est tellement important pour moi ».

Mohamed, de Sana, au Yemen, explique qu’il a entendu parler de l’EIMO grâce à une amie israélienne qu’il a rencontrée à l’étranger.

Muhammed, étudiant de l'EIMO du Yémen, le 18 février 2016. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

Muhammed, étudiant de l’EIMO du Yémen, le 18 février 2016. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

« Au Yemen, je suis un membre actif dans le service communautaire, pour l’environnement et les droits de l’homme depuis l’âge de 14 ans. Mon amie m’a dit qu’elle me voyait bien aller à l’EIMO. »

Puisque le Yemen n’a pas de relations diplomatiques avec Israël, Mohammed a voyagé vers un pays tiers pour obtenir un visa. La police israélienne aux frontières fait attention à ne pas tamponner son passeport lorsqu’il voyage chez lui, sujet compliqué actuellement, puisqu’il y a une guerre civile qui ravage le pays et l’aéroport est fermé.

Mohammed a expliqué qu’avant de venir en Israël, il savait que c’était un pays développé, mais il s’attendait à ce qu’il soit plus religieux et plus strict qu’il ne l’a découvert.

« Quand je sors du campus, à Tel Aviv, au départ les gens sont choqués et surpris. Ils disent. ‘Pas possible que tu sois du Yemen, es-tu juif ou as-tu un autre passeport ?’ et je leur dis ‘non, je suis du Yemen’. Mais ensuite ils me croient et sont vraiment accueillants. »

Une lueur dans l’obscurité

Oded Rose vit sur le campus de Hakfar Hayarok. Il n’est pas le responsable pédagogique de l’école, mais le PDG de la fondation qui a créé l’école. Pourtant, il dine souvent avec les élèves dans la salle de repas du style d’un kibboutz dans le village pour jeunes et prend part aux activités le soir.

Les étudiants de l’EIMO vivent et se mélangent avec des étudiants de la plus grande école de Kfar Hayarok, qui a évolué au fil des dix dernières années d’école pour jeunes modestes à l’une des meilleures et des plus sélectives institutions éducatives du pays.

Après son service dans l’armée, Rose a obtenu un diplôme de master en recherche médicale de l’Université de Tel Aviv et un MBA de Wharton. Il a passé 30 ans dans l’industrie israélienne de la haute technologie, et récemment en tant que PDG de Flow Industries, qui développe des technologies pour l’eau, le pétrole et le gaz. Mais il y a six ans, à l’âge de 45 ans, Rose s’est dit, « Dans cinq ans, j’aurais 50 ans, je ferais mieux de réaliser mes rêves ».

Rose a contacté le ministère de l’Education et le ministère des Affaires étrangères pour créer une école dans la lignée de la formation qu’il avait suivie adolescent au Canada. Les deux ministères étaient très enthousiastes, a-t-il déclaré.

« Ce n’est pas de la propagande pour Israël, a-t-il souligné. L’idée était de rapprocher les peuples, de changer les idées préconçues sur les personnes que nous ne connaissons pas. Les Israéliens ont rarement la chance de rencontrer des arabes, et les arabes ne rencontrent pas d’Israéliens, à moins que ce ne soient des soldats avec une arme. Il y a un manque d’information et un manque d’opportunité de rencontrer l’autre. Quand vous vous rencontrez dans une réunion comme ça, vous êtes une personne, pas un ennemi. Vous pouvez parlez à l’autre même si vous n’êtes pas d’accord. »

Rose a dit qu’il était important pour lui que son école soit multilatérale plutôt que simplement bilatérale – pas juste des Palestiniens et des Israéliens, ou des arabes et des juifs.

« C’est international, ce n’est pas simplement à propos du conflit. Vous ne parlez pas du conflit tout le temps et vivez le conflit. Cela désamorce tout le sujet du conflit, et les personnes deviennent simplement des personnes : Mohamed, Roey et Sofia. »

Des étudiants de l'EIMO sur leur campus, le 18 février 2016 (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

Des étudiants de l’EIMO sur leur campus, le 18 février 2016 (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

Rose dit que s’il peut récolter l’argent, il espère ouvrir plusieurs autres écoles comme EIMO dans tout Israël, les deux premières étant prévues à Givat Haviva et Jérusalem.

« C’est comme une ampoule dans les ténèbres. Les choses sont devenues plutôt mornes ici. Si nous avions quelques ampoules supplémentaires, c’est mieux que de ne rien avoir. Dans le noir, même une petite ampoule peut être vue de très loin. »

Mais l’école n’est pas indemne de critiques. En 2013, Shaul Amsterdamski a écrit dans le quotidien financier Calcalist que l’école EIMO prévue proposerait, aux frais des contribuables, des conditions et des opportunités auxquelles la plupart des lycéens israéliennes ne peuvent que rêver : des classes de petite taille, une instruction de premier ordre, et un passage accéléré dans la classe supérieure générale. Amsterdamski a prédit que la présence de cette école, et d’autres du même type, en Israël entraînerait l’élite israélienne à abandonner le système scolaire public pour des institutions qui proposent des fanfreluches et des tralalas comme le BI.

« Le baccalauréat international est le ticket gagnant qui attirera les meilleurs enfants de la classe supérieure, a écrit Amsterdamski. C’est leur ticket de sortie vers le monde. Fini le lycée, mes enfants, ayez votre baccalauréat international, prenez le passeport étranger que papa et maman vous ont soigneusement préparé, et vous êtes prêts. Bonne chance, n’oubliez pas d’envoyez des cartes postales, et ne nous inquiétez pas, nous paierons vos frais de scolarité à l’étranger. »

Les soutiens disent que la compétition des écoles privées élèvera les standards de l’éducation israélienne dans son ensemble.

Heureux, engagé, et ambitieux

Plus tard dans la soirée, j’ai interrompu quelques élèves de première jouant à « capturer le drapeau » pour leur demander comment étaient les étudiants de l’EIMO.

« Nous sommes venus ici en étant les meilleurs dans nos écoles, dit Gebri Mishtaku, un chrétien d’Albanie, dont le rêve est d’entrer au MIT et de devenir mathématicien. Certains gardent leur statut, certains essaient de le garder. »

Mishtaku dit que le corps étudiant est varié, mais s’il y a bien une chose qui unit les étudiants, c’est que leurs écoles ordinaires dans leurs pays d’origine semblaient trop petites pour leur imagination et leur aspiration.

« Certains d’entre nous veulent devenir politiciens, d’autres veulent être scientifiques et mathématiciens, comme moi. Nous sommes intéressés par la politique et l’actualité, par les grandes idées, par le projet global. »

Nasma, Gebri et Miriam, étudiants de l'EIMO, le 18 février 2016. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

Nasma, Gebri et Miriam, étudiants de l’EIMO, le 18 février 2016. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

Nasma, originaire de Marrakech, au Maroc, dit qu’elle a été impliquée dans un groupe appelé United Youth Journalists (les jeunes journalistes unis), où les étudiants écrivent sur des sujets mondiaux et sur ce qui arrive dans leurs propres pays.

« J’aime vraiment l’atmosphère de ce groupe. C’est par eux que j’ai entendu parler d’EIMO. »

Miriam Azem-Gal, d’origine mixte judéo-arabe, a expliqué qu’il n’avait pas été facile de quitter son école hébraïque de Haïfa pour prendre des cours de haut niveau en anglais. Mais plus elle a appris sur l’école, plus elle sentait que c’était pour elle. Azem-Gal prend des cours de haut niveau de maths, physique et anglais et espère aller à l’université au Canada.

Quand on lui demande si elle a beaucoup de devoirs, Azem-Gal rit. « Je vais probablement travailler tout le week-end. J’ai trois contrôles la semaine prochaine. »

Au sommet académiquement et sportivement, les étudiants de l’EIMO dont des projets de service à la communauté comme du bénévolat dans le centre ARDC pour les réfugiés africains à Tel Aviv, et du tutorat pour les enfants du village arabe de Jasr Azarka.

Il y a deux semaines, Rose a entassé quelques étudiants dans sa voiture, et ils ont traversé la frontière jordanienne pour visiter et être bénévole dans un camp de réfugiés syriens.

« Ces étudiants sentent qu’ils font partie de quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes, qu’ils font une vraie différence », dit Rose.

Mais Mishtaku, l’étudiant albanais, dit que malgré les apparences du contraire, les étudiants de l’EIMO ne sont pas heureux et engages tout le temps.

« Ce qui me surprend est que parfois nous ne nous entendons pas », dit-il, pointant les bandes dans l’école et les situations dans lesquelles certains étudiants parlent trop fort le soir.

« Nous sommes humains après tout. Nous avons toujours des disputes et des drames. Nous sommes des adolescents. »