Bien qu’un juif américain sur quatre ait voté pour le président Donald Trump, il n’a pas été facile de trouver des sympathisants de Trump parmi les étudiants juifs qui acceptent de partager leur expérience depuis la surprenante victoire de l’ancienne star de la télé-réalité.

Une bonne dizaine d’étudiants ayant voté Trump n’ont pas souhaité répondre aux questions du Times of Israel. Ils invoquaient, de manière générale, des « raisons professionnelles » et la peur d’être repoussés par leurs pairs. Ils ne semblent surtout vouloir être catégorisés « électeurs de Trump ».

« Je suis assez inquiet, en fait, d’être perçu différemment, que l’on me retire de sa liste d’amis [sur Facebook] et d’être verbalement agressé » indique un étudiant de la Northeastern University. « Les gens sont extrêmes et complètement déraisonnables à propos de tout cela » a ajouté une étudiante anonymement.

Après avoir sondé le pays et les réseaux sociaux, The Times of Israel est parvenu à trouver plusieurs étudiants prêts à s’exprimer dans un article à propos du « Trump-shaming », du nom de l’hostilité dont font l’objet les électeurs de Trump pour avoir manifesté leur soutien au 45e président. Bien que les raisons les ayant conduit à voter Trump soient variées, tous ont été repoussés par les amis et leurs familles.

« J’ai voté pour Trump parce que j’aime son projet concernant la fiscalité, le système de santé, son engagement en faveur d’Israël, sa position sur le port d’armes, et sa promesse sur la sécurité de la frontière sud », expose Jacob Soroudi, un étudiant à l’université de South California, transféré de Boston University.

Soroudi raconte qu’il a été « sérieusement repoussé » pour avoir manifesté son soutien au 45e président, et notamment par un de ses amis qu’il l’a qualifié de « complice dans la régression de la société ».

Jacob Soroudi, étudiant à l'université de Southern California durant un voyage en Israël en août 2015 (Crédit : Facebook)

Jacob Soroudi, étudiant à l’université de Southern California durant un voyage en Israël en août 2015 (Crédit : Facebook)

« On dirait que les progressistes sont tolérants à l’égard de toutes les diversités, à l’exception de la diversité intellectuelle », analyse Soroudi.

Il souligne que sa famille et ses amis séfarades étaient en général pro-Trump, tandis que parmi sa famille et ses amis ashkénazes, certains soutenaient la candidate démocrate Hillary Clinton, d’autres Trump.

« On dirait que les progressistes sont tolérants à l’égard de toutes les diversités, à l’exception de la diversité intellectuelle. »

Dès lors qu’il était question de l’État hébreu, Soroudi cherchait un candidat qui « ne tolérerait pas de terrorisme contre Israël », dit-il. Soroudi souligne également que l’attitude de Trump vis-à-vis de l’accord sur le nucléaire iranien et sa promesse de déplacer l’ambassade américaine à Jérusalem l’ont motivé pour son choix.

Il admet que Trump tient « un discours agressif, qu’il est soutenu par le Ku Kux Klan et d’autres groupes suprématistes », mais Soroudi pense qu’il est temps que les juifs anti-Trump « repensent la légitimité de leurs craintes ».

La candidate démocrate à la présidentielle Hillary Clinton fait son discours après avoir été battue par le président élu républicain Donald Trump à New York le 9 novembre 2016. (AFP Photo/Jewel Samad)

La candidate démocrate à la présidentielle Hillary Clinton après avoir été battue par le président élu républicain Donald Trump à New York le 9 novembre 2016. (AFP Photo/Jewel Samad)

« L’influx de migrants syriens dans les prochaines années, venant d’une région déchirée par la guerre, qui auront ou n’auront jamais vu de juifs avant, aurait pu se produire avec Clinton au pouvoir. Et c’est bien plus inquiétant pour les juifs américains que le Ku Klux Klan », explique Soroudi.

Sophia Witt, étudiante à Kent State University en politique et communications a également du faire face à une rejet de la part de ses amis et de sa famille.

Elle pensait d’abord que la candidature de Trump était « une plaisanterie », mais elle est devenue supportrice du candidat après que John Kasich s’est retiré des primaires républicaines. Sa décision de soutenir Trump a ouvert des vannes qui ne sont pas près de se refermer, affirme Witt.

« Des amitiés de longue date se sont terminées à cause de cette élection. »

« Dire que j’ai perdu des amis est un euphémisme », explique Witt, ratttaché au mouvement politique conservateur Tea Party. « J’ai perdu de nombreux amis, et pas seulement sur Facebook. Des amis avec qui j’ai déjà eu des débats passionnés et que je respecte. Des amitiés de longue date se sont terminées à cause de cette élection. »

Dans l’ultra-progressiste état du Kent, annoncer que vous avez voté pour Trump, c’est « s’auto-proclamer raciste sectaire, homophobe et misogyne », explique Will, activiste pro-Israël.

« En tant qu’étudiante juive qui a voté pour Trump, je ne suis pas contre les minorités », explique Witt. « Le fait que des minorités puissent s’expriment est le but ultime du système politique pour lequel nous nous battons. »

Sophia Witt (en bordeaux) à Kent State University, en septembre 2015 (Crédit : Facebook)

Sophia Witt (en bordeaux) à Kent State University, en septembre 2015 (Crédit : Facebook)

Pour Witt, ce qui lui a permis de faire son choix entre Trump et Clinton, c’est la position vis-à-vis d’Israël. La « mentalité de gauche » de Clinton « est davantage en faveur de l’alliance anti-Israël que du lien démocratique solide que les États-Unis et Israël devraient avoir », analyse-t-elle.

Witt est également contrariée par « la désapprobation notoire de Clinton sur les Droits des peuples autochtones des juifs en Judée et en Samarie [Cisjordanie], qui prouve qu’elle n’est pas une amie d’Israël », explique Witt, qui s’est rendue en Israël à trois reprises.

« S’afficher ouvertement comme un électeur de Trump, c’est une peine de mort en isolation totale. »

Au centre Hillel du Kent, Witt affirme que la majorité des personnes votaient pour Clinton. Il y régnait l’impression que seuls les électeurs de Clinton étaient respectés pour leurs positions. Witt a senti qu’elle serait ridiculisée pour sa propre opposition à la sanction sur l’avortement.

« [Au centre Hillel], je n’ai pas dit pour qui j’ai voté, par peur de perdre des amis », déclare Witt. « Des gens ont réellement dit qu’ils ne s’associeraient avec aucun électeur de Trump. S’afficher ouvertement comme un électeur de Trump, c’est une peine de mort sociale totale. J’ai très peur de dire pour qui j’ai voté, et je suis sûre que je perdrais encore des amis en manifestant mon soutien à Trump à son nouveau poste. »

Graffiti nazi trouvé dans la ville de Wellsville, New York, le jour où Donald Trump a remporté l'élection présidentielle, le 9 novembre 2016. (Crédit : Twitter/JTA)

Graffiti nazi trouvé dans la ville de Wellsville, New York, le jour où Donald Trump a remporté l’élection présidentielle, le 9 novembre 2016. (Crédit : Twitter/JTA)

Dans sa famille, la trajectoire politique de Witt l’a éloignée de certains de ses proches, dit-elle.

« Ma mère et moi avons coupé contact pendant un certain temps à cause de nos divergences politiques », affirme Witt, qui a, depuis, renoué avec les membres de sa famille.

Trouble de stress post-élection

On attribue à l’électorat de Clinton une peur croissante depuis l’élection, parce que leur candidat était soutenu par les minorités et les Américains non-blancs. Peu d’encre a coulé sur les inquiétudes des pro-Trump sur les campus, où ils sont nombreux à être hésitants à dévoiler leur candidat, même plusieurs semaines après cette élection.

Selon le mouvement Open Hillel, l’ascension de Donald Trump à la Maison Blanche devrait inquiéter les étudiants juifs au sujet de « la liberté d’expression, de presse, et du droit à la dissension. »

Créé en 2012, le mouvement Open Hillel encourage le pluralisme et le dialogue dans le contexte du conflit israélo-palestinien. Dans un communiqué post-élection, le groupe a déclaré « être solidaire de tous ceux qui craignent pour leur sécurité et leur bien-être. Nous espérons que les communautés et les institutions juives, plus que jamais, accueilleront et soutiendront les personnes issues de tous les milieux, et spécialement ceux que Trump avait pris pour cible durant sa campagne. »

Ariel Lavi, étudiant en commerce à Boston University en 2015. (Crédit : Facebook)

Ariel Lavi, étudiant en commerce à Boston University en 2015. (Crédit : Facebook)

L’un des étudiants contactés pour cet article a affirmé que ceux qui ont besoin de protection sont les étudiants juifs pro-Trump. En tant qu’électeur de Trump et étudiant à l’université de Boston, Ariel Lavi raconte avoir fait face à toutes sortes de rejets avant l’élection.

« Deux filles ont annulé des rendez-vous parce que je soutenais Trump. »

« J’ai été éjecté d’une fraternité, deux filles ont annulé des rendez-vous parce que je soutenais Trump, et certains de mes amis m’ont menacé de ne plus me fréquenter si je votais Trump », assure Lavi, qui a évoquait l’élection dans des publications sur Facebook « plusieurs fois par jour » au cours des derniers mois.

Lavi a aussi fait l’objet de « Trump-shaming », à cause de sa judaïté, et notamment par l’un de ses amis, qui a accusé Trump de « cracher de la haine, en contradiction avec les enseignements et les valeurs du judaïsme », se souvient Lavi.

« Les organisations terroristes ont recours à Facebook. Mark Zuckerberg est-il pour autant un terroriste ? Non. Absolument pas », s’insurge Lavi, qui attribue la victoire de Trump au fait « qu’il se nourrit des émotions des gens, ce qui est, de nos jours, très intelligent », dit-il.

Pro-Trump haut et fort

Un électeur juif de Trump n’a eu aucun problème de « s’afficher comme tel » après l’élection. Benjamin Grega, étudiant en histoire à l’Université de Central Florida, estime qu’il est important que tous les Américains comprennent qu’il y a « des électeurs de Trump partout », dit-il.

Binyamin Grega, étudiant à l'université de Central Florida, en 2015 (Crédit : Facebook)

Binyamin Grega, étudiant à l’université de Central Florida, en 2015 (Crédit : Facebook)

« J’ai décidé que ça ne servait à rien de me cacher », explique Grega. « Ça crée une caisse de résonance pour la Gauche, qui a l’impression que tout le monde pense comme eux et votent pour eux », dit-il en assumant sa position.

Grega, converti au judaïsme, est actif aux centres Habad et Hillel de son université. Il qualifie son campus de « politiquement apathique », et il raconte avoir pris le journal des étudiants pour gérer la « couverture médiatique biaisée » des événements liés à Israël.

« La couverture médiatique biaisée et la manipulation sont fréquentes ici », affirme Grega. Bien que le New-Yorkais admette que la candidature de Trump lui a d’abord semblé « répugnante », il a finalement été convaincu par la possibilité de faire sortir « la culture émergente d’une intolérance typiquement de gauche », déclare-t-il

Sur le campus, les mois qui viennent vont être remplis par ces « espaces de sécurité », de repas de Shabbat en coexistence, et de tentatives pour réparer les disparités exacerbées par ce que certains appellent l’élection présidentielle la plus conflictuelle de l’histoire des États-Unis. Il reste à voir si ces « espaces de sécurité » seront ouverts aux étudiants juifs, qu’ils aient ou non voté pour Trump.