Des échantillons de sang prélevés sur des Yéménites dans les années 1950 ont été testés pour déterminer s’ils avaient du « sang de négro ». Des photographies d’enfants montrent comment leurs organes ont été marqués. En outre, 50 cœurs ont été prélevés sur les dépouilles de nouveaux immigrants venus du Yémen pour la recherche médicale dans un projet qui aurait été financé par les Etats-Unis.

Les accusations graves sur de telles pratiques ont été présentées la semaine dernière à la commission spéciale de la Knesset sur la Disparition d’enfants du Yémen, de l’Est et des Balkans, basées sur des témoignages vieux de 20 ans par des professionnels médicaux israéliens.

Les affirmations atroces, qui semblent être vraies dans certains cas, tendent à indiquer une supervision médicale négligente, une législation permissive et des expériences non systématiques, malveillantes et criminelles comme certains médias ont essayé de le suggérer. La commission de la Knesset a réévalué les preuves, exprimant son désarroi, mais n’a pas demandé de suite.

Les documents affirmant que des expériences médicales sur de nouveaux immigrants du Yémen ont été rassemblées en 1996-1997 par une commission d’enquête nommée par la Knesset pour examiner la disparition de plus 1 000 enfants, dans ce que l’on appelle l’affaire des enfants yéménites.

Examinés à nouveau par des députés israéliens, ces documents ont fait les gros titres la semaine dernière, lorsque le quotidien Israel Hayom a publié ces accusations en une. L’histoire était présentée aux côtés de ce que le journal a déclaré être des photographies récemment publiées d’enfants yéménites, dont l’un porte le mot « rate » écrit au marqueur sur les organes. On ne sait pas d’où viennent ces images, ni ce qu’il est advenu des enfants.

Les immigrants yéménites dans un camp près d'Ein Shemer en 1950 (Crédit : Pinn Hans / GPO)

Les immigrants yéménites dans un camp près d’Ein Shemer en 1950 (Crédit : Pinn Hans / GPO)

Les affirmations que des médecins auraient utilisé des cellules sanguines de Yéménites juifs pour tester la drépanocytose et l’ascendance africaine sont corroborées par un article publié en novembre 1952 dans la revue médicale The Lancet. A l’époque, la loi israélienne ne demandait pas de consentement pour une telle procédure.

Les accusations que des cœurs ont été prélevés sur des dépouilles de Juifs yéménites pour les besoins de la recherche ont été soutenues par un anatomo-pathologiste en 1997, mais le professionnel médical ne travaillait pas à l’hôpital où les opérations auraient eu lieu et la source originale de l’information était décrite comme « absolument pas confirmée ».

Depuis les années 1950, plus de 1 000 familles, principalement des immigrants du Yémen, mais aussi des dizaines en provenance des Balkans, d’Afrique du Nord et d’autres pays du Moyen Orient, ont affirmé que leurs enfants avaient systématiquement été enlevés dans des hôpitaux israéliens et donnés à l’adoption, parfois à l’étranger.

Contestée par des universitaires et réfutée par les preuves, l’affaire a constamment refait surface, en partie parce que la plupart des familles n’ont jamais vu le corps de leurs enfants et n’ont pas été informées de leur lieu d’enterrement. En outre, les certificats de décès étaient truffés d’erreurs, et la plupart des enfants disparus ont reçu des convocations pour leur service militaire 18 ans après leur mort présumée.

Il y a également eu des cas où des enfants adoptés ont pu confirmer, grâce à des tests génétiques, qu’ils étaient de familles yéménites à qui on avait affirmé qu’ils étaient décédés.

Les archives de l’Etat ont déclassifié 400 000 documents sur l’affaire en décembre 2016, mais la polémique qui dure depuis des années est loin d’être terminée puisque les familles ont rejeté les conclusions des enquêtes successives, et des groupes de soutien représentant les familles continuent à faire la pression pour des investigations plus poussées.

Une conférence sur l'affaire des enfants yéménites à la Knesset le 21 juin 2016 (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

Une conférence sur l’affaire des enfants yéménites à la Knesset le 21 juin 2016 (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

La rencontre de la semaine dernière à la Knesset était centrée sur le témoignage en 1995 du Dr George Mendel de l’hôpital Hadassah de Rosh Haayin, qui a parlé du professeur Fritz Dreyfuss, spécialiste de médecine interne, ayant conduit une étude avec une équipe de médecins internationaux sur les enfants yémenites pour trouver des traces de drépanocytose, maladie fréquente chez les Américains d’origine africaine.

« Un jour, il y a eu une visite à Rosh Haayin, avec un groupe de médecins étrangers. Il y avait un homme bien connu appelé le professeur Damas […]. Il a regardé les Yéménites et a pensé qu’ils devaient avoir du sang de négro, et peut-être qu’ils avaient la maladie sanguine appelée drépanocytose, a déclaré Mendel à la commission d’enquête il y a 22 ans. Il a dit : ‘Pourquoi ne pas vérifier ?’ Il a sélectionné des étudiants et les a envoyés à Rosh Haayin afin qu’ils évaluent les échantillons de sang que nous prélevions pour les tests de malaria. Ils ont pris un autre échantillon de sang simultanément et l’ont testé. »

Mendel a souligné que les échantillons de sang ont été prélevés uniquement pour les besoins de la recherche, affirmant qu’ils étaient prélevés « seulement à ceux qui venaient pour un bilan », enfants ou adultes.

L’équipe a découvert des traces de drépanocytose, a-t-il expliqué. « Le professeur Dreyfuss était enthousiaste et il a écrit un article dans une revue médicale », a-t-il ajouté.

Pourtant, la théorie a été entièrement réfutée par l’expert britannique Hermann Lehman qui disposait de méthodes plus avancées de test de l’hémoglobine, a expliqué Mendel, ce qui a poussé Dreyfuss à retirer son article.

« Et ils avaient déjà dit aux Yéménites qu’ils avaient du sang de négro », a-t-il déclaré.

Un article coécrit par Dreyfuss et Lehman avec deux autres chercheurs londoniens, a été publié dans The Lancet à l’hiver 1952 sous le titre « Etude sur les groupes sanguins et recherche de traits de drépanocytose chez les Juifs yéménites ».

Mendel a répété la même histoire lors de son témoignage devant la commission Kedmi-Cohen un an plus tard. Son témoignage n’a pas permis de préciser si les patients savaient que leur sang était testé.

Un deuxième document de 1997 a vu le responsable de la commission Yosef Yosefov demander au docteur Baruch Gali, anatomo-pathologiste de l’hôpital Rambam de Haïfa, si les cœurs avaient été prélevés sur des corps de patients yéménites pour une étude financée par les Etats-Unis.

« Quand j’ai contacté le professeur Gali, j’avais des informations qui n’étaient pas du tout confirmées, sur l’existence d’un fond […] de l’Institut national de la santé [américain] (NIH) qui a donné, en 1955 ou avant, à un centre pathologique dans un hôpital israélien, dont le nom nous est inconnu, une somme de 160 000 lires (un montant énorme à l’époque) pour financer la recherche sur la fonction cardiaque des Yéménites afin de déterminer si et pourquoi au Yémen, il n’y avait pas de maladies cardiaques, et, à cet égard, étudier la structure des artères coronaires, a écrit Yosefov dans un rapport. En pratique, on m’a dit que 60 cœurs avaient été prélevés et disséqués après le décès de sujets âgés de 42 semaines à 42 ans, et que certaines conclusions avaient été tirées. »

Un groupe d'hommes yéménites, résidents d'un village israélien pour les personnes âgées maintenu grâce au JDC / Malben. Israël, 1963 (Crédit : Autorisation)

Un groupe d’hommes yéménites, résidents d’un village israélien pour les personnes âgées maintenu grâce au JDC / Malben. Israël, 1963 (Crédit : Autorisation)

« Le professeur Gali m’a confirmé qu’il ‘y avait quelque chose dans le genre’, une recherche sur l’athérosclérose, et qu’il pense que ça s’est déroulé à l’hôpital Tel Hashomer », a-t-il écrit.

« Le professeur Gali m’a également parlé d’études similaires concernant les Yéménites sur la rareté du diabète etc. mais il ne savait pas si c’était également étudié dans la département pathologique de Tel Hashomer », a-t-il ajouté.

‘Des déchets biologiques’

Dans son témoignage de 1995, Mendel a déclaré que les autopsies étaient seulement pratiquées quand la cause de la mort n’était pas évidente, principalement dans des cas de pneumonie. La procédure n’exigeait pas le consentement des familles, et la signature de trois médecins était suffisante.

Lors de la rencontre de la commission de la Knesset mercredi, le chercheur Eli Lipstein a contesté cette affirmation, déclarant qu’ils ont « presque tous » subi des examens post-mortem dans des conditions « horribles », y compris « au-dessus d’un évier près d’une salle de bain ».

« Agés d’à peine quelques semaines, ils [les enfants yéménites] étaient traités comme des déchets biologiques », a-t-il dit.

Meir Broder, avocat du département juridique du ministère de la Santé, a déclaré que si la pratique était méprisable, la loi en Israël à l’époque favorisait les autopsies pour tous.

Une mère yéménite et son enfant, 1950 (Crédit : Fritz Cohen/ GPO)

Une mère yéménite et son enfant, 1950 (Crédit : Fritz Cohen/ GPO)

La loi votée en 1952, et considérablement modifiée depuis, était « radicale dans sa permissivité, a expliqué Broder. Le but était d’autoriser les autopsies afin de permettre la recherche médicale, et cela dans la cadre de l’ouverture d’une école médicale à Jérusalem. »

A l’époque, si un corps n’était pas demandé dans les 24 heures, il était automatiquement transféré à l’école médicale et l’hôpital n’avait pas à localiser les familles.

De nombreuses autopsies ont eu lieu avant que la loi de 1953 ne soit votée, a-t-il précisé.

Dans la plupart des cas, les familles yéménites étaient informées que leurs enfants étaient morts mais n’étaient pas autorisées par le personnel de l’hôpital à voir les dépouilles ou à organiser un enterrement. Elles n’étaient même pas informées du lieu de la sépulture, ce qui a fortement alimenté l’idée que les enfants n’étaient pas réellement morts mais avaient plutôt été enlevés.

A la suite de la rencontre de la Knesset de mercredi et de la couverture médiatique importante des témoignages, le bureau israélien de Médecins pour les Droits de l’Homme a publié un communiqué demandant des excuses publiques.

« Maintenant, alors que nous apprenons de médecins travaillant à l’époque qu’en plus de crimes d’enlèvement, il y a eu des expériences menées de manière criminelle, en violation des règles d’éthique – et rappelons-nous que le Code de Nuremberg était déjà rédigé et clair – la communauté médicale, dans toutes ses institutions, admettra-t-elle ses crimes, s’excusera-t-elle sincèrement et travaillera-t-elle à la reconnaissance et à la prise de conscience des dangers inhérents à ces activités ? », peut-on lire dans le communiqué.

« La communauté médicale doit non seulement s’excuser pour ce que le personnel médical a fait, mais aussi pour les dissimulations, la dénégation et le traitement dégradant envers les déclarations des familles. »