Alors que Jonny Daniels pèlerinait ses ancêtres polonais au cimetière juif il y a trois mois, il fut témoin de la pire des scènes.

Debout près du ministre polonais de l’Agriculture et du Développement rural Marek Sawicki à Dobrzyn nad Wisla, une petite ville au bord de la rivière Vistule en Pologne centrale, Daniels a soudain vu un os, puis une rotule.

Daniels, la tête de From the Depths (Des profondeurs), un organisme dédié à la commémoration des victimes de la Shoah, se souvient avoir crié « Je pense que c’est un os humain ! »

Surpris et ne sachant que faire, il a appelé le Grand Rabbin de Pologne, Michael Schudrich, qui lui a conseillé de recueillir les restes pour les réinhumer à Varsovie. Ramassant les os dispersés, il a trouvé un os de mâchoire et d’autres restes humains.

« Rien n’est plus horrible que de ramasser des dents d’on ne sait qui. Cela pourrait littéralement être mon grand-père », dit Daniels, qui a inhumé les restes recueillis le même jour dans un cimetière juif de Varsovie.

L’état déplorable des cimetières juifs décrépits de Pologne n’est pas nouveau.

Mais From the Depths, fondée il y a un an, dont le conseil d’administration inclut l’entraîneur de football Avram Grant, la politicienne Dalia Itzik et Shevach Weiss de Yad Vashem, a enregistré des résultats surprenants avec son nouveau projet Matzeva.

Vestiges juifs pris pour la réinhumation à Varsovie par le chef de l'organisation De la profondeur de Jonny Daniels (à gauche). (Crédit : autorisation)

Vestiges juifs pris pour la réinhumation à Varsovie par le chef de l’organisation De la profondeur de Jonny Daniels (à gauche). (Crédit : autorisation)

L’initiative récente de récupérer des pierres tombales juives qui ont été réutilisées à d’autres fins pendant le régime nazi et le régime communiste qui a suivi en Pologne connaît un réel succès à Varsovie, qui a annoncé cette semaine la récupération et conservation de 1 000 pierres tombales.

Ailleurs en Pologne, le projet a conduit l’organisation vers des petites villes qui se cachent de grands crimes.

Dimanche 17 août, à Wizajny, village du nord de la Pologne près de la frontière lituanienne, elle a mis au jour un charnier de quelque 2 000 Juifs assassinés dans la Shoah, sur la base de témoignages oculaires récoltés par l’un des jeunes volontaires juifs de From the Depths.

Armée d’un équipement radar pénétrant le sol et d’un croquis dessiné par le témoin, l’équipe a pu identifier la tombe abandonnée.

Daniels raconte que ses bénévoles étaient en larmes devant le témoignage du témoin.

Les 2 000 Juifs ont été alignés devant une fosse qu’ils avaient eux-même creusée, les nazis leur ont tiré dans le dos. Un homme grand, fort, n’est pas immédiatement tombé après avoir été touché, a regardé les assassins dans les yeux et leur a dit : « Dieu vous jugera ».

Les citadins ont dit aux volontaires polonais que le sang suintait de la colline pendant des mois.

Les citadins ont dit aux volontaires polonais que le sang suintait de la colline pendant des mois.

Pour Daniels, le travail de son organisation est une course contre la montre.

Avec les survivants âgés et les témoins des horreurs nazies qui se rarifient, tout espoir de trouver et de donner un nom aux tombes périt avec eux.

Des sites comme un nouveau terrain de volley-ball, un tas d’ordures, une usine ou une aire de jeux, Daniels espère restaurer les pierres tombales – et le respect qui leur est dû – à travers toute la Pologne.

Dans le même temps, il s’attelle à trouver et marquer les tombes des victimes des nazis trouvées dans des cours d’agriculteurs en milieu rural.

Il raconte l’histoire de la famille Kowalski, des agriculteurs polonais pauvres, qui ont courageusement caché deux jeunes filles juives dans un bunker au sous-sol.

Informés par leurs voisins, les nazis ont raflé les filles et toute la famille sauf un fils absent, et les ont brûlés vifs dans leur grange.

Daniels raconte être le premier Juif à revenir dans cette maison, inchangée depuis la Shoah. Il a trouvé le bunker dans le même état que lorsque les filles s’y cachaient.

Dans le champ de maïs voisin, rien ne poussera plus jamais. C’est là que se trouvait la grange brûlée. Aujourd’hui, From the Depths a érigé une tombe contenant leurs restes calcinés.

Mais parfois, il est moins évident de situer les restes de corps. Daniels raconte qu’un père et son fils ont été découverts dans la maison d’un fermier.

Pour donner une chance à son fils de s’évader, le père a couru vers les nazis alors que son fils fuyait dans l’autre sens. Un témoin a raconté qu’il avait vu le père tomber quelque part près d’un poirier.

Terrain de volley à Wizajny où des monuments funéraires ont été déplacés, mais il reste des Juifs qui ont été laissés sous terre. (Crédit : autorisation From thé depths)

Terrain de volley à Wizajny où des monuments funéraires ont été déplacés, mais il reste des Juifs qui ont été laissés sous terre. (Crédit : autorisation From thé depths)

Grâce à la technologie de radar pénétrant le sol, le squelette a été trouvé et une autre tombe a reçu un nom.

« Que ce soit une personne ou des milliers, nous essayons de nous en occuper », assure Daniels.

Les équipements de radar pénétrant le sol coûtent environ 250 000 dollars par appareil, l’organisation en emprunte de divers organismes, y compris de départements d’archéologie dans les universités. C’est aussi de ces facultés que proviennent la plupart de ses bénévoles.

Nourriture, hébergement et allocation-voyage fournis, les jeunes élèves se répartissent dans toute la Pologne rurale pour enquêter sur les circonstances de la mort d’habitants de plus de 1 000 shtetls juifs qui peuplaient jadis le paysage.

La base de données de l’Institut historique juif Ringelblum Emanuel donne aux étudiants une indication de la zone géographique à sonder. Quand ils arrivent, le premier arrêt des étudiants est toujours le magasin d’alcools local.

Leur prochain arrêt est la commère du village, réputée pour son babillage et ses connaissances. Ensuite, dit Daniels, il est sage de se tourner vers le brocanteur local, qui a souvent des « coupes de Kidduch ou même un rouleau de la Torah qui racontent une histoire ».

Dans une petite ville polonaise, dit Daniels, les résidents révèlent souvent sous cape aux bénévoles qui parmi leurs voisins est susceptible d’avoir des ossements. Il raconte un cas où on leur a dit : « Nous n’avons pas d’ossements, mais je pense que l’homme au n° 7 en a. »

Jonny Daniels descend dans le bunker de la famille Kowalski où deux jeunes filles juives ont été cachées pendant la Seconde Guerre mondiale avant la découverte par les nazis qui les ont tuées. (Crédit : autorisation)

Jonny Daniels descend dans le bunker de la famille Kowalski où deux jeunes filles juives ont été cachées pendant la Seconde Guerre mondiale avant la découverte par les nazis qui les ont tuées. (Crédit : autorisation)

Lorsque l’équipe est arrivée au n° 7, le résident a nié, mais a dit « dans la foulée » qu’il avait une fosse commune dans la cour.

Douze travailleurs forcés juifs ont été abattus devant une fosse qu’ils avaient creusée après n’être plus d’aucune utilité pour les nazis, a raconté le résident.

Les volontaires polonais non juifs sont le visage de l’organisation en Pologne rurale et, contrairement à Daniels, ont le plus souffert de l’antisémitisme latent. Daniels raconte qu’une amie d’une volontaire lui a lancé : « Pourquoi tu traînes avec ces Juifs ? »

Pourtant, l’organisation a lancé des projets de partenariat avec plusieurs universités polonaises et elle espère en initier davantage. En plus des étudiants de premier cycle, il travaille avec trois étudiants de troisième cycle qui écrivent leurs mémoires sur la restauration de pierres tombales.

Le potentiel de mise au jour des pierres tombales et des fosses communes est infini, dit Daniels.

« La question des charniers peut être résolue. Nous pouvons les trouver presque tous avec des experts et de l’argent pour les payer. Mais il faudra du temps et du travail », dit-il.

Il a bon espoir qu’avec le financement approprié, From the Depths pourra les détecter un par un, soulignant que le travail de l’organisation est urgent à l’approche du long hiver polonais qui crée des conditions de travail impossibles, et que les témoins oculaires ont une santé de plus en plus fragile.

« Surtout en Pologne, en Biélorussie, en Ukraine, vous jetez une pierre et vous touchez un site d’intérêt juif. C’est plus une question de savoir par où commencer », dit-il.