Dupont-Aignan, Israël et les Juifs : l’ambiguïté permanente
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Dupont-Aignan, Israël et les Juifs : l’ambiguïté permanente

“Ami du sionisme” et anti-israélien fanatique, “républicain” et adepte du communautarisme dans sa ville où résident des centaines de Loubavitch… : l'ancien allié de Marine Le Pen n’est pas à une contradiction près

Nicolas Dupont-Aignan (Crédit : CC BY SA 2.0)
Nicolas Dupont-Aignan (Crédit : CC BY SA 2.0)

« A Beth Rivkah, le maire nous rend visite régulièrement. Il assiste le plus souvent à notre dîner de gala annuel, y tient des propos chaleureux à l’égard de notre communauté, du judaïsme et même du sionisme. Enfin, il nous soutient sur le plan pratique dans la limite de ce que la législation autorise », confie un responsable de cet imposant groupe scolaire Loubavitch de 900 élèves, qui préfère garder l’anonymat au Times of Israël. Le maire en question, ami du mouvement orthodoxe, n’est autre que Nicolas Dupont-Aignan, premier magistrat de Yerres depuis 1995.

Ici vivent de nombreuses familles pratiquantes, environ la moitié des quelque 800 foyers juifs qui résident dans cette ville de l’Essonne et dans la commune limitrophe de Brunoy, où se trouve par ailleurs une yeshiva mondialement réputée forte de 500 étudiants. Une petite Jérusalem au sud de Paris…

Dupont-Aignan, champion national de la lutte contre le communautarisme, qui était censé devenir Premier ministre de Marine Le Pen en cas de victoire de l’extrême droite au second tour de l’élection présidentielle française du 7 mai, affiche un comportement très différent au niveau municipal.

Ainsi, il prête gracieusement le terrain où est implantée la principale synagogue, impasse Barbara, ce qui n’est guère conforme à l’esprit de la loi de 1905 sur la séparation des cultes et de l’Etat. En outre, il paie les frais de fonctionnement les plus onéreux.

La présidente et le Premier Ministre ? Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen, au siège du Front national, à Paris, le 29 avril 2017. (Crédit : Geoffroy van der Hasselt/AFP)
La présidente et le Premier Ministre ? Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen, au siège du Front national, à Paris, le 29 avril 2017. (Crédit : Geoffroy van der Hasselt/AFP)

On comprend dans ces conditions que le président de la communauté, Denis Smila, et le rabbin de la synagogue, Jacques Hadjadj, évitent les journalistes depuis le ralliement du maire au FN – « trahison » qui a choqué beaucoup de fidèles, habitués jusqu’alors à voter pour lui.

La vérité est très prosaïque, selon Yoav Matai, animateur d’une association sportive juive et membre actif de la communauté depuis plus de 20 ans : l’un et l’autre craignent de perdre la manne financière de la mairie s’ils parlent trop haut.

Il y a aussi toutes ces familles Loubavitch avec quatre ou cinq enfants logées aisément et rapidement en HLM grâce à l’équipe de Dupont-Aignan. Sans oublier les menus services : un pilier du kollel (yeshiva pour hommes mariés et lieu de culte orthodoxe Torat Menahem), toujours à Yerres, nous raconte que la municipalité a facilité la pose de « portes de shabbat », ouvertes ou fermées sans intervention humaine grâce à un système de minuterie, dans un immeuble géré par un bailleur social local.

Enfin, l’ultra-laïc leader de Debout la France ne rate jamais, dans son fief, l’allumage public des bougies de Hanoukka ou l’office de Kippour. Une attitude somme toute classique chez les élus de villes à fortes communautés juives « visibles » – pratiquantes – comme Sarcelles, Créteil ou Strasbourg. Mais en contradiction, on l’a dit, avec le discours belliqueux de Dupont-Aignan à l’encontre du communautarisme.

Les contradictions ? Une spécialité chez lui, surtout lorsqu’il s’agit des Juifs et d’Israël.

Quand il s’exprime à Yerres devant un parterre d’électeurs Loubavitch, il proclame son amour pour Israël et son souci pour la sécurité du pays. Pourtant, il a tenu à plusieurs reprises des propos douteux, frisant l’antisémitisme, sur la question proche-orientale.

Ainsi, pendant l’opération Bordure protectrice de l’armée israélienne contre le Hamas à l’été 2014, il a lancé : « Après les bombardements et dégâts incommensurables provoqués par le meurtre [sic] de centaines de civils innocents, d’hommes, de femmes et d’enfants, le conflit israélo-palestinien est entré dans une nouvelle phase de l’invasion de la bande de Gaza par l’armée israélienne, alors que l’ONU, l’Occident et la France gardent le silence ».

Les soldats d'infanterie sur le terrain pendant l'opération Bordure protectrice, le 20 juillet 2014. (Crédit : unité des porte-paroles de l'armée israélienne/Flickr)
Les soldats d’infanterie sur le terrain pendant l’opération Bordure protectrice, le 20 juillet 2014. (Crédit : unité des porte-paroles de l’armée israélienne/Flickr)

Rappelons qu’à l’inverse, le monde entier et surtout les médias appelaient à la retenue et que la plupart des victimes citées servaient de boucliers humains au Hamas.

Dupont-Aignan a également écrit solennellement durant l’opération Bordure protectrice et à propos de cette guerre au président Hollande pour qu’il oblige Israël, avec le concours des Nations unies, à « se retirer des territoires qu’il occupe ». Gaza n’était plus à l’époque, et depuis longtemps, une zone où l’armée israélienne était présente en permanence.

Nicolas Dupont-Aignan a également semblé mettre sur le même pied les politiques « dures » du Premier ministre Benjamin Netanyahu avec celles du groupe terroriste palestinien du Hamas.

Pendant la guerre de 2014 entre le Hamas et Israël dans la bande de Gaza, Dupont-Aignan avait publié un communiqué très dur, dans lequel il avait condamné les actions « disproportionnées » d’Israël pendant l’opération militaire.

Dupont-Aignan avait déclaré que les dommages collatéraux de la mort de civils innocents pendant l’opération Bordure protectrice étaient « inacceptables », et avait critiqué l’opération terrestre israélienne, considérée comme une « invasion » de la bande de Gaza. Il avait aussi fustigé « l’inertie […] scandaleuse » de la France. Il avait affirmé que ne pas avoir freiné l’Etat juif au niveau international entraînerait « l’importation » du conflit en France.

« Quelles que soient les responsabilités des irresponsables dirigeants du Hamas dans le déclenchement de ce nouvel affrontement, la voie choisie par Israël ne fait que l’enfoncer dans une impasse. Ce n’est pas en accumulant les ruines et les morts que M. Netanyahu apaisera les tensions, les passions et les haines dans cette région du monde », avait-il écrit.

« Certains dirigeants israéliens et palestiniens sont co-responsables du [conflit], comme le duel entre les faucons de chaque camp, mené d’un coté par Benjamin Netanyahu et de l’autre par le Hamas, en témoigne encore aujourd’hui. »

Nicolas Dupont-Aignan a également soutenu un vote au parlement français pour reconnaître un état palestinien en 2014, malgré des objections israéliennes.

Il avait ajouté que son vote en faveur de la reconnaissance de l’État palestinien était « le choix du bon sens, que beaucoup d’Israéliens soutiennent, malgré les attaques, la menace des tirs de roquettes et les attentats suicides inutiles » des Palestiniens.

Last but not least : dans un communiqué de presse daté du 21 juillet 2014, il a violemment critiqué le chef du gouvernement d’alors, Manuel Valls, pour avoir interdit des rassemblements anti-israéliens, prétendant que les manifestations autorisées des jours précédents n’avaient causé « aucun désordre ».

Une contre-vérité flagrante : c’est précisément à la suite de la marche tolérée par la préfecture du 13 juillet, où le cri de « mort aux Juifs » a retenti de façon répétée dans les rues de la capitale et où les synagogues de la Roquette et des Tournelles ont été attaquées, que certains rassemblements prévus par la suite ont été naturellement proscrits pour éviter de nouveaux troubles à l’ordre public.

Affiche de campagne de Marion Sigaut, ex-déléguée nationale de Debout la République et soutien du propagandiste antisémite Alain Soral. (Crédit : autorisation)
Affiche de campagne de Marion Sigaut, ex-déléguée nationale de Debout la République et soutien du propagandiste antisémite Alain Soral. (Crédit : autorisation)

Le supposé « gaulliste » s’est aussi prononcé pour la reconnaissance unilatérale par Paris et par anticipation de l’état palestinien.

Ajoutons qu’une polémique a éclaté quand on a appris qu’une déléguée nationale de Debout la République (ancien nom de Debout la France) à partir de 2012, Marion Sigaut, était dans le même temps membre du mouvement « national-socialiste » du propagandiste antisémite Alain Soral. Elle a finalement été évincée mais on a reproché à Dupont-Aignan de s’être débarrassé d’elle un peu tard.

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que des dizaines de familles juives yerroises aient participé aux manifestations de protestation devant l’Hôtel de Ville après l’annonce de l’alliance conclue entre Debout la France et le Front national.

Si les responsables communautaires locaux observent encore un certain silence… gêné (ils n’ont même pas profité de la cérémonie de Yom HaShoah, le 23 avril, pour fustiger publiquement cette collusion, au grand dam de nombreux fidèles), la frilosité ne devrait pas durer.

Olivier Clodong, futur maire de Yerres ? (Crédit : autorisation)
Olivier Clodong, futur maire de Yerres ? (Crédit : autorisation)

Au demeurant, Dupont-Aignan, qui a exercé trois mandats consécutifs, ne se représentera sans doute pas à la mairie. Son successeur probable et principal adjoint est l’un des trois vice-présidents de Debout la France – sur quatre – qui ont démissionné du parti après le virage lepéniste de leur mentor.

Celui-ci déteste l’extrême droite, le fait savoir, et a la réputation d’être extrêmement philo-sémite. Beaucoup de Juifs de la commune attendent impatiemment qu’il s’empare du poste laissé vacant par le « traître » lors des municipales de 2020… ou peut-être avant en cas d’élection partielle anticipée.

Son nom : Olivier Clodong.

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