Comme ils le font chaque année, les Juifs kurdes en Israël se sont rassemblés pendant la fête de Souccot. L’ancienne communauté se réunit pour prendre leur repas dans la soucca mais aussi pour la célébration de Saharana, une fête traditionnelle qui leur est propre : on se rassemble pour chanter, danser et raconter des histoires en araméen, leur langue traditionnelle.

Mais cette année, au milieu de la musique et des festivités dans la ville de Yokneam, non loin de Haïfa, un sentiment palpable d’inquiétude imprégnait l’atmosphère et les conversations. Dans les discours autour de bols de soupe fumante de Kubbeh, les Kurdes d’Israël exprimaient colère et inquiétude sur le sort de leurs frères kurdes en lutte contre l’Etat islamique en Syrie et en Irak.

« Si vous m’envoyez, j’irai rejoindre les Kurdes pour lutter contre Daesh » a déclaré Yossi Mizrahi avec un sourire, en utilisant le nom arabe de l’Etat islamique [utilisé aussi en Israël]. «J’y vais demain » a-t-il promis. Mizrahi est né dans la ville de Sanandaj, au Kurdistan iranien.

Assis avec sa femme et d’autres amis kurdes, Mizrahi, bien qu’il n’ait plus l’âge de partir en guerre, explique suivre de près les développements de l’actualité au Kurdistan. Il explique que les gens de l’Etat islamique sont des « animaux ». Ce sont « des ordures qui ne dureront pas longtemps ».

Yossi Mizrahi (à droite) et un ami lors de la célébration de Saharana (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

Yossi Mizrahi (à droite) et un ami lors de la célébration de Saharana (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

Il n’a pas de termes beaucoup plus aimables pour la Turquie, une opposante de longue date des aspirations nationales kurdes, et qui n’est actuellement pas disposée à aider ceux qui combattent l’EI à Kobani sur la frontière syro-turque. « Les Turcs veulent qu’ils détruisent les Kurdes. La Turquie est répugnante ».

La Turquie voit en effet le principal groupe kurde syrien, le PYD et son aile militaire, comme une extension du PKK, un groupe qui a mené une insurrection de 30 ans en Turquie et est désigné comme un groupe terroriste par les Etats-Unis et l’OTAN.

Aharon (qui a demandé que son nom ne soit pas dévoilé) est né à Mossoul, en Irak, il y a plus de 80 ans, et se rend au Kurdistan régulièrement pour affaires. Il parle avec ses contacts là-bas tous les deux jours, et a récemment aidé à organiser une délégation kurde agricole en Israël.

Lorsque les combats ont atteint sa ville d’enfance, il s’est senti particulièrement concerné. « Comme tous ceux nés à Mossoul, j’ai eu très peur qu’ils fassent sauter le barrage de Mossoul. Mais l’Amérique les a aidés, et les Kurdes ont réussi à prendre le contrôle du barrage ».

Il est très fier des efforts qu’il a déployés pour aider les secteurs médicaux et agricoles kurdes à se développer.

« Nous étions dans la même situation qu’eux aujourd’hui. Ils sont haïs partout. Ils ne les veulent pas. Ils ne veulent pas leur donner d’Etat. Nous étions dans la même situation. [Le leader kurde légendaire] Mustafa Barzani est venu ici de nombreuses fois. Et pendant les années 1960 et 70, nous avons envoyé de nombreux militaires. Des agents en civil, qui ont formé son armée pour lutter contre Saddam. Alors, ils nous ont dit, vous nous avez aidés pour les guerres, aidez-nous aussi à être indépendants économiquement ».

Israël devrait les soutenir, estime Aharon, mais discrètement, « sans que cela se sache. Nous ne voulons pas susciter les Etats arabes contre eux, ni la Turquie ».

Haviv Saidoff, né à Karkour, est un ancien employé de la Banque Leumi. Il est venu à Jérusalem, depuis la ville de Duhok, au nord de l’Irak, en 1939. Il est en contact avec une femme arménienne qui lui envoie des mises à jour régulières sur les combats dans la région du Kurdistan.

« Tout ce dont le monde a besoin, c’est d’attaquer Daech et d’y mettre fin. Quant aux Kurdes, ils méritent qu’on les aide. »

Ils communiquent en araméen, mais elle écrit la langue en alphabet arabe, alors que lui lui écrit en hébreu. « Nous avons donc écrit l’araméen dans des lettres en anglais… Nous nous sommes contactés il y a environ trois jours. Elle envoie des photos et toutes sortes de choses ».

« Tout ce dont le monde a besoin, c’est d’attaquer Daech et d’y mettre fin. Quant aux Kurdes, ils méritent qu’on les aide » estime Haviv.

Certains participants à la fête ont même encore de la famille en Syrie. Sima Levy, habillée en costume traditionnel kurde, vit en Israël depuis 1962. Arrivée à l’âge de 18 ans, elle a laissé derrière elle une sœur aînée. Elle est restée en contact avec celle-ci, qui a déménagé avec sa famille à Alep en Syrie. Elle la rencontre en Jordanie ou en Turquie, et lui envoie de l’argent.

Mais sa sœur n’a jamais voulu s’installer en Israël. « Ils disent qu’ils le veulent, » dit Levy. « Mais elle ne quittera jamais la famille pour venir ici. »

Sima Levy a réussi à rester en contact avec sa sœur au cours des deux premières années de la guerre civile en Syrie, mais de manière inquiétante, le contact entre les deux a été perdu il y a un an et n’a pu être renouvelé.

Levy a fait en sorte de transmettre les coutumes et le dialecte des Juifs kurdes de Syrie à ses 11 enfants. Son fils Danny, également vêtu de costumes traditionnels, danse dans une troupe entièrement composée d’Israéliens dont les familles sont originaires de régions kurdes de Syrie.

Les Juifs du Kurdistan marquent historiquement le début du printemps avec la célébration de Saharana, tandis que dans le même temps, leurs voisins musulmans célèbrent la fête du Newroz. Ils se dirigent vers les berges des rivières pour des pique-niques massifs, en habit traditionnel avec la musique du pays.

Lorsque la communauté a émigré en Israël dans les années 1950, ils ont continué à célébrer Saharana pendant les jours intermédiaires de Pessah. Cependant, la petite communauté a estimé que cette tradition était en danger d’être « engloutie » par la Mimouna, fêtée par les Juifs marocains à la fin de Pessah [et aujourd’hui par la plupart des Israéliens].

Aviv Shimoni, le chef de la communauté à l’époque, a décidé en 1975 de déplacer la célébration de Saharana à Souccot. Malheureusement, cela a déconnecté Saharana de ses racines puisque la fête célèbre aussi le retour du printemps après un hiver froid.

Yehuda Khalili, né dans un village du Kurdistan iranien, est arrivé en Israël en 1950 avec son père, qui occupait un poste important dans le gouvernement iranien. Il a affirmé que le petit-fils du Shah s’est rendu en Israël au milieu des années 1970, en passant par la maison familiale, pensant que le père de Khalili était encore en vie. Quand la famille a révélé au prince qu’il avait quitté ce monde, il a estimé qu’il était impoli de partir de cette façon ; il a fini par passer Shabbat avec eux à Ramatayim.

Les souvenirs et les histoires font aussi partie intégrante de Saharana, explique Yehuda ben Yossef, président de l’Organisation nationale des Juifs kurdes.

« La fête met l’accent sur deux éléments centraux. Tout d’abord, sur les membres de la communauté, qui n’habitent pas tous au même endroit, et qui se retrouvent. Deuxièmement, sur le folklore, la connexion et l’amour de la terre et du pays, qui nous lie au Kurdistan. Pendant les vacances, nous nous souvenons de tout ce que nous avons apporté du Kurdistan. Les chansons, la musique, les costumes, les coutumes et les mets ».

Mais les forces kurdes qui combattent en Syrie occupent aussi son esprit…

« Cette année, dans le cadre de la fête, nous nous sommes aussi rassemblés pour faire appel au gouvernement israélien, aux Etats-Unis, pour dénoncer la Turquie aux deux visages, qui ne permet pas d’aide à l’armée kurde, avec un génocide qui est mené à ses frontières, qui sont les frontières de l’OTAN. C’est incroyable. C’est comme si l’Holocauste était en train de revenir. Et pendant ce temps, le monde garde le silence. »