WESTERBORK, Pays-Bas (JTA) — Aucune image ayant été filmée ici par Rudolf Breslauer, le 30 mai 1944, ne vient suggérer que la séquence présentée a été réalisée à l’intérieur de l’un des plus grands camps de concentration nazi d’Europe.

Dans le film de Breslauer, un détenu Juif allemand du camp de Westerbork, situé dans le nord de la Hollande, apparaît en train de jouer au football. Il porte l’uniforme de son équipe avec enthousiasme, et côtoie un arbitre qui arbore, lui aussi, une tenue particulière.

Un homme d’âge moyen vêtu d’un costume et accompagné d’un petit garçon – qui pourrait être son petit-fils – flânent avec gaieté dans le soleil, devant les spectateurs. A d’autres moments du film, on voit les détenus monter une pièce de théâtre, travailler dans des usines modernes et même se rendre à l’église – une activité entreprise par de nombreux Juifs allemands avant la Shoah, notamment certains qui s’étaient convertis au christianisme juste avant ou pendant l’Holocauste, une tentative vaine d’échapper à la persécution nazie.

Le film est l’une des deux oeuvres cinématographiques qui auraient été produites à l’intérieur d’un camp de concentration en fonctionnement – l’autre avait été réalisée à Theresienstadt.

Commandé par les chefs militaires de Westerbork dans un objectif de propagande, le film réalisé par Breslauer est une documentation rare sur la façade sophistiquée mise en place par les nazis au camp où, il y a 75 ans, ils avaient commencé à se livrer au meurtre systématique des trois-quarts de la communauté juive néerlandaise – ce qui donne à la Hollande le taux le plus élevé en termes de morts de toute l’Europe occidentale occupée par les nazis. Westerbork aura servi de camp de transit à partir duquel 100 000 Juifs auront été envoyés dans les camps de la mort nazis en Pologne.

https://youtu.be/CoT25M1NRSs

Ce subterfuge aura aidé à maintenir l’illusion que les prisonniers du camp étaient envoyés dans des camps de travail, leur donnant l’espoir – et l’envie – de se conformer aux ordres. Et c’est ce qui aura assuré l’efficacité meurtrière de Westerbork, selon Johannes Houwink ten Cate de l’université d’Amsterdam, l’un des plus éminents spécialistes de l’Holocauste aux Pays-bas.

Selon ten Cate, la tromperie allait bien au-delà des scènes potentiellement mises en scène et capturées par la caméra de Breslauer (Breslauer a été envoyé à Auschwitz avec son épouse et ses trois enfants en 1944. Seule leur fille Chanita a survécu à la guerre).

« La taille de l’hôpital du camp de Westerbork, qui était l’un des meilleurs et des plus grands établissements de son genre, est le symbole du mensonge nazi qui laissait croire que les Juifs allaient être mis au travail » en partant à l’est, a expliqué à JTA ten Cate dans une interview accordée en amont du 75ème anniversaire du premier transport vers la mort parti du camp, le 15 juillet 1942.

« Il entrait dans le cadre des nombreuses initiatives prises par les Allemands qui voulaient s’assurer que les Juifs ne comprendraient pas ce qu’allaient faire les nazis », a-t-il ajouté.

A Amsterdam, un mémorial de l'Holocauste a été érigé dans l'ancien théâtre où 80 000 Juifs néerlandais avaient été incarcérés avant d'être déportés dans des camps de transit nazis comme Westerbork, le 15 janvier 2017 (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

A Amsterdam, un mémorial de l’Holocauste a été érigé dans l’ancien théâtre où 80 000 Juifs néerlandais avaient été incarcérés avant d’être déportés dans des camps de transit nazis comme Westerbork, le 15 janvier 2017 (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

Et ces efforts ont payé, selon Henny Dormits, 87 ans, une survivante de l’Holocauste qui a vécu dans le camp avec sa famille pendant deux ans avant d’être envoyée à Theresienstadt.

Tandis que les Juifs dans de nombreuses autres parties de l’Europe étaient soumis à la violence, à la torture, aux abus et aux meurtres dans les camps, à Westerbork, « les gens n’étaient pas maltraités, ils étaient traités correctement », avait-elle déclaré lors d’une interview accordée à la télévision néerlandaise en 2011. Elle avait pris la parole dans les quartiers où vivait Albert Gemmeker, le commandant nazi du camp, qui est la seule partie du lieu qui existe encore aujourd’hui.

‘Tout le monde supposait qu’on allait partir dans un autre camp de travail’

Les Allemands « ont fait tout ce qui était possible pour que les gens restent calmes, afin que personne n’ait peur », avait expliqué Dormits. De cette façon, lorsque les gens étaient embarqués à bord de wagons à bestiaux, « tout le monde supposait qu’on partait vers un autre camp de travail ».

Westerbork comprenait d’autres agréments dont aucun Juif détenu dans d’autres camps de concentration n’aurait pu rêver, notamment des autorisations de quitter le camp sans supervision – octroyées exclusivement aux personnes ayant de la famille à l’intérieur du camp afin qu’elles ne s’échappent pas – et des productions de cabaret avec des instruments de musique.

Mais c’était la qualité des soins médicaux à Westerbork qui parvenait à parfaire l’illusion, selon Dormits.

Des milliers de pierres avec l'étoile de David pour commémorer les 100 000 Juifs passés par le camp de Westerbork (Crédit : Vanrijnr/Wikimedia Commons)

Des milliers de pierres avec l’étoile de David pour commémorer les 100 000 Juifs passés par le camp de Westerbork (Crédit : Vanrijnr/Wikimedia Commons)

« Ici, les gens étaient opérés par les meilleurs médecins, ils étaient hospitalisés pendant des semaines entières au cours de leur guérison, et quand ils allaient mieux, ils étaient alors embarqués pour être transportés », disait-elle dans le documentaire. « C’était le monde de faux semblants dans lequel nous vivions ».

Cette forme de tromperie était extrêmement efficace, selon Dirk Mulder, directeur du mémorial du camp de Westerbork, organisation non-gouvernementale financée en partie par l’état et responsable des travaux de commémoration et d’éducation dans l’ancien camp.

Le message de l’hôpital était : « Nous, Allemands, avons les meilleures intentions pour vous. Guérissez dans ce grand hôpital de manière à ce que nous puissions vous envoyer travailler ailleurs », avait indiqué Mulder dans le documentaire néerlandais.

Et pourtant, tout le monde ne s’était pas laissé duper. Gemmeker, qui entretenait une relation amicale avec le réalisateur de films juif Breslauer, avait pu dire à une occasion quelque chose qui avait fait réaliser à Breslauer que le départ du camp ne serait sanctionné que par un aller-simple, selon Chanita Moses, la fille de Breslauer. Son père n’avait pas précisé les propos exacts tenus par Gemmeker, avait-elle précisé à l’équipe de tournage de la télévision hollandaise.

Le porte-parole de Cheider, le rabbin Binyomin Jacobs, avec des étudiants néerlandais non-juifs sur le site du camp de concentration de Westerbork en juillet 2013 (Autorisation du bureau du rabbin Binyomin Jacobs/JTA)

Le porte-parole de Cheider, le rabbin Binyomin Jacobs, avec des étudiants néerlandais non-juifs sur le site du camp de concentration de Westerbork en juillet 2013 (Autorisation du bureau du rabbin Binyomin Jacobs/JTA)

Philip Mechanicus, victime juive néerlandaise de la Shoah qui avait secrètement fait une chronique consacrée à son séjour à Westerbork, avait évoqué son « immense crainte » du moment où il devrait quitter le camp.

Le 13 septembre 1943, une femme de 65 ans installée dans le baraquement de Mechanicus s’était donné la mort, avait-il écrit. Elle avait été placée sur une liste de déportés vers Theresienstadt, amenant sa fille à se porter volontaire pour partir avec sa mère. Cette dernière avait choisi de mourir « pour empêcher sa fille de faire ce sacrifice », avait écrit Mechanicus, mort en 2005.

Le camp de Westerbork avait été fondé à l’origine en 1939 par le gouvernement néerlandais comme camp de détention dans une zone rurale reculée du pays pour accueillir moins de 2 000 réfugiés juifs qui avaient fui l’Allemagne.

Deux années après l’invasion des Allemands en 1940, ces derniers s’étaient emparés des lieux, augmentant de manière massive ses capacités d’accueil. Ils avaient traité les premiers détenus allemands comme une population privilégiée. Et ils avaient fondé une unité juive de maintien de l’ordre, non armée, qui avait la responsabilité de placer les gens dans les trains avant d’être envoyés dans les camps de la mort, dans l’est.

‘Les baraquements et les structures originales de Westerbork ont été utilisés pour accueillir les réfugiés venus d’Indonésie dans les années 1970. Puis les structures ont été démontées pour en récupérer le bois’

Aujourd’hui, ce qui était le camp se résume à une plaine herbeuse bordée par un vaste observatoire par radio. Une zone de commémoration contient des plaques d’information et plusieurs monuments, notamment l’un de ces wagons à bestiaux tels qu’ils étaient utilisés par les nazis pour transporter les Juifs et une sculpture qui représente un rail de chemin de fer s’élevant vers le ciel.

Tandis que partout ailleurs en Europe, les anciens camps nazis ont été préservés et utilisés comme lieux d’exposition et d’éducation sur la Shoah, les baraquements et structures d’origine de Westerbork ont été utilisés pour accueillir les réfugiés d’Indonésie dans les années 1970 avant d’être démontés pour récupérer le bois.

L’échec de la préservation de Westerbork entre dans un contexte plus large de répugnance aux Pays-bas – où de nombreux non-Juifs ont été victimes de l’occupation nazie – à reconnaître le caractère unique de la tragédie vécue par les Juifs, selon ten Cate. Il a expliqué que les Néerlandais étaient réticents à l’idée d’envisager le rôle tenu par les Néerlandais ordinaires, notamment les agents de police qui arrêtaient les Juifs.

Cet état de fait a commencé à changer dans les années 1990, ouvrant la voie à une vague d’intérêt renouvelé pour la Shoah au cours de ces dernières années. Mais cet éveil tardif – signifie également qu’Amsterdam aura été l’une des dernières capitales d’Europe a accueillir son musée de l’Holocauste : Il a ouvert ses portes l’année passée et n’en est encore qu’à ses « balbutiements », a noté ten Cate.

De retour à Westerbork, le Grand rabbin Binyomon Jacobs, dont les parents ont survécu à l’Holocauste en vivant dans la clandestinité et qui évoque souvent l’ancien camp devant les enfants des écoles, a dit au mois d’avril à JTA que l’histoire des lieux est un avertissement constant contre une éventuelle abdication de la raison face à la pensée magique.

« Quand une catastrophe se déroule lentement, par étapes, les gens ont tendance à accepter une étape après l’autre », a estimé Jacobs qui, en 2014, avait choqué de nombreux Néerlandais lorsqu’il avait dit que l’antisémitisme présent aux Pays-bas l’amènerait à conseiller aux membres de sa congrégation de partir vivre en Israël ou aux Etats-Unis.

« C’est ce qui est arrivé ici. Alors je pense que nous ne pouvons pas nous permettre de garder le silence, en espérant simplement que le meilleur arrive ».