RAMLE, Israël – Dans son salon de la ville israélienne de Ramlé, Sarah explique qu’elle veut une vie paisible. A 79 ans, elle la mérite bien.

Survivante de l’Holocauste née hongroise, Sarah a été envoyée dans un camp de concentration en Serbie étant encore une petite fille. Elle est arrivée en Israël à l’âge de 17 ans. Toute sa famille a péri dans la Shoah.

Maintenant, elle observe depuis son fauteuil tandis que sa famille est à nouveau menacée. Sarah, ce n’est pas son vrai nom, est maintenant musulmane, sa fille vit dans la ville de Gaza.

« Toute la ville est en ruine », explique-t-elle. « Tout le monde essaie de trouver un bout de pain ».

Sarah est arrivée en Israël en 1950, une des dizaines de milliers de Juifs survivants qui ont trouvé un refuge dans le jeune Etat juif. A partir de là, son histoire se détache du récit conventionnel.

En 1962, elle s’est mariée à un Arabe israélien et, sans aucun membre de sa famille en vie, elle s’est convertie à l’islam pour rejoindre sa famille. Aucun d’eux n’était particulièrement religieux.

« A mon époque, ce n’était pas une question d’Arabe ou Juif », explique Sarah qui parle avec hébreu avec un léger accent européen. « Nous savions qu’il n’y avait pas de problèmes entre les Juifs et les Arabes israéliens. Je suis très ouverte d’esprit, mon mari l’était également. Nous ne ressentions aucune discrimination ».

Avec ses cheveux clairs et sa voix douce, Sarah a vécu pendant des décennies dans le même appartement de Ramlé qu’elle partage maintenant avec sa fille, Nora. Les deux femmes ne se couvrent pas leur tête, et Nora dit de ne pas s’inquiéter alors qu’elle apportait le thé et les cookies le dernier jour du Ramadan. Elle ne jeûnait pas.

L’autre fille de Sarah, également citoyenne israélienne, a déménagé à Gaza en 1984 après s’être mariée. Dimanche, Sarah et Nora attendaient près du téléphone alors que la chaîne de nouvelles arabe Al Jazeera était allumée.

Dans les premiers jours de l’opération israélienne Bordure protectrice, la fille de Sarah a pris ses six enfants et un petit-fils, quittant leur maison dans le quartier de Zeitoun de la ville de Gaza, pour une zone plus traquille dans le sud de la bande de Gaza. Le jour même où ils sont partis, leur maison de quatre étages a été détruite, très probablement par une frappe aérienne israélienne. Depuis lors, la famille a survécu grâce à tout ce qu’ils ont pu grapiller lors des brefs cessez-le-feu.

Outre la nourriture, l’électricité est également réduite à Gaza. Sarah a du mal à contacter sa fille. Elle a seulement appris que la maison avait été détruite lorsqu’un autre proche a publié une photo sur Facebook des décombres. Elle espère recevoir un des rares appels téléphoniques que sa fille peut passer lorsqu’elle parvient à recharger son téléphone. Parfois, aucun appel vaut mieux.

« Avec chaque appel, nous espérons que son téléphone est chargé pour que nous puissions les joindre, leur parler, savoir comment ils vont », explique Nora. » Chaque appel est un choc, nous espérons que nous n’allons pas apprendre de mauvaises nouvelles ».

Aucune des deux femmes n’a accepté d’être photographiée ou de donner beaucoup de détails personnels par peur de représailles des autorités israéliennes ou du Hamas, la puissance dominante de Gaza. Seule Nora a accepté de donner son prénom.

Même si elles ont supporté d’autres conflits auparavant, Bordure protectrice est la troisième campagne à Gaza en six ans, Sarah explique que cette opération est plus dure que les autres. La discrimination anti-musulmane était en recrudescence au cours des confils précédents, mais pour Sarah, l’antagonisme est plus fort cette fois-ci.

« Je vais dans les centres de jour [pour les personnes âgées], et on ne me parle pas », déclare Sarah. « Dans mon dos, ils me maudissent. Je l’entends. J’entends ‘Leur nom devrait être effacé. Ils devraient mourir' ».

Sarah et Nora aimaient aller dans la ville de Gaza pour rendre visite à la fille de Sarah. Mais Nora n’a pas été autorisée à y aller depuis la signature des accords d’Oslo en 1993. Sarah a été autorisée une seule fois, pour une visite de cinq jours il y a plusieurs années.

La famille retournera-t-elle à Zeitoun pour reconstruire sa maison ? Quand la fille de Sarah sera-t-elle autorisée à rendre visite à sa famille à Ramlé ? Sarah pourra-t-elle un jour rendre visite à ses petits-enfants et à son arrière-petit-fils à Gaza ?

Nul ne le sait.

Y-a-t-il toujours de l’espoir pour la paix ? A cette question, Nora secoue la tête.

« Honnêtement, non. Je ne crois pas que la situation s’améliorera après cette guerre », explique Nora. « Il y a de la tension entre moi et mes amis juifs. Ils veulent se justifier et justifier cette guerre. Je ne rencontre jamais personne qui dit ‘Assez de sang versé’ ou ‘Pauvres civils’. Je n’ai pas entendu cela ».

Comme la plupart des Israéliens, Nora a dû gérer depuis un mois maintenant les sirènes qui avertissent de l’approche de missiles. Elle s’oppose au Hamas, explique-t-elle, et comprend qu’Israël a besoin de protéger ses citoyens, bien qu’elle souhaite que le gouvernement choisisse la voie de la désescalade de l’opération et la poursuite de la diplomatie plus forte. Sa famille dans Gaza, explique-t-elle, n’est affiliée à aucun mouvement, pas au Hamas, pas au Fatah, ni à aucun autre.

« Israël a pleinement le droit de se défendre », explique Nora. « Les missiles ne font pas la différence entre les Juifs et les Arabes. Nous n’avons pas besoin de voir des maisons détruites, des femmes en pleurs et des soldats morts. Un soldat est le fils d’une mère. Partout dans le monde, la douleur d’une mère est la même douleur ».

Sarah et Nora sont en faveur d’une solution à deux Etats pour le conflit israélo-palestinien. Les deux voudraient que leur famille à Gaza puisse visiter Israël et manger des Bamba et Bissli, les petits snacks israéliens qu’elles adorent. Les deux voudraient pouvoir monter dans un taxi et aller dans la ville de Gaza pour manger du poisson sur la côte.

Sarah explique qu’à cause du Hamas, à cause de la guerre, à cause de l’antagonisme créé par des décennies de séparation entre les Israéliens et les Palestiniens, un avenir d’espoir semble moins probable que jamais. Elle s’est moquée des négociations occasionnelles de paix.

« Cela n’a pas de sens », a-t-elle déclaré, puis en yiddish : « Bubble meises ».