A la veille de la guerre des Six Jours, avec le pays entouré d’ennemis et peu certain de son futur, Israël a développé un projet d’ « apocalypse » pour faire exploser une bombe atomique dans la péninsule du Sinaï égyptien comme avertissement aux Arabes, a annoncé samedi le New York Times.

L’article se fonde sur un entretien entre Avner Cohen, universitaire israélien spécialiste du nucléaire, et le général de brigade retraité de l’armée israélienne Itzhak Yaakov, qui aurait supervisé ce projet.

« C’est le dernier secret de la guerre de 1967 », a dit Cohen au journal.

L’entretien entier doit être publié lundi, quand la région marquera le 50e anniversaire de la guerre dans laquelle Israël a vaincu les armées arabes combinées en seulement six jours.

Selon Yaakov, qui a supervisé le développement des armes de l’armée israélienne et donné les détails de ce projet à Cohen en 1999 et 2000, Israël craignait profondément la guerre.

L'installation nucléaire de Dimona, dans le sud d'Israël, dans les années 1960. (Crédit : Flash90/US National Security Archive)

L’installation nucléaire de Dimona, dans le sud d’Israël, dans les années 1960. (Crédit : Flash90/US National Security Archive)

« Ecoutez, c’était si naturel », a dit Yaakov, selon le Times, qui cite une transcription de l’entretien enregistré. « Vous avez un ennemi, et il dit qu’il va vous jeter à la mer. Vous le croyez. »

« Comment pouvez-vous l’arrêter ? demande Yaakov. Vous lui faites peur. Si vous avez quelque chose qui peut lui faire peur, vous lui faites peur. »

Yaakov, mort en 2013 à l’âge de 87 ans, a détaillé dans l’un des entretiens accordés à Cohen comment Israël a développé un plan nommé « Shimshon », Samson, pour que des hélicoptères et des commandos apportent un engin atomique sur un site montagneux situé à une quinzaine de kilomètres d’un complexe militaire égyptien à Abu Ageila.

« Le plan, s’il devait être ordonné par le Premier ministre et le chef d’Etat-major, était d’envoyer une petite force de parachutistes pour détourner l’attention de l’armée égyptienne dans le désert, pour qu’une équipe puisse préparer la détonation atomique », selon l’article.

« Deux grands hélicoptères devaient atterrir, livrer les engins nucléaires puis créer un poste de commandant dans un canyon ou dans une rivière. Si l’ordre de faire exploser était donné, le flash aveuglant et le nuage en forme de champignon aurait été vu dans les déserts du Sinaï et du Néguev, et peut-être même jusqu’au Caire. »

Israël n’a jamais reconnu posséder des armes nucléaires, et maintient une politique dite d’ambigüité nucléaire, en ne confirmant ni n’infirmant publiquement l’existence de son arsenal nucléaire. Plusieurs responsables américains ont cependant semblé confirmer son existence, notamment l’ancien secrétaire d’Etat Colin Powell, qui avait écrit dans un courriel privé par la suite divulgué qu’Israël aurait environ 200 armes nucléaires.

Mirage III Dassault israéliens au-dessus de la péninsule du Sinaï, à la frontière israélo-égyptienne, au premier jour de la guerre des Six Jours, le 5 juin 1967. (Crédit : AFP)

Mirage III Dassault israéliens au-dessus de la péninsule du Sinaï, à la frontière israélo-égyptienne, au premier jour de la guerre des Six Jours, le 5 juin 1967. (Crédit : AFP)

L’ambassade israélienne de Washington a refusé de s’exprimer sur l’article ou sur le rôle de Yaakov, a indiqué le New York Times.

Si Israël avait fait exploser une bombe, cela aurait été le premier usage d’une arme nucléaire en situation de guerre depuis les deux bombes américaines larguées sur le Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Lundi, le Projet d’histoire internationale de la prolifération nucléaire du Centre international Woodrow Wilson de Washington, où travaille Cohen, publiera sur un site internet spécial plusieurs documents liés au plan atomique israélien.

Dans les transcriptions, Yaakov décrit un vol en hélicoptère fait sur le site avec Israël Dostrovsky, premier directeur général de la Commission à l’énergie atomique d’Israël, qui avait été annulé quand les Egyptiens ont envoyé des avions de chasse.

« Nous sommes arrivés très près, aurait dit Yaakov. Nous avons vu la montagne, et nous avons vu qu’il y avait un endroit pour se cacher, dans un canyon. »

Yitzhak Yaakov, général de brigade à la retraite de l'armée israélienne. (Crédit : capture d'écran YouTube)

Yitzhak Yaakov, général de brigade à la retraite de l’armée israélienne. (Crédit : capture d’écran YouTube)

En fin de compte, la victoire d’Israël a été rapide et décisive, et il n’y a pas eu besoin de plan d’apocalypse, mais Yaakov pensait toujours qu’Israël aurait dû déclarer ouvertement ses prouesses nucléaires.

« Je pense toujours à ce jour où nous aurions dû le faire », a-t-il dit à Cohen, qui a écrit Israël et la bombe, et Le secret le moins bien gardé.

En 2001, deux ans après ses conversations avec Cohen, Yaakov a été arrêté en Israël et accusé d’avoir transmis des informations secrètes dans l’intention de nuire à la sécurité de l’armée. Les accusations étaient liées aux mémoires qu’il écrivait, avait indiqué le quotidien Haaretz dans sa nécrologie de Yaakov en 2013.

Yaakov avait été acquitté des accusations principales mais jugé coupable d’avoir transmis des informations secrètes sans autorisation, avait écrit Haaretz, soulignant qu’il avait été condamné à deux ans de prison avec sursis.

Le professeur Avner Cohen. (Crédit : James Martin Center for Nonproliferation Studies)

Le professeur Avner Cohen. (Crédit : James Martin Center for Nonproliferation Studies)

La nécrologie soulignait les exploits du désert du Sinaï, affirmant que « Yaakov était l’un des commandants pionniers d’Israël dans le domaine du développement des armes avant et après la guerre des Six Jours. Pendant la guerre, il avait été nommé pour commander une opération complexe et sans précédant dans la péninsule du Sinaï, où il devait commander à la fois des pilotes de l’armée de l’air et une unité d’opération spéciale. Le rapide succès de l’armée israélienne contre l’armée égyptienne avait rendu l’opération inutile et elle avait été annulée. »

Cohen a dit qu’il avait promis à Yaakov qu’il trouverait le bon moment pour publier cette information, et le 50e anniversaire de la guerre lui a semblé adapté.