Le 5 janvier, dans le camp de réfugiés de Shuafat, Jérusalem Est, Mohammed Ali al-Miqdad, qui a été abattu alors qu’il poignardait et blessait trois membres des forces de sécurité israéliennes à la porte de Damas à Jérusalem en octobre, est enterré, son corps ayant finalement été rendu à sa famille par les autorités israéliennes.

Pendant que les participants aux funérailles, brandissant des machettes et des bannières du Hamas, portent son corps, enveloppé dans un drapeau vert du Hamas, dans les rues venteuses du camp, ils chantent l’une des chansons les plus populaires auprès des Palestiniens ces derniers jours.

« Amoureux des attaques au couteau », du groupe Al-Gorbaa basé à Gaza, a été écrit après l’attaque d’octobre, et contient un vers pour Miqdad figurant parmi une longue liste de « martyrs » – des Palestiniens tués pendant un meurtre ou une tentative de meurtre d’Israéliens.

« Ô Mohammed Ali al-Miqdad, commando des couteaux », est-il écrit dans les paroles, qui rendent hommage à son attaque dans un arabe en rime. « Le bruit des YASAM [personnels de sécurité israéliens], tournant dans Jérusalem comme des fous » continue la chanson.

La mère du « martyr », Umm Mohammed, se tient sur une voiture pendant la procession funéraire, chante seule, connaissant parfaitement les paroles.

Passez un peu de temps à marcher dans les rues de Jérusalem est et de la Cisjordanie, et vous entendrez « Amoureux des attaques au couteau » – de loin la chanson la plus populaire de toute une série de tubes du même genre – ainsi que des chansons similaires appelant à tuer des Israéliens, sortir des voitures, des magasins, et des restaurants.

En public, sans aucune gêne, les individus et les commerces jouent ces chansons dont les paroles appellent inlassablement à tuer des Israéliens par des attaques au couteau, à la voiture bélier, et d’autres moyens brutaux.

Ces chansons « nationalistes et fières » motivent les jeunes à l’action, a noté le mois dernier un article du site d’informations palestinien indépendant Maan.

Intitulé « Mélodies de la révolution – inspirer les garçons et attiser le feu », l’article affirmait que ces chansons « inspirent le public à résister à l’occupation et lui faire face jusqu’à l’indépendance et la liberté ».

Les chansons entraînantes, est-il noté, « sont caractérisées par la mention des noms des martyrs, l’hommage rendu à leurs actes, et le défi à d’autres de marcher dans leurs pas pour être les prochains martyrs ».

Le 26 octobre, Raed Jaradat, un Palestinien de 22 ans, a poignardé un soldat israélien dans le cou près du village de Beit Hanoun, en Cisjordanie, laissant le soldat dans un état critique. Jaradat, qui a été tué pendant l’attaque, avait posté sur Facebook juste avant l’incident le clip de « Amoureux des attaques au couteau ».

« Raed Jaradat écoutait cette chanson… et ensuite l’une de nos sœurs a été tuée en Cisjordanie. Il a vu sa photo tout en écoutant la chanson… ensuite il a pris un couteau et est sorti dans les champs. Cela résume l’histoire », a déclaré Hosam Mabid, le manager d’Al Gorbaa, dans un entretien avec Al-Quds TV, affiliée au Hamas, en novembre.

Les secouristes emmenant Michal Forman, qui a été blessée, 30 ans, dans la salle d'urgence à l'hôpital Shaare Zedek à Jérusalem le lundi 18 janvier 2016 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

Les secouristes emmenant Michal Forman, qui a été blessée, 30 ans, dans la salle d’urgence à l’hôpital Shaare Zedek à Jérusalem le lundi 18 janvier 2016 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

La nature incitative [à la violence] de cette chanson et d’autres, comme cela a été fièrement présenté par Mabid, qui décrit comment « l’art d’incitation » est intentionnellement utilisé par le groupe comme une arme puissante dans l’éclat actuel de violence, est instrumentalisée pour motiver des attaquants.

« Les chansons nationalistes ne sont pas la raison du soulèvement actuel, mais l’utilisation des chansons dans les médias augmente le soutien du public », a déclaré le Dr Nashat al-Aqtash, professeur de médias à l’université Birzeit, au Times of Israel.

« Elles vous disent que si vous y allez et que vous menez une attaque, vous serez un héros et irez au paradis… C’est particulièrement utilisé par des groupes comme le Hamas et le Jihad islamique. »

Cependant, a affirmé al-Aqtash, les chansons ne sont pas la cause principale de l’actuelle vague de violence. Il l’a attribuée à « l’échec du processus de paix et [au] sentiment général de désespoir parmi les Palestiniens qui sont souvent soumis aux agressions des résidents des implantations, notamment l’attaque à la bombe incendiaire contre la famille Dawabsha en juillet. »

(Le 31 juillet, une attaque à la bombe incendiaire contre la maison de la famille Dawabsha, dans le village de Duma en Cisjordanie, a tué le bébé de 18 mois, Ali Saad. Ses parents, Riham et Saad, ont succombé à leurs blessures à l’hôpital dans les semaines suivant l’attaque. Ahmed, cinq ans, le frère d’Ali, est le seul survivant de l’attaque et est toujours hospitalisé en Israël, où il fait face à une longue rééducation. Deux extrémistes juifs ont été accusés de cette attaque au début du mois – l’un pour meurtre et l’autre, mineur, pour complicité.)

Ces sentiments de désespoir, a-t-il déclaré, « font que certains jeunes palestiniens cherchent le royaume des martyrs, avec sa promesse de grandes récompenses au paradis. Ces thèmes sont utilisés dans les chansons nationalistes qui sont efficaces pour aider à mobiliser ces jeunes et pour promouvoir l’idée qu’ils seront des héros. » Néanmoins, a-t-il ajouté, « si le processus de paix réussissait, vous n’entendriez pas ces chansons. »

« Amoureux des attaques au couteau » est de loin la chanson la plus célèbre associée avec la vague actuelle de violence – d’autres ont des titres comme « Poignarde le sioniste », « Remplis la bouteille de feu » et « Lève ton arme » – et dans ses nombreuses incarnations sur YouTube a rassemblé plus de 5 millions de vues. Le son a été décrit par l’agence de presse palestinienne Maan comme « encourageant les Hiérosolymitains et les révolutionnaires en Cisjordanie à mener des attaques au couteau et à tuer des colons. »

La chanson entraînante dure sept minutes et demi et liste les Palestiniens tués en attaquant des Israéliens, leur rendant hommage comme à des héros « défendant Al-Aqsa par leur sang ».

Ces « héros » comprennent Fadi Aloon, qui a poignardé un adolescent israélien devant la porte de Damas, à Jérusalem ; Amjad al-Jundi, qui a poignardé un soldat et ensuite volé son arme dans la ville du sud de Kiryat Gat ; et Thaer Abu Ghazaleh, qui a poignardé cinq personnes avec un tournevis à Tel Aviv.

Les éloges sont rendus à chaque terroriste avec des vers comme « ta lame était empoisonnée par la revanche de la religion d’Allah », et « comme c’est agréable de frapper les lâches avec des couteaux et des balles ».

Ibrahim Ahmed, qui est le compositeur et l’interprète principal de la chanson, a déclaré à Al-Quds TV que le groupe diffuserait bientôt une suite avec une liste mise à jour des « martyrs ».

Une vidéo accompagnant la chanson est fréquemment diffusée sur les chaînes de télévision affiliées au Hamas Al-Aqsa et Al-Quds, montrant des photos des « martyrs héroïques » en alternance avec des films de caméras de sécurité de beaucoup des attaques elles-mêmes. Une section particulièrement graphique montre le moment où Alaa Abu Jamal, employé de la compagnie de téléphone Bezeq, écrase volontairement sa voiture contre des piétons à un arrêt de bus, puis sort avec un couteau pour attaquer. Le clip de « Amoureux des attaques au couteau » montre fièrement le moment où Abu Jamal poignarde à mort Yeshayahu Kirshavski, 40 ans.

Image de Alaa Abu Jamal poignardant des passants pendant un attaque terroriste à Jérusalem le 15 octobre 2015. L'attaque est saluée dans le clip de "Amoureux des attaques au couteau", pendant que la vidéo de l'attaque est montrée. (Crédit : capture d'écran YouTube)

Image de Alaa Abu Jamal poignardant des passants pendant un attaque terroriste à Jérusalem le 15 octobre 2015. L’attaque est saluée dans le clip de « Amoureux des attaques au couteau », pendant que la vidéo de l’attaque est montrée. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Harel Chorev, du centre Moshe Dayan, un think tank de l’université de Tel Aviv, a également reconnu le rôle de cette musique dans la motivation des attaques, déclarant que « les chansons et la musique, ainsi que d’autres produits de la culture populaire, jouent un rôle important dans l’escalade actuelle. »

Il a ajouté : « Nous devrions aussi prendre en compte la contribution des médias à la préparation psychologique des attaquants et des futurs attaquants potentiels, qui par des musiques fortes reçoivent un message non verbal de « l’héroïsme » caractérisant de telles attaques ».

Un point de vue dissonant est exprimé par l’intellectuel palestinien Sari Nusseibeh, qui a déclaré au Times of Israel : « Il se trouve que j’ai regardé des chaînes de télévision (n’appartenant pas à l’Autorité palestinienne) et vu les chansons dont vous parlez, et elles sont incontestablement grotesques. Mais des facteurs innombrables conduisent un individu à mener une attaque au couteau, et des facteurs innombrables conduisent un soldat à tirer sur une personne innocente suspectée d’être un agresseur potentiel. »

Défendre Al-Aqsa

L’un des thèmes récurrents des chansons cherchant à pousser les Palestiniens à la confrontation est que l’Etat juif conspire pour soit reprendre soit détruire la mosquée Al-Aqsa.

Le Dr Al-Aqtash a expliqué que « la mosquée Al-Aqsa est une ligne rouge, et quand les Israéliens ont commencé à l’envahir, les Palestiniens sont devenus fous. Les Israéliens savent que s’il y a un quelconque changement à Al-Aqsa cela accroîtra les tensions et le nombre de personnes prêt à mourir pour elle. C’est pour cela que [la vague terroriste en cours] est appelée ‘l’intifada Al-Quds’ [Jérusalem]. »

« Al-Aqsa est une ligne rouge même pour les Palestiniens non religieux, c’est un sujet très sensible, a-t-il ajouté. Evidemment qu’elle est mentionnée dans les chansons. »

Sur la chaîne de télévision Al-Aqsa TV, dirigée par le Hamas, où beaucoup de chansons violentes sont diffusées, une animation permanente dans le coin en bas à droite montre une main soulevant le Dôme du Rocher, puis une étoile juive jeune brille dans le plan et le lieu saint explose subitement en une boule de feu. Sous l’animation, on retrouve les mots #JerusalemIntifada.

Les officiels palestiniens ont sans cesse accusé Israël de chercher à modifier le statu quo du mont du Temple, où les non musulmans peuvent venir visiter, mais ne sont pas autorisés à prier. Les officiels israéliens ont catégoriquement démenti de telles affirmations et considèrent que ces affirmations sont des incitations [à la violence].

Animation de la chaîne de télévision Al-Aqsa TV, dirigée par le Hamas, diffusée continuellement depuis octobre 2015 et montrant l'explosion du Dôme du Rocher. (Crédit : capture d'écran Al-Aqsa TV)

Animation de la chaîne de télévision Al-Aqsa TV, dirigée par le Hamas, diffusée continuellement depuis octobre 2015 et montrant l’explosion du Dôme du Rocher. (Crédit : capture d’écran Al-Aqsa TV)

La puissance des menaces sur Al-Aqsa pour inspirer les Palestiniens à commettre des actes terroristes est montrée dans les propres mots de beaucoup de terroristes eux-mêmes. Muhannad Halabi, 19 ans, qui a tué deux Israéliens dans une attaque au couteau à Jérusalem le 3 octobre, a écrit sur sa page Facebook peu avant son attaque qu’il y allait en réponse aux actions d’Israël à la mosquée Al-Aqsa et que le peuple palestinien ne se soumettrait pas à « l’humiliation israélienne ».

De même, Baraa Issa, qui a mené une attaque au couteau début novembre, a écrit sur sa page Facebook qu’il entreprenait cette attaque afin de protéger la mosquée Al-Aqsa, pour le bien du peuple palestinien, et pour défendre la « terre occupée de Palestine ».

La police israélienne près du corps de Fadi Yaloon, un Palestinien qui aurait poignardé un garçon de 15 ans devant la Vieille Ville de Jérusalem le 4 octobre 2015. (Crédit : Flash90)

La police israélienne près du corps de Fadi Yaloon, un Palestinien qui aurait poignardé un garçon de 15 ans devant la Vieille Ville de Jérusalem le 4 octobre 2015. (Crédit : Flash90)

Presque chacune des chansons incitant à la violence et diffusée récemment se concentre sur le thème d’Al-Aqsa en danger. L’une implore, « où sont les ‘vrais’ hommes qui viennent et la défendent ? »

Une chanson particulièrement puissant est intitulée « Sœur courageuse ». La chanson et son clip sont remplis d’images se concentrant sur l’honneur soi-disant violé des femmes palestiniennes dans leur défense de la mosquée Al-Aqsa. Le clip montre les forces de sécurité israéliennes agissant violemment contre les membres de Murabitat, un groupe exclusivement féminin connu pour s’opposer à la présence juive sur le mont du Temple en criant « Allahu Akbar » (« Dieu est grand ») sur les visiteurs et parfois en ayant recours à des agressions physiques. Le bureau du Premier ministre décrit le groupe comme « un groupe salarié d’activistes visant à initier des provocations sur le mont du Temple ».

En ce qui concerne les femmes, la chanson déclare : « elle est ton sang, ta chair, ton honneur », et elle affirme que c’est ton travail de « briser la main qui touche ses ongles et ses cheveux ».

La vidéo montre ensuite des combattants du Hamas venant à la rescousse de la mosquée, aux côtés de civils palestiniens armés de couteaux, d’armes à feu, et de cocktails Molotov.

Les chansons du Fatah

Bien que la plupart des chansons soient chantées par des groups affiliés au Hamas et diffusées sur les propres chaînes de télévision du groupe terroriste de Gaza, le parti rival, le Fatah, parti du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, diffuse son propre matériel.

Une de ses récentes chansons est « Lève ton arme », à présent diffusée fréquemment sur Awdeh TV, chaîne affiliée au Fatah. Pendant la chanson, Karin Al-Bash dit aux Palestiniens « entraîne-les [les Israéliens] dans une mer de sang, tue-les comme tu le souhaites » tout en rendant hommage à une liste de martyrs, comme dans « Amoureux des attaques au couteau ».

« Défie la mort et résiste, parce que la victoire nous vient certainement », chante-t-elle.

Diffusée fin octobre, la chanson a été décrite par un auteur palestinien comme « un message pour les résidents de Jérusalem, et les martyrs qui ont été tués dans des attaques dans la ville sainte en défendant la mosquée Al-Aqsa, qui est soumise à des violations et des raids par les colons ».

La musique accompagnant la vidéo montre des films de la branche militaire du Fatar, la brigade des martyrs d’Al-Aqsa, en alternance avec des images des récents martyrs « héroïques » et de la famille Dawabsha.

Exploiter la puissance des incitations à la violence

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a déclaré en octobre que « nous sommes en pleine vague de terrorisme avec des couteaux, des bombes incendiaires, des pierres et même des armes à feu. Alors que ces actes sont principalement désorganisés, ils sont tous le résultat des incitations [à la violence] sauvages et fausses du Hamas, de l’Autorité palestinienne, de plusieurs pays de la région et – pas moins et souvent plus que les autres – du Mouvement islamique en Israël. »

Alors que les motivations de ces attaques sont en fait complexes, et que certains experts affirment que les incitations à la violence ne sont pas la cause de l’explosion initiale de violence, il y a néanmoins un accord entre les côtés israélien et palestinien que les médias « incitant » à la violence, en particulier des chansons, jouent un rôle majeur pour motiver les tueurs et les imprégner du sentiment d’un objectif.