JTA — Le rabbin Marvin Hier connaît Charles et Seryl Kushner — les parents de Jared Kushner, le gendre de Donald Trump – depuis des décennies. La famille de Hier et les Kushner sont allées pendant des années passer la fête de Pessah dans le même hôtel, l’Arizona Biltmore de Phoenix. La famille Kushner, qui a fait fortune dans le secteur de l’immobilier, figure également dans la liste des généreux donateurs du Centre Simon Wiesenthal qui a été fondé par Hier et dont il en est aujourd’hui le doyen.

Mais Hier, qui vit à Los Angeles, confie avoir eu un choc lorsqu’un conseiller de Trump l’a invité à faire une prière lors de la cérémonie d’investiture du président élu.

Le rabbin, âgé de 77 ans, indique avoir immédiatement accepté cette offre parce que « c’était la chose menschlichkeit à faire » – il utilise le mot Yiddish qui signifie respectable – et que “j’en ressens de la fierté”.

Hier indique que sa participation va dans le sens des nombreuses bénédictions précédentes auxquelles il s’est livré en faveur de présidents et de candidats à la présidence des deux bords de l’échiquier politique au cours des trente dernières années, même s’il n’est jamais intervenu lors de festivités d’investiture.

Les critiques au sein de la communauté juive insistent toutefois sur le fait que l’opportunité est différente cette fois-ci.

Un certain nombre de Juifs déplorent que la campagne présidentielle menée par Trump ait ciblé les minorités et parfois avancé des positions considérées comme antisémites – notamment par l’ADL (Anti-Defamation League).

Le propre rapport établi en 2016 par le Centre Wiesenthal note qu’un groupe éminent de néo-nazis a apporté son soutien à Trump et que des journalistes juifs qui avaient critiqué le candidat républicain à la présidence ont été la cible de propos antisémites postés sur Twitter.

Le président américain Barack Obama rencontre le président élu Donald Trump pour mettre en place la transition, au Bureau ovale à la Maison Blanche, le 10 novembre 2016. (Crédit : AFP/Jim Watson)

Le président américain Barack Obama rencontre le président élu Donald Trump pour mettre en place la transition, au Bureau ovale à la Maison Blanche, le 10 novembre 2016. (Crédit : AFP/Jim Watson)

Hier explique que les réactions à sa sélection ont été plutôt positives dans l’ensemble. Il dit avoir reçu des appels de félicitation de la part de leaders d’importantes organisations juives américaines, sans toutefois vouloir préciser lesquelles.

Toutefois, le rabbin reconnaît également avoir reçu une douzaine de lettres et de courriels critiquant sa décision de prendre la parole lors de l’investiture.

De plus, une pétition lancée sur Internet et qui réclame l’annulation de la participation de Hier a récolté presque 2 000 signatures mardi dans la journée, trois jours après sa mise en circulation.

Ezra Fishman, Juif pratiquant de 29 ans et signataire de la pétition qu’il avait découverte sur la page Facebook d’un ami, explique qu’il soutient traditionnellement l’idée d’une bénédiction donnée par un chef religieux à un président sur le point de prendre ses fonctions, indépendamment du parti politique qu’il représente.

Or, il s’y oppose dans le cas du président élu Trump dont la campagne, dit Fishman, « a lancé des appels explicites au sectarisme et capté un grand nombre de voix que les deux partis avaient pris soin de mettre à l’écart depuis longtemps ».

“Le rabbin Hier est probablement l’un des chefs Juifs les plus connus dans la lutte contre l’extrémisme et dans la promotion de la tolérance”, explique Fishman, qui travaille dans la recherche sanitaire à Philadelphie, à JTA.

« Je détesterais voir son nom associé avec la prise de pouvoir de Trump parce que je pense que ça pourrait être compris comme une sorte de légitimation de ce qu’il a pu dire et faire, sans même parler des mouvements auxquels il a prêté sa voix, comme l‘alt-right’. »

L’alt-right, (expression proche de celle de fachosphère en France) est un mouvement d’extrême droite largement associé au nationalisme, au sentiment anti-immigrant, à l’antisémitisme et au rejet de la culture du politiquement correct.

Au mois de novembre, Trump a indiqué « désavouer » le mouvement suite à un discours raciste et antisémite prononcé par l’un de ses plus importants représentants, Richard Spencer, à l’occasion d’un rassemblement à Washington organisé en soutien au président élu (et où une partie de l’auditoire a fait le salut nazi).

Richard Spencer pendant une conférence de la droite alternative organisée pour célébrer la victoire de Donald Trump à Washington, D.C., le 19 novembre 2016. (Crédit : capture d'écran YouTube)

Richard Spencer pendant une conférence de la droite alternative organisée pour célébrer la victoire de Donald Trump à Washington, D.C., le 19 novembre 2016. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Hier explique n’avoir jamais rencontré Trump ou parlé avec lui.

Il ajoute que le magnat de l’immobilier a visité le Musée de la Tolérance, la branche éducative du Centre Simon Wiesenthal, le 7 décembre 1999.

Portant le nom d’un célèbre chasseur de nazis, le Centre Wiesenthal, situé à Los Angeles, est une ONG dont l’objectif est d’enseigner la mémoire de l’Holocauste, de dénoncer la haine et de faire la promotion des droits de l’Homme. (Nos courriels adressés à l’équipe de transition de Trump, demandant comment Hier avait été sélectionné pour participer à la cérémonie présidentielle et pour confirmer la visite effectuée par Trump au musée sont restés sans réponse).

Un autre rabbin éminent, Haskel Lookstein, avait suscité un tollé similaire lorsqu’il avait accepté de faire une prière lors de la Convention Nationale Républicaine de Cleveland, au moment de la nomination de Trump dans son parti.

Lookstein, rabbin émérite de la Congrégation Kehilath Jeshurun et ancien principal de l’externat orthodoxe Ramaz de Manhattan avait finalement renoncé à s’exprimer à la Convention après avoir essuyé un torrent de critiques, dont une pétition lancée par ses anciens élèves.

Jared Kushner et sa femme, Ivanka Trump, au gala de l'Institut de costume, ‘Manus x Machina: Fashion in an Age of Technology’ au Metropolitan Museum of Art à New York, le 2 mai 2016. (Crédit : Mike Coppola/Getty Images for People.com, via JTA)

Jared Kushner et sa femme, Ivanka Trump, au gala de l’Institut de costume, ‘Manus x Machina: Fashion in an Age of Technology’ au Metropolitan Museum of Art à New York, le 2 mai 2016. (Crédit : Mike Coppola/Getty Images for People.com, via JTA)

En 2009, Lookstein avait supervisé la conversion d’Ivanka, la fille de Trump, alors qu’elle s’apprêtait à épouser Jared Kushner.

Leurs déclarations de revenus révèlent que la Fondation familiale de Charles et Seryl Kushner ont donné 35 000 dollars ces dernières années au Centre Simon Wiesenthal.

Hier fait partie des théologiens présents tous les ans lors du programme de Pâque mis en place par l’hôtel Arizona Biltmore, où les réservations pour les invités s’élèvent cette année à 13 600 dollars pour huit jours et pour deux personnes, selon Leisure Time Tours, une agence de voyage juive.

La famille Kushner aurait passé toutes ces dernières années ses fêtes de Pessah au Biltmore, à Phoenix.

Hier affirme qu’il ne se laissera pas influencer par les pétitions.

“Elles ne me feront pas changer d’avis”, précise-t-il, notant que s’il ne souscrit pas à tout ce qu’a fait Trump durant sa campagne – proposer l’enregistrement de tous les Musulmans, par exemple – le moment de l’accession à la présidence est celui qui permet de célébrer la transition pacifique du pouvoir.

“Il n’y a pas de tanks, pas d’avions, pas d’armes à feu et c’est comme ça que ça se passe. Je me suis donc senti profondément honoré et j’ai accepté”, confie-t-il.

Le rabbin indique qu’il est dans l’intérêt de tous les Américains de “prier et d’espérer que Donald Trump sera un grand président”.

Et il se dit optimiste jusqu’à présent.

Hier a publiquement critiqué la censure exercée le 23 décembre par le Conseil de Sécurité des Nations Unies des implantations en Israël que l’administration Obama n’a pas bloqué, tandis que Trump, pour sa part, s’y est opposé avec véhémence.

Hier note que Bill et Hillary Clinton, Jimmy et Roslyn Carter, George W. Bush et Laura Bush ont confirmé également leur présence lors de la cérémonie d’investiture.

“Même des gens qui se sont âprement opposés à lui durant la campagne seront rassemblés ce jour-là sur la plateforme”, commente-t-il.

Hier déclare qu’indépendamment de son rôle lors de la cérémonie, le centre Wiesenthal n’hésitera pas à dénoncer tous ceux qui franchiraient une ligne rouge, indépendamment des relations politiques ou personnelles.

Même s’il ne fait pas exactement part de ce qu’il a prévu de dire pendant la cérémonie, Hier indique que sa bénédiction sera influencée par Joseph B. Soloveitchik, un rabbin orthodoxe du 20ème siècle qui, selon lui, “a su modeler le mariage entre le Judaïsme traditionnel et le monde moderne – personne ne l’a jamais mieux fait ».

Hier explique pouvoir transmettre l’idée dans sa prière que ‘l’homme est le partenaire de Dieu et que ce n’est pas Dieu qui fait tout le travail ».

Hier figure parmi les six leaders religieux qui ont accepté une invitation du camp Trump pour participer à la cérémonie. Le Cardinal Timothy Dolan, archevêque de New York, et Franklin Graham, un éminent évangéliste chrétien, seront également présents lors de l’investiture.

Hier serait le premier rabbin à s’exprimer lors d’une investiture présidentielle depuis 1985.