LONDRES – En avril 1945, des décrypteurs à Bletchley Park, en Angleterre, ont intercepté le télégramme suivant d’Adolf Hitler, qui était alors assiégé dans son bunker à Berlin : « Le Führer attache une importance à ce que le Président de la Croix-Rouge, le duc de Coburg, ne tombe en aucun cas aux mains de l’ennemi. »

Karina Urbach, une historienne allemande, estime que toutes les informations qu’Hitler partageait avec Carl Edward, duc de Coburg – qui était un petit-fils de la reine Victoria, et un parent proche de la monarchie britannique actuelle – étaient suffisamment accablantes pour justifier une demande d’assassinat. Coburg, cependant, aurait réussi à échapper à un destin dramatique et est décédé en 1954 de causes naturelles, âgé de 69 ans.

Urbach a récemment publié « Go Betweens For Hitler, » un livre qui explore comment les membres de la classe aristocratique à travers l’Europe travaillaient en tant que négociateurs secrets pour Hitler pendant les deux guerres.

Les « Go Betweens » étaient des acteurs officieux et invisibles qui livraient secrètement des messages entre les chefs d’État qui garantissaient que les conversations « confidentielles » [officieuses] arrivent au plus haut niveau du monde trouble des relations internationales.

Si la recherche portait sur le soutien que des aristocrates allemands fournissaient secrètement à Hitler en Allemagne, le livre d’Urbach traite de la dimension internationale de ce canal diplomatique clandestin, notamment provenant des membres de la famille royale britannique.

Ce flirt avec le nazisme de la part de la famille royale a provoqué une tempête médiatique samedi, tandis que The Sun britannique a publié un article de couverture intitulé « Their Royal Heilnesses”. La une du journal montre la future reine Elizabeth II, à 7 ans, effectuant un salut nazi dans une vidéo familiale de 1933 restée secrète.

A la 17e seconde de la vidéo, la jeune Elizabeth est vue en train de jouer avec son corgi, de danser, et de lever son bras droit à trois reprises, aux côtés de sa mère, la reine Elizabeth, sa sœur princesse Margaret, et son oncle Edward VIII. Buckingham Palace a annoncé dimanche l’ouverture d’une enquête sur la façon dont The Sun s’est procuré la vidéo.

La publication du Sun a déclenché un immense débat au Royaume-Uni. Ses photos sont-elles une invasion scandaleuse dans la vie privée ou, pour reprendre les termes d’un commentateur, un rappel opportun qu’Edward VIII, brièvement roi de Grande-Bretagne, était mêlé au fascisme ?

Est-il possible que certains historiens britanniques aient essayé sans relâche de minimiser l’antisémitisme dans la famille royale britannique pendant les années 1930 ?

« Edward VIII était particulièrement attiré par les nazis en raison de leurs idées sociales », dit Urbach, une affirmation qui contraste avec celle de l’historien britannique Philip Ziegler.

En 2012, Ziegler a publié une biographie d’Edward VIII, qui fut roi pendant six mois en 1936 et a abdiqué volontairement pour pouvoir épouser une Américaine divorcée. Ziegler a écrit qu’Edward VIII n’était que « légèrement antisémite ».

Dans son livre, une grande partie de la narration d’Urbach se focalise sur le proche du roi, Carl Edward, et sa loyauté envers le mouvement nazi pendant près de deux décennies. Il semblerait que ses liens avec Hitler aient contribué à créer une culture généralisée d’antisémitisme au sein de la monarchie britannique.

« Le réseau britannique de Carl Edward était très utile pour Hitler, » explique l’historienne allemande depuis son bureau de l’Université de Londres à l’Institut de recherche historique.

« Hitler était anglophile, et son rêve [pendant le début des années 1930] était de conclure une alliance avec la Grande-Bretagne », dit Urbach.

L'historien allemande Karina Urbach affirme que la famille royale britannique couvrent son passé antisémite. (Crédit : Autorisation)

L’historien allemande Karina Urbach affirme que la famille royale britannique couvrent son passé antisémite. (Crédit : Autorisation)

« Hitler avait besoin de gens qui avaient accès à l’élite de Grande-Bretagne. Carl Edward était l’homme idéal. Il est né en Grande-Bretagne, et lié à la reine Mary, qui était très pro-allemande. Elle a invité Carl Edward plusieurs fois en Angleterre et a entretenu avec lui une correspondance qui a mystérieusement disparu », dit Urbach.

« Les Archives royales de Grande-Bretagne font obstacle à la recherche sur ce sujet, » affirme-t-elle.

Urbach estime que les lettres que la monarchie britannique cache à la population pourraient faire la lumière sur des détails sur la relation de Coburg avec Hitler. Malheureusement, elles sont strictement censurées. Ou, croit-elle, pourraient avoir été détruites.

« Après 1945 et les essais de dénazification, les [aristocrates allemands] en ont brûlé beaucoup », dit Urbach.

Glaner plus d’informations sur la façon dont les membres de la monarchie britannique ont soutenu le régime nazi dans les années 1930 est aujourd’hui presque impossible, dit Urbach, parce que les Archives royales de Windsor imposent un strict embargo sur la correspondance royale de l’entre-deux-guerres.

Le duc et la duchesse de Windsor rencontrent Adolf Hitler en 1937 (Crédit : Wikipedia)

Le duc et la duchesse de Windsor rencontrent Adolf Hitler en 1937 (Crédit : Wikipedia)

C’est à peine surprenant. Pendant les années 1920 et 1930, sous l’influence de conversations qu’ils ont eues avec leurs proches allemands, de nombreux membres de la royauté britannique furent profondément impliqués dans les idées fascistes, flirtant même avec l’idéologie nazie. Bien que le nazisme a clairement déclaré une guerre idéologique aux classes supérieures, il n’a pas, contrairement au bolchevisme, menacé de déposséder les aristocrates de leur propriété privée.

Alors que publiquement, Hitler aurait traité les membres de l’aristocratie de dégénérés, en privé, il connaissait l’utilité d’un groupe d’individus socialement bien connectés dans le jeu de poker de la diplomatie internationale.

De même, l’antisémitisme de l’idéologie nazie ne présentait aucune sorte de dilemme moral pour les membres de l’aristocratie allemande ou britannique. Selon Urbach, les Juifs étaient considérés comme les partisans du bolchevisme que l’aristocratie considérait comme une menace existentielle pour leur existence.

« Les Juifs ont toujours été considérés comme des boucs émissaires aux yeux de l’aristocratie », affirme l’historienne.

« Au 19e siècle, les Juifs représentaient le libéralisme, que l’aristocratie ne tolérait résolument pas. Puis, les Juifs ont pris part à la révolution de 1918 en Allemagne [qui a abouti à la République de Weimar]. »

Carl Edward, le généreux ami de Hitler

Le livre d’Urbach documente comment Carl Edward, depuis 1922 déjà, a développé un lien spécial avec Hitler. Leur connexion profondément antisémite, écrit-elle, était bâtie principalement sur un amour des politiques toxiques d’extrême droite.

Charles Edward, duc de Saxe-Coburg et de Gotha, en 1905. (Crédit : domaine public via Wikipedia)

Charles Edward, duc de Saxe-Coburg et de Gotha, en 1905. (Crédit : domaine public via Wikipedia)

Le 15 octobre 1922, Hitler et le duc ont trinqué ensemble au pub local de la ville de Coburg, suite à une bagarre de rue de masse entre les communistes et les nazis. Les combats se poursuivirent toute la nuit, et un homme d’affaires juif local fut attaqué.

Leur camaraderie s’est poursuivie et en 1935, Hitler a présenté le duc à la décoration de la NSDAP : un honneur spécial attribué à ceux qui participaient à la « Journée de l’Allemagne » de Corburg, immortalisée dans la mythologie nazie.

Urbach cite dans son livre un documentaire de 2007 diffusé à la télévision britannique intitulé « Hitler’s Favourite Royal », qui tente de dépeindre Carl Edward comme une victime des circonstances, plutôt qu’un idéologue nazi engagé.

Dans une interview avec le Times of Israel, Urbach affirme que cela est trompeur. Elle expose des preuves montrant que Carl Edward faisait de généreux dons au parti nazi pendant ces années. Elle documente la façon dont il a financé des assassinats politiques, et affirme qu’il était au courant des camps de la mort à Buchenwald.

La sœur de Carl Edward, Alice, a plus tard nié sa connaissance de ces événements, le dépeignant plutôt comme un bien-pensant philanthrope et artisan de la paix pour la Croix-Rouge.

Le prince-Josias Waldek-Pyrmont, un membre de haut rang SS, qui a supervisé le camp de la mort de Buchenwald (Crédit : domaine public via Wikipedia)

Le prince-Josias Waldek-Pyrmont, un membre de haut rang SS, qui a supervisé le camp de la mort de Buchenwald (Crédit : domaine public via Wikipedia)

Mais il est presque impossible, dit Urbach, que Coburg ignorait l’existence des chambres à gaz et le plan de l’extermination des Juifs. En fait, le cousin de Coburg, Prince Josias Waldek-Pyrmont, était un haut-membre des SS et supervisait l’un des camps de la mort à Buchenwald. Les deux hommes partageaient alors une villa à Berlin que d’autres officiers SS fréquentaient constamment.

L’antisémitisme de Charles-Édouard était racial et de motivations politiques. Lorsque Coburg a visité les États-Unis en 1934, il a affirmé que les Juifs ont joué un rôle « illimité » dans la société et « abusé » de leur rôle, tout comme ils l’avaient fait en Allemagne.

Les officiers américains qui faisaient partie de l’équipe de la guerre psychologique de l’armée, ont capturé Coburg après la Seconde Guerre mondiale.

Lorsqu’on lui a demandé s’il pensait que les Juifs ont été maltraités dans la guerre, Coburg a déclaré que les méthodes utilisées par Hitler pour les éliminer étaient dures, mais nécessaires pour éliminer l’influence juive du monde des arts, des médias et de la culture allemands.

Le lien manquant : la reine Mary de Teck

L’historienne estime que l’influence du parti nazi sur la monarchie britannique peut être retracée jusqu’aux proches allemands de la reine Mary de Teck, épouse du roi George V, mère du roi Edward VIII, George VI, et grand-mère de la reine actuelle.

Cela n’a jamais été analysé en profondeur, dit Urbach. Encore une fois, parce que les lettres des proches allemands de la reine Mary, à partir de 1918, ne sont pas divulguées par les Archives royales.

La reine Mary du Royaume-Uni, aussi connu comme Mary de Teck, était l'épouse du Roi George V et la grand-mère de la reine Elizabeth II (Crédit : Domaine public via Wikipedia)

La reine Mary du Royaume-Uni, aussi connu comme Mary de Teck, était l’épouse du Roi George V et la grand-mère de la reine Elizabeth II (Crédit : Domaine public via Wikipedia)

Le Times of Israel a demandé si la dissimulation de cette information s’expliquait par une crainte que le contenu ne brosse un tableau de la famille royale britannique aussi profondément antisémite.

« Oui, bien sûr », a répondu Urbach. « Les classes supérieures britanniques étaient profondément antisémites au cours de cette période. Cela a été balayé sous le tapis. »

« Chaque fois que je décris à certains historiens comment Edward VIII disait des choses comme ‘acculez les Juifs, ils sont responsables de tout’, ils le défendent en disant : ‘Oui, mais il était sympa avec les Rothschild’. Bien sûr, les Rothschild étaient riches et puissants. Mais Edward VIII avait-il de la sympathie avec les Juifs pauvres de l’East End de Londres ? Je ne le pense pas », dit Urbach.

Lorsque Urbach a demandé à voir les lettres échangées entre le duc de Cobourg et la reine Mary, les Archives royales lui ont donné une carte postale, lui disant qu’il n’existait rien d’autre.

« C’est bizarre et ridicule », dit Urbach. « Nous savons que Carl Edward rendait sans arrêt visite à la reine Mary. Donc il doit y avoir beaucoup de lettres. Mais elles ont toutes mystérieusement disparu. Beaucoup de théories du complot ont été émises à ce sujet. Car, après 1945, il y eut ce qui fut connu sous le nom de mission ‘nettoyage’ ».

Censure de la taupe soviétique royale

Anthony Blunt, autrefois conseiller artistique de la reine actuelle – et qui plus tard a avoué être une taupe soviétique – fut envoyé en Allemagne pour nettoyer toute preuve de liens entre la famille royale britannique et le parti nazi, dit Urbach. Apparemment, le gouvernement russe a un dossier à ce sujet, ajoute-t-elle.

« La Russie a toujours menacé de publier ce fichier sur Blunt, détaillant ce genre de lettres qu’il a recueillies en Allemagne après la guerre. »

Au Royaume-Uni, monarchie constitutionnelle, la famille royale est souvent dépeinte dans les médias britanniques comme apolitique : une institution représentant la tradition sans pouvoir politique. Mais lorsque certains membres de cette institution tentent continuellement de cacher des transactions passées de leur famille avec des sympathisants nazis, c’est sûrement hautement antidémocratique et doit être étudié.

« Oui, je ne suis pas la seule historienne qui dit cela, » affirme Urbach. « D’autres historiennes qui veulent travailler dans les Archives royales ont peur de le dire publiquement. »

Urbach raconte que quand elle écrivait un livre sur la reine Victoria, elle a été invitée à un thé aux Archives royales. Cependant, quand elle a commencé à exiger toute matière sur les relations de la monarchie britannique avec l’Allemagne nazie, la relation a tourné au vinaigre.

« On ne m’a jamais plus invitée pour le thé à la Round Tower de Windsor », dit Urbach.

« Je suis frappée d’ostracisme par les Archives royales parce que je voulais ces documents. Les Archives royales ont prétendu être des archives privées. Bien sûr, c’est faux. Le public britannique a le droit d’avoir accès à cette correspondance parce qu’il s’agit de leur histoire. Vous ne pouvez pas simplement la couper ou la couvrir, parce que vous ne voulez pas heurter la sensibilité de la reine actuelle. »

« La [monarchie] fait semblant d’être une [institution] ouverte en publiant les lettres écrites par les enfants de la reine Victoria, et de belles photos de bébés royaux. Les choses dont ils nous abreuvent sont charmantes et sucrées. Mais cela recouvre le fait qu’ils ne nous fournissent pas de matériel historique réel », conclut Urbach.