L’Autriche a inauguré vendredi en plein centre de Vienne un mémorial rendant hommage aux déserteurs de la Wehrmacht, aboutissement d’une lente réhabilitation des opposants à Hitler dans ce pays qui a longtemps eu du mal à assumer son passé nazi.

Erigé sous les fenêtres de la chancellerie et de la présidence de la République, le monument occupe un espace éminemment symbolique, à une encablure de la place des Héros où 250 000 personnes avaient ovationné Hitler lors de l’Anschluss de son pays natal au IIIe Reich en 1938.

Plusieurs centaines de milliers d’Autrichiens ont été enrôlés dans l’armée nazie et quelque 1 500 d’entre eux, selon les historiens, ont été exécutés pour avoir refusé d’en porter l’uniforme.

« Ce mémorial marque la différence entre la fidélité et la loyauté dues aux forces d’un Etat démocratique, et le droit de résister à celles d’une dictature criminelle » et « génocidaire », a déclaré le président (social-démocrate) Heinz Fischer, qui a inauguré le monument.

« L’Autriche a mis beaucoup de temps » à faire la part des choses dans ce domaine, a-t-il reconnu, soulignant que « l’armée de Hitler n’était pas notre armée ».

La petite république alpine, où la fédération des anciens combattants de la Wehrmacht, le Kameradschaftsbund, revendique plus de 200 000 membres et sympathisants, n’a pleinement réhabilité les victimes de la justice militaire nazie qu’en 2009, comme l’Allemagne.

Prix Nobel et cardinal

« Jusqu’à très récemment, les déserteurs (de la Wehrmacht) étaient considérés par beaucoup comme des traîtres, voire des ‘assassins de camarades' », rappelle Walter Manoschek, professeur à l’Institut de sciences politiques de Vienne et spécialiste du sujet, interrogé par l’AFP.

« C’était tout le double langage de l’Autriche, qui après la guerre s’est érigée en +première victime du nazisme+ tout en considérant ceux qui ont résisté à Hitler comme des traîtres », poursuit M. Manoschek.

Pour Richard Wadani, 92 ans, lui-même déserteur de la Wehrmacht et président d’honneur du Comité des victimes de la justice militaire nazie, « ce régime était un régime pour lequel on ne pouvait moralement pas se battre. Mais il a été plus commode après-guerre de pointer les déserteurs du doigt que d’expliquer à la grande majorité des combattants qu’ils avaient été trompés ».

Les mentalités ont commencé à évoluer au milieu des années 2000, quand à la suite de M. Fischer en 2004 plusieurs personnalités politiques, y compris à droite, ont commencé à soutenir la cause d’une réhabilitation, jusque là portée uniquement par les Verts.

La loi de réhabilitation de 2009 a ainsi été adoptée par tous les partis représentés au Parlement, à l’exception de l’extrême-droite.

Du cardinal Christoph Schönborn à Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature, de nombreuses voix se sont ensuite exprimées en faveur de l’érection du mémorial, un X en béton symbolisant « la situation de l’individu face au pouvoir ».

Morts dans l’amertume

Les partis d’extrême-droite eux-mêmes ont fait profil bas sur le sujet après que le leader du FPÖ, Heinz-Christian Strache, eut tenté de faire valoir sans succès, en 2012, qu’un tel monument représenterait une « erreur catastrophique ».

« Les mentalités ont évolué à un tel point ces dernières années que même l’extrême-droite a compris qu’elle n’avait plus rien à gagner » en exploitant ce sujet, note M. Manoschek.

Au total 30 000 condamnations à mort ont été prononcées par la justice militaire nazie et environ 20 000 de ces peines ont été exécutées, principalement en Allemagne.

« Je me réjouis qu’un mémorial soit enfin créé en Autriche. Mais malheureusement, beaucoup de déserteurs sont déjà morts, dans l’amertume d’être considérés comme des ‘porcs’ sous la République après avoir risqué leur vie en s’opposant aux nazis », confie M. Wadani.

A la différence de l’Allemagne, où une trentaine de tels monuments ont été érigés ces dernières années, l’Autriche ne compte à ce jour qu’une poignée de projets de mémoriaux, relève-t-il.

« La prochaine avancée sera quand, même en zone rurale, les derniers déserteurs de la Wehrmacht n’auront plus à se cacher », souligne M. Wadani.