Budapest (JTA) – Durant les 22 annés où il a dirigé le Mazsihisz hongrois, la Fédération des communautés juives de Hongrie, Gusztav Zoltai a été traité de beaucoup de noms.

Zoltai, un ancien agent secret de la police qui a dirigé la fédération juive jusqu’à sa retraite cette année, a été accusé de corruption, qualifié de vestige du passé. D’autres lui reprochaient ses flirts avec les femmes.

Mais malgré tous ces défauts, personne n’avait jamais traité Zoltai de traître ou remis en question sa loyauté envers la communauté juive hongroise. Jusqu’au mois de septembre, lorsque dans le sillage d’une guerre des mots entre les Juifs hongrois et le gouvernement à qui la communauté reprochait de se plier aux désirs des partisans de l’extrême droite, Zoltai a brusquement changé de camp.

Quelques heures avant la première réunion entre les dirigeants de la communauté et le gouvernement depuis le mois de février, Zoltai a accepté le poste de conseiller du gouvernement.

La communauté juive et le gouvernement n’avaient plus eu de contact depuis une dispute au sujet d’un monument pour commémorer la Shoah. Le 12 septembre, Zoltai était assis du côté des responsables gouvernementaux et non avec ses anciens collègues.

« Trahison. C’est la seule manière de décrire ce que Zoltai a fait », s’insurge Judit Csaki, une journaliste qui était l’une des instigatrices des manifestations contre la représentation d’une pièce de théâtre profasciste dans un théâtre municipal. « Zoltai est devenu le symbole de la tactique classique : diviser pour mieux régner. Il fait cela pour briser la communauté juive qui critique le gouvernement ».

Andras Heisler, nouvellement élu à la présidence du Mazsihisz affirme que Zoltai a « détruit le travail de toute une vie – qui n’était pas si immaculé que ça ». Le conseil de la synagogue, dont il a été le président à une époque, sur la célèbre rue Dohany a organisé un vote pour l’exclure de la synagogue.

Le président de la fédération des communautés juives de Hongrie, Andras Heisler, lors de la conférence sur la vie juive et l'antisémitisme à l'institut Tom Lantos, octobre 2013 (Crédit : capture d'écran Youtube/Tom Lantos Institute)

Le président de la fédération des communautés juives de Hongrie, Andras Heisler, lors de la conférence sur la vie juive et l’antisémitisme à l’institut Tom Lantos, octobre 2013 (Crédit : capture d’écran Youtube/Tom Lantos Institute)

Pour Zoltai, un survivant de la Shoah qui a représenté la communauté juive lors des négociations sur la restitution avec le gouvernement, être qualifié de traître est vraiment ce qu’on appelle un coup dur pour lui.

Zoltai a grandi dans la banlieue de Budapest et a perdu 27 membres de sa famille pendant la Shoah. Son père est mort pendant qu’on l’emmenait dans un camp de concentration. Le sort de sa mère est resté inconnu jusqu’en 1995. Cette année-là, Zoltai, après avoir découvert où se trouvait sa mère, a ramené sa dépouille d’Allemagne où elle était morte dans un camp de concentration, un jour après sa libération.

« Les gens qui disent que je suis un traître ne sont pas bien dans leur tête », soutient Zoltai lors d’une interview accordée à JTA dans sa nouvelle synagogue à Bethlen square. « J’ai accepté ce poste pour aider la communauté, pas le gouvernement. Les faits parlent pour moi. Je ne suis pas un nationaliste de droite ».

Le vice-président du Mazsihisz, Peter Tordai, défend lui aussi Zoltai. Il affirme aux médias que les accusations de trahison sont « ridicules ».

Elevé dans un orphelinat, Zoltai a commencé à travailler dans une usine textile à 18 ans. Pendant les difficiles années d’après-guerre, il s’est marié deux fois mais ses deux épouses sont décédées jeunes.

Zoltai a poursuivi sa carrière en s’engageant dans la police secrète AVO tant redoutée à l’époque. Il est devenu un garde-frontières à l’aéroport. Plus tard, il a rejoint les Worker’s Guard [la Garde ouvrière], une milice communiste mise en place pour venir à bout de la résistance qui s’est organisée suite à l’insurrection de 1956 contre le gouvernement soutenu par les Soviétiques.

« Zoltai n’avait absolument rien », assène Peter Feldmajer, un ancien président de Mazsihisz qui a travaillé pendant 20 ans avec Zoltai. « Le parti lui a permis d’avancer dans la vie ».

Mais au lieu de poursuivre une carrière en politique, Zoltai est devenu le directeur d’un petit théâtre dans les années 1980 et a pris la direction du Mazsihisz.

Certains affirment que Zoltai a été obligé de quitter sa fonction de président à cause d’Heisler. Ce dernier souhaiterait réformer la fédération qui a une organisation opaque et qui possède des biens estimés à plusieurs millions de dollars.

« Cet homme sait tout, tous les détails les plus secrets de tous les dirigeants que la communauté a connu, aussi bien dans le passé que dans le présent », affirme Rabbi Zoltan Radnoti, qui dirige une célèbre synagogue à Budapest. « L’idée qu’il puisse partager ces secrets avec ses nouveaux employeurs est effrayant pour les dirigeants. Je sais que le gouvernement apprécie ses connaissances, et je pense que Zoltai aime voir les dirigeants trembler de peur ».

La dispute au sujet du monument de commémoration fait suite à une série de mesures prises par le parti au gouvernement, Fidesz. Ces mesures sont considérées par de nombreuses personnes comme étant prise pour pouvoir contrecarrer la montée en puissance du parti Jobbik. Parmi les décisions gouvernementales, il y a eu le projet de baptiser une rue d’après un auteur antisémite et de produire une pièce de théâtre antisémite dans un théâtre municipal.

Mais cette dispute au sujet du monument a été un tournant. Comme tous les autres dirigeants de la communauté, Zoltai a précédemment critiqué le gouvernement au sujet du monument, qui représente un ange attaqué par un aigle.

Les personnes opposées à ce monument affirment que la statue est une déclaration symbolique de l’innocence de la Hongrie pendant la guerre qui a vu 500 000 Juifs assassinés. Le gouvernement a nié ces implications. Les efforts pour redéfinir le projet a pris fin en février lorsque Mazsihisz a refusé de reprendre les négociations avec le gouvernement.

Se cachant derrière la clause de confidentialité de son contrat, Zoltai refuse de préciser ce que sa nouvelle fonction au gouvernement exige de lui. Il refuse aussi d’indiquer le montant de son salaire.

Comme beaucoup de Juifs hongrois, Radnoti est furieux contre Zoltai, mais le rabbin le décrit comme un homme aimable. Lorsque le père de Radnoti a perdu un œil lors d’un accident de voiture qui l’a laissé sans le sous et sans emploi, c’est Zoltai qui l’a placé dans une maison que la communauté possédait le jour même où il lui a demandé de l’aide.

Travailler pour le gouvernement, expose Radnoti, est surtout un moyen pour Zoltai de revenir au centre de l’action.

« C’est un homme qui a joué le premier rôle pendant des décennies mais il a été exclu, juste comme ça, contre son gré », indique Radnoti. « Il a accepté cette fonction au gouvernement parce qu’il ne peut pas s’arrêter maintenant. Cela le tuerait. Il a besoin d’être au centre de l’attention. Il a besoin d’avoir du pouvoir ».

Pour Feldmajer, le fait que Zoltai devrait être exclu pour avoir accepté une fonction au gouvernement est un paradoxe qui souligne les problèmes auxquels les Juifs doivent faire face dans une société qui n’a pas réussi à accepter sa culpabilité pour la Shoah.

« Ce qui est triste dans cette affaire, c’est que dans un autre pays, la communauté juive aurait été fière et honorée que l’un de leur ancien leader devienne un conseiller », affirme Feldmajer. « Mais ici, c’est la Hongrie… ».