Budapest – Ce n’est pas tous les jours que des organisations juives refusent des financements pour des commémorations de la Shoah.

C’est pourtant bien ce qui s’est passé en Hongrie ce printemps, lorsque des groupes juifs ont refusé près d’un million de dollars en financement d’Etat pour protester contre ce qu’ils considèrent être un effacement de la complicité hongroise dans la Shoah.

« Nous voulions envoyer un message très fort au gouvernement disant que nous sommes intéressés par une commémoration véridique, et non pas symbolique. C’est quelque chose que l’argent ne peut acheter », explique Andras Heisler, le président de la Fédération des communautés juives de Hongrie, connue comme Mazsihisz.

Un groupe de communautés et d’organisations culturelles juives s’unit dans un effort sans précédent pour des groupes juifs en Hongrie, selon les organisateurs. Ils se sont assemblés dans une alliance, appelée Memento70, pour récolter des fonds. Ils utilisent les réseaux sociaux et médiatiques afin de réunir des fonds par eux-mêmes pour leurs projets non financés.

La campagne a commencé en avril à l’occasion du 70ème anniversaire de la ghettoïsation des Juifs hongrois. Le lancement coïncidait avec le début officiel d’une année spéciale de commémoration de l’Holocauste organisée par l’Etat, boycottée par une grande partie de la communauté juive hongroise.

Ce sont des actions fortes pour une communauté juive hongroise qui reste très dépendante du financement du gouvernement. Pourtant, la déclaration des activistes reflète des changements potentiellement plus grands pour la communauté juive de Hongrie qui compte 100 000 membres, dont la plupart ne sont pas affiliés aux organisations officielles.

Heisler a pris la tête de Mazsihisz en 2013. Il a mis en place un programme visant à créer un groupe global, une entité plus respectée et pluraliste qui peut sérieusement faire pression pour les intérêts juifs à un moment où le nationalisme, la xénophobie et l’antisémitisme sont en pleine croissance.

« Nous n’avons pas peur », explique Heisler. « Bien au contraire, la communauté juive réagit et trouve sa place. Elle se sent pleine de vie ».

Mazsihisz est largement financée par les fonds d’Etat pour les organisations religieuses et les fonds de compensation de l’Holocauste. Le boycott de Memento70 concerne seulement les commémorations spéciales de la Shoah du gouvernement hongrois.

En février, Mazsihisz a décidé de boycotter les événements de l’année de l’Holocauste du gouvernement à cause de trois sujets précis minimisant l’implication du gouvernement hongrois dans l’événement.

Le groupe s’oppose à un mémorial planifié à Budapest pour l’occupation allemande de 1944. Les critiques considèrent qu’il montre uniquement les Hongrois comme des victimes des nazis. Mazsihisz s’est également insurgé contre le refus du gouvernement de partager les plans du nouveau musée de l’Holocauste financé par l’Etat ou d’impliquer la communauté juive dans le développement de l’exposition.

Le communauté juive avait également exigé la démission du directeur de l’institut de recherche financé par le gouvernement qui, en janvier, avait qualifié la déportation vers un territoire contrôlé par les nazis de milliers de Juifs cherchant une protection en Hongrie comme « une action de police contre des étrangers ».

Le gouvernement n’avait pas accepté les exigences de la communauté juive, malgré des protestations quotidiennes dans le centre ville de Budapest sur le site de construction du monument de l’occupation allemande. Les manifestants ont laissé des souvenirs de l’Holocauste, des messages écrits et d’autres matériaux, déposés sur une large bande du trottoir à travers la rue.

La semaine dernière, la Premier ministre hongrois Victor Orban a rejeté l’appel de 30 membres juifs du Congres américain de reconsidérer la construction du monument « à l’encontre de la volonté de la communauté hongroise juive ».

Ce « n’est pas un mémorial de l’Holocauste », a déclaré Orban, « mais un mémorial de combat pour la liberté du peuple et de la douleur de voir sa liberté opprimée ».

Lors des élections générales en avril dernier, le parti de centre droit d’Orban Fidesz a été réélu, mais un électeur sur 5 a voté pour le parti d’extrême droite Jobbik, connu pour ses politiques nationalistes, anti-Roms et sa rhétorique antisémite.

En mai, Fidesz a remporté plus de 51 % des votes aux élections pour le Parlement européen, tandis que Jobbik a terminé deuxième avec près de 15 % des voix. Une récente enquête de la Ligue anti-diffamation a conclu que 41 % des Hongrois avaient des comportements antisémites.

Pourtant, Heisler considère que le plus grand défi auquel il doit faire face n’est pas lié à la situation politique nationale.

« Mon plus gros problème n’est pas Orban ou Jobbik, mais plutôt de réorganiser Mazsihisz et de m’occuper de la faiblesse de l’organisation », explique-t-il.

En tant que plus importante organisation juive globale, Mazsihisz représente officiellement les intérêts de la communauté juive hongroise vis-à-vis du gouvernement et est responsable de la distribution annuelle des millions de dollars de subventions gouvernementales et des fonds de compensation de l’Holocauste aux organisations juives.

Les critiques accusent depuis longtemps le groupe d’être anti-démocratique et non représentatif. Ils demandent une réforme des opérations de financement et d’administration.

« Le niveau de défiance de Mazsihisz est très haut », explique Heisler. « Nous devons changer cela ».

Heisler déclare qu’une récente opération d’analyse a mis en avant des défauts de grande échelle dans la gestion de l’organisation qui emploie environ 1 000 personnes. Un audit économique a pointé du doigt de « très sérieux problèmes ».

Il reconnaît également qu’il fait face à une opposition dans son espoir « d’élargir encore son organisation » afin de permettre aux petites congrégations juives libérales hongroises, qui ne sont pas reconnues par Mazsihiz, de les rejoindre.

« Mazsihisz est une grosse organisation dotée d’une infrastructure énorme, note-t-il. Si nous ne faisons pas ces changements, nous allons sur un terrain glissant ».

La plupart de 35 groupes membres de Memento70 appartiennent à la communauté juive ou à des groupes culturels qui sont réunis sous Mazsihisz. Ils comprennent la plupart des organisations juives importantes qui ont reporté les bourses du gouvernement pour la commémoration de l’Holocauste.

La campagne Memento70 rassemble de l’argent pour des projets comprenant la construction de mémoriaux de l’Holocauste, l’entretien des cimetières juifs, des publications de livres, les initiatives d’éducation et des commémorations, des expositions ou des concerts.

Au début du mois de juin, Memento70 comptait plus de 3 600 amis sur Facebook, mais n’avait rassemblé que 38 400 dollars de 374 donateurs, seulement 4 % des 957 500 dollars nécessaires.

La plupart des donations, remarque la porte-parole de Memento70, Antonia Szenthe, viennent de donateurs avec des moyens limités qui veulent simplement montrer leur soutien.

« Une pauvre communauté rom d’un village s’est cotisée et nous a envoyé l’équivalent de 25 dollars, explique-t-elle. Ce n’est pas beaucoup d’argent, mais le symbole avait beaucoup de valeur ».

Si la campagne n’atteint pas encore ses objectifs financiers, Szenthe présente l’effort sous un jour positif.

« Il n’y a jamais eu d’alliance pour une collecte de fonds de ce genre », explique-t-elle. « C’est quelque chose de très nouveau. Une telle collecte de fonds n’a jamais existé ici. Faire l’aumône, oui. Mais pas de collecte de fonds ».