Lorsque CNBC a demandé à l’investisseur en capital-risque Kevin O’Leary pourquoi il voulait investir dans le marché de la marijuana, il a répondu que la vente de cette substance, qui vient récemment d’être légalisée dans huit états des Etats-Unis, équivalait à « obtenir l’opportunité de faire entrer de l’alcool juste à la fin de la prohibition ».

Les entrepreneurs israéliens ne sont pas en reste. Ils ont également remarqué l’opportunité croissante que représenterait ce marché et au moins 700 d’entre eux se sont fait connaître au ministère israélien de la Santé, désireux de faire pousser du cannabis ou de vendre ses produits dérivés en amont de l’approbation attendue d’une loi qui autoriserait l’exportation du cannabis médical.

Ce qui était autrefois considéré comme un narcotique dangereux est maintenant salué comme un traitement-miracle dans de nombreuses maladies et comme une drogue récréative relativement peu préjudiciable, si elle est utilisée de manière responsable. Permettre les exportations pourrait également renforcer l’économie. Mais les responsables en charge de l’application de la loi craignent malgré tout que la présence de plus de marijuana sur le marché légal ne s’infiltre également davantage dans la rue, ce qui peut finir par venir soutenir les organisations criminelles et nuire aux mineurs.

Lors d’une récente visite de la structure de son entreprise située aux abords de Beit Shemesh, le soleil inondant ses 9,5 hectares de plantation, Tamir Gedo, directeur de Breath of Life Pharma, a expliqué aux journalistes qu’Israël présente un climat parfait pour la culture du cannabis.

« Israël bénéficie de 340 jours de soleil et les fleurs de cannabis s’épanouissent dans un climat chaud », a-t-il expliqué. « Cela ne coûte qu’une fraction de ce qu’il faudrait investir au Canada pour cultiver un gramme de cannabis ».

Breath of Life Pharma à Kfar Pinès, en Israël (Autorisation)

Breath of Life Pharma à Kfar Pinès, en Israël (Autorisation)

Breath of Life est l’une des huit entreprises qui font pousser du cannabis opérant actuellement en Israël et vend ses produits sur le marché du cannabis médical local. Breath of Life a fait construire une usine de production à la pointe de l’innovation aux côtés de larges serres qui peuvent fournir jusqu’à 80 tonnes de cannabis par an (ce qui représente environ 800 millions de dollars au cours actuel de la rue).

Tamir Gedo, directeur-général de Life Pharma, parle aux journalistes le 7 septembre 2017 (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

Tamir Gedo, directeur-général de Life Pharma, parle aux journalistes le 7 septembre 2017 (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

Le cannabis est la toute dernière culture de rapport et un grand nombre de kibbutzim aimeraient également en cultiver pour le vendre à l’usine de Breath of Life qui, selon Gedo, est la plus importante en Israël et peut-être même dans le monde. Son entreprise prévoit de produire du cannabis médical sous cinq formes différentes, notamment en pilule, inhalateur et petits gâteaux, et il espère pouvoir fournir également du cannabis au marché du loisir.

« Il y a un intérêt immense porté par les investisseurs et les acheteurs à l’étranger », dit-il, « mais je ne peux pas révéler trop de détails ».

S’exprimant devant les journalistes dans sa grande structure claire et spacieuse – qui sent l’encaustique plus que l’herbe – Gedo a expliqué qu’Israël est devenu un centre de recherche et développement pour la marijuana médicale en raison des restrictions qui existent dans d’autres pays concernant l’obtention d’échantillons et la recherche. Le cannabis médical est légal en Israël tandis que son usage récréatif est sanctionné par la loi. Des études conduites en Israël sont prometteuses en termes de traitement des cas d’autisme sévère chez les enfants et chez les adultes atteints de diabète.

« Nous avons mené des études d’observation d’enfants atteints de formes sévères d’autisme et nous avons vu ces enfants commencer à parler ou qui ont appelé leur mère pour la première fois », a relaté le docteur Adi Aran, 47 ans, directeur de l’unité de neuro-pédiatrie à l’hôpital Shaare Zedek, qui s’est également exprimé lors de la conférence de presse organisée par BOL Pharma.

Breath of Life, ainsi que les 700 autres start-ups ou aspirantes start-ups israéliennes en liaison avec le cannabis, attend impatiemment qu’une proposition de loi permettant l’exportation du cannabis médical soit adoptée par la Knesset. Cette législation attend pour le moment de passer devant le Parlement pour une première lecture.

“ »Nous pensons que nous aurons l’autorisation d’exporter à la fin de l’année », a estimé Gedo.

Il est difficile de trouver quelqu’un en Israël, dans la rue ou dans l’arène politique, qui ne croit pas avec ferveur dans les pouvoirs et dans le potentiel du cannabis, à l’exception peut-être de Gilad Erdan, ministre de la Sécurité intérieure, qui supervise la police.

Gilad Erdan, ministre de la Sécurité intérieure, pendant la cérémonie de Yom HaAtsmaout de la police, à Jérusalem, le 26 avril 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Gilad Erdan, ministre de la Sécurité intérieure, pendant la cérémonie de Yom HaAtsmaout de la police, à Jérusalem, le 26 avril 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Dans une lettre adressée le mois dernier au ministre des Finances Moshe Kahlon et au ministre de la Santé Yaakov Litzman qui tous deux soutiennent la proposition de loi sur l’exportation du cannabis médical, Erdan a écrit que les profits économiques engendrés par l’exportation du cannabis ne justifiaient pas « le mal entraîné par la transformation d’Israël en vaisseau-amiral des exportations de cannabis », selon le site Ynet.

L’une des plus grandes inquiétudes nourries par Erdan est que la police n’ait pas la main-d’oeuvre nécessaire ou le budget pour garantir qu’il n’y aura pas de fuites substantielles du cannabis depuis les producteurs légaux (qui doivent avoir un casier judiciaire vierge et sont tenus de mettre en place des mesures de sécurité strictes autour de leurs structures agricoles) vers les criminels qui, presque certainement, vendront du cannabis aux mineurs.

Des pharmaciennes approvisionnent les malades en marijuana - produit prescrit par ordonnance - au dispensaire de  ‘Tikun Olam’ de Tel Aviv. Il fonctionne avec une autorisation délivrée par le ministère de la Santé depuis 2007. Photo du 10 avril 2016 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Des pharmaciennes approvisionnent les malades en marijuana – produit prescrit par ordonnance – au dispensaire de ‘Tikun Olam’ de Tel Aviv. Il fonctionne avec une autorisation délivrée par le ministère de la Santé depuis 2007. Photo du 10 avril 2016 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Si l’industrie de cette culture s’élargit pour inclure des exportateurs, cela augmentera le risque que de la marijuana arrive dans les rues, selon la commission légale du ministère dont les propos ont été repris par Ynet.

La police estime que le potentiel d’activité criminelle augmente proportionnellement à la quantité de cannabis cultivée dans le pays, que ce soit légalement ou illégalement, selon la commission qui s’est également inquiétée des activités des organisations criminelles. Erdan lui-même a déclaré craindre des « fuites massives » du cannabis à travers tout le pays.

Les attitudes changent

La vente et le commerce du cannabis ont été restreints à l’international sous les termes de la convention internationale de l’opium signée à Genève le 19 février 1925 et qui a été depuis révisée.

La convention restreignait les commerces mondiaux de l’opium, de la coke (cocaïne) et du cannabis en raison de ce qui était considéré comme leur nature dangereuse et addictive. Le cannabis n’était pas, à l’origine, sur la liste des substances interdites mais il a été rajouté suite à un discours passionné d’un délégué égyptien qui avait supplié les autres représentants présents d’aider l’Egypte et la Turquie à éliminer leur « fléau du haschish ».

« Pris occasionnellement et à petite dose », avait expliqué le délégué égyptien, M. El Guindy cette année-là, « le haschisch ne présente pas beaucoup de danger mais il y a toujours le risque qu’une fois qu’une personne commence à en consommer, elle continue. Elle en prend l’habitude et devient accro à la substance et, une fois que c’est arrivé, il est très difficile d’y échapper. Indépendamment des humiliations et des sanctions infligées aux toxicomanes en Egypte, ils reviennent toujours à leur vice. On les connaît sous le nom de ‘haschischiens’, ce qui est un terme de reproche dans notre pays, et ils sont considérés comme des épaves inutiles ».

Et, à propos, le mot d’argot en hébreu désignant un divertissement insouciant – « kef » – provient du mot arabe pour « cannabis ».

A worker tends to cannabis plants at the Tikun Olam growing facility near Safed (photo credit: Abir Sultan/Flash 90)

Un employé travaille dans ses plants de cannabis à la structure de production de Tikun Olam, à proximité de Safed (Crédit : Abir Sultan/Flash 90)

Peu d’Américains, d’Israéliens ou de résidents de pays signataires du traité international sur les stupéfiants peuvent se souvenir de l’époque où le cannabis n’était pas limité par la loi. Mais les attitudes – et avec elles les lois – commencent à changer.

Un sondage réalisé par Gallup en octobre 2016 a établi que 60 % des Américains sont dorénavant favorables à la légalisation de la marijuana (ils étaient 12 % en 1969). Le soutien est plus élevé chez les jeunes adultes âgés de 18 à 34 ans. Dans un deuxième sondage du même institut, 45 % des adultes américains affirment avoir essayé la marijuana. La légalisation et la dépénalisation ont suivi l’acceptation sociale. Le cannabis est dorénavant légal dans huit états américains et l’utilisation médicale de la marijuana dans 30. Le Canada a légalisé le cannabis médical en 2001 et son Premier ministre actuel Justin Trudeau a promis de le légaliser pour l’usage récréatif durant sa campagne électorale. La législation devrait prendre effet au milieu de l’année 2018.

En Israël, la police a indiqué soutenir un processus de dépénalisation même si les militants affirment qu’il doit encore montrer ses effets dans la rue.

A patient purchases medicinal cannabis in Tel Aviv (photo credit: Abir Sultan/Flash90)

Un patient achète du cannabis médical à Tel Aviv (Crédit: Abir Sultan/Flash90)

Un historien spécialisé dans les drogues, David Courtwright, suggère dans son livre en anglais « Forces of Habit: Drugs and the Making of the Modern World » [La force de l’habitude : les stupéfiants et la réalisation du monde moderne], qu’il ne fait aucun doute que le cannabis sera bon pour l’économie. Les substances addictives, qu’il s’agisse du sucre, du tabac, de l’alcool ou des stupéfiants comme le cannabis, la cocaïne et l’opium, ont toujours stimulé l’économie à travers leurs ventes à des consommateurs qui ne peuvent plus s’en passer ou à travers les effets secondaires qu’elles génèrent comme l’obésité, le cancer et l’addiction.

« Les profits problématiques sont une caractéristique qui définit le capitalisme mature, qui ne peut plus soutenir la croissance simplement en livrant en série des produits inoffensifs ou durables », écrit Courtwright. « Le soja et les sèche-linges génèrent beaucoup d’activité économique. Les drogues, qui irradient en externalités, en produisent beaucoup plus. Elles sont une sorte de machine en mouvement perpétuel, offrant un travail stable à tous, depuis les agriculteurs aux avocats et aux historiens qui les étudient ».

Quelles externalités – ou coûts pour la société – une légalisation élargie du cannabis apportera n’a pas encore été défini. Mais il est indubitable que sa légalisation pour l’usage médical aidera également de nombreuses personnes.

Au dispensaire de Tikun Olam qui se situe rue Ibn Gavirol à Tel Aviv, ce journaliste a récemment approché un gardien qui vérifiait les prescriptions des visiteurs avant de les autoriser à entrer dans le bâtiment. Un homme âgé, le visage blême, en est sorti tenant un petit sac en plastique, suivi par un jeune homme appuyé sur une béquille.

« Quel genre de personnes fréquentent votre dispensaire ? », ai-je demandé au gardien.

« Oh », a-t-il répondu, « il y a de nombreux cas malheureux. Vous avez des gens atteints d’un cancer en phase terminale, des gens blessés dans des accidents. Je ne peux pas vous dire combien le cannabis leur vient en aide. Cela apporte un peu de soulagement à leurs douleurs ».