Une vieille affiche publicitaire imprimée invite les Palestiniens de Jérusalem à acheter des cigarettes Al-Jamal, fabriquée à Naplouse.

« Fumez les produits de cette entreprise et sentez l’arôme et la saveur arabes non entachés par le sionisme », peut-on lire sur l’affiche. « En faisant cela, vous protégerez votre révolution et prouverez que vous respectez les martyrs. Vous serez honorés et respectés par les étrangers. »

L’artefact, qui offre un aperçu du climat politique qui régnait dans le pays il y a 80 ans, est l’une des 600 affiches et annonces datant de l’époque du mandat britannique.

La plupart remontent en effet aux années 1920-1930 et ont récemment été scannées et numérisées par la Bibliothèque nationale d’Israël, à Jérusalem.

Le projet, sponsorisé par le Fonds Arcadia, fait partie d’une entreprise de grande envergure menée par la bibliothèque pour mettre à la disposition du public 150 000 documents historiques, via Internet.

Raquel Ukeles, conservatrice de la collection Islam et Moyen Orient à la Bibliothèque nationale, a déclaré au Times of Israel, que près de la moitié des documents numérisés appartenaient à la bibliothèque, et la seconde moitié à des organisations et des archives partenaires à travers Israël qui autorisent l’institution à exposer les matériaux.

Compte tenu de la quasi-absence d’archives arabes en Israël, la bibliothèque nationale recherche activement des citoyens arabes, principalement dans le nord d’Israël, prêts à revendre leurs collections privées d’éphémères ou qui puissent leur permettre de les numériser, explique Ukeles.

Le projet de numérisation reste une course contre la montre pour préserver le matériel historique qui serait autrement perdu.

« Les gens que nous rencontrons nous disent ‘Je regrette que vous ne veniez que maintenant et pas il y a un mois, car je viens de jeter un tas de choses », dit-elle. « Nous pensons qu’il est important de préserver le matériel culturel dans l’Etat. »

« Fumez les produits de cette entreprise et sentez l’arôme et la saveur arabes non entachés par le sionisme »

Si la bibliothèque a obtenu des centaines de documents grâce à ses recherches, convaincre les citoyens arabes de coopérer avec une institution nationale israélienne n’est pas toujours une mission aisée, admet-elle.

« Nous tentons de poursuivre sur notre voie et encouragerons même ceux qui manifestent des réticences. Ils ne considèrent pas cette bibliothèque comme la leur. »

La Bibliothèque nationale fait l’objet d’une vaste restructuration afin de rendre ses collections plus accessibles au grand public, Arabes ou Juifs.

Fondée par l’organisation juive B’nai B’rith en 1892, elle n’est devenue une institution nationale que par une loi de janvier 2008.

Auparavant, l’institution constituait la bibliothèque principale de l’Université hébraïque de Jérusalem. Dans quelques années, elle quittera le campus universitaire et déplacera sa collection, constituée de cinq millions de documents, vers un nouveau bâtiment près de la Knesset.

La collection Islam et Moyen Orient remonte à 1924, un an avant la fondation de l’Université hébraïque. Elle est basée sur la collection privée du célèbre orientaliste austro-hongrois Ignaz Goldziher, rachetée après sa mort en 1921, suite à un appel d’offres lancé par son élève Abraham Shalom Yehuda.

Après l’obtention d’un doctorat en droit islamique médiévale à l’Université de Harvard, Ukeles rejoint la bibliothèque en 2010. Elle avoue avoir manifesté dans un premier temps son scepticisme au sujet du projet de numérisation, avant de changer progressivement d’avis. Aujourd’hui, elle est la plus grande partisane du projet.

Il y a quelques mois, la bibliothèque a exposé des affiches, y compris un certain nombre d’affiches de propagande en faveur ou en opposition à l’investiture de Ragheb Nashashibi à la mairie de Jérusalem.

Une affiche électorale de Ragheb Nashashibi qui se présentait pour le poste de maire de Jérusalem (Crédit : Autorisation de la Bibliothèque nationale)

Une affiche électorale de Ragheb Nashashibi qui se présentait pour le poste de maire de Jérusalem (Crédit : Autorisation de la Bibliothèque nationale)

« Nous avons exposé une première affiche en faveur [de Nashashibi] et une seconde l’accusant d’être un traître à son peuple », a déclaré Ukeles

D’autres affiches apportent également un éclairage sur un houleux débat au sein du monde académique portant sur l’émergence de la conscience palestinienne au sein de la population arabe locale.

« Ces documents montrent que plusieurs idéologies concurrentes se faisaient face », dit-elle.

Une affiche évoque « la nation arabe palestinienne », une autre parle de « peuple arabe », une troisième s’adresse aux « musulmans », et une quatrième à « la nation ».

Parfois, la région se référant à la Palestine est mentionnée dans les affiches comme étant « le sud de la Syrie ».

« C’est un instantané de la complexité des identités et des idéologies de différentes organisations et partis », a déclaré Ukeles.

« Ces documents montrent que plusieurs idéologies concurrentes se faisaient face »

Raquel Ukeles

La plupart des communiqués émis par des organismes gouvernementaux sont conservés dans les Archives de l’État d’Israël, ce qui signifie que la majeure partie des documents obtenus par la Bibliothèque nationale reflètent le climat politique du point de vue de la population.

Une pétition lancée par des ouvriers et des paysans palestiniens, un mois après la grande révolte arabe de 1936 dirigée contre le gouvernement mandaté par l’occupant britannique, implore les dirigeants arabes de soulager la souffrance économique des grévistes.

« Ils disent : ‘Nous vous laissons gérer les questions politiques, leaders intelligents,  mais nous sommes affamés’ », explique-t-elle.

Mais la politique ne constitue pas l’unique objet de ces affiches. La bibliothèque met également en lumière des centaines de publicités commerciales et d’affiches de théâtre, qui offrent un aperçu sur la vie culturelle et économique dynamique de la Palestine, sous mandat britannique.

« Vous appréhendez une société et sa culture à travers ces pièces très fragiles, très banales », poursuit-elle. « Vous parvenez à voir le monde tel qu’ils le voyaient. »