La France a manifesté dimanche comme si sa vie en dépendait. Près de 4 millions de personnes sont descendues dans les rues dans une démonstration de solidarité sans précédent avec les 17 victimes assassinées par trois islamistes mercredi, jeudi et vendredi dernier.

« Je suis Charlie », « Je suis un officier de police », « Je suis juif », pouvait-on lire sur les pancartes, s’identifiant à tour de rôle avec chaque catégorie de victime : les journalistes, les policiers, les Juifs.

« Nous ne serons pas divisés », « Nous ne serons pas terrorisés », « Nous n’abandonnerons pas notre liberté », ont-ils déclaré.

Nous combattrons le terrorisme islamiste avec chaque partie de notre corps, afin d’assurer la protection des libertés que nous chérissons et qu’il cherche à détruire. Ça, ils ne l’ont pas dit.

Dans la communauté juive, les émotions sont partagées. Bouleversés comme jamais depuis la Seconde Guerre mondiale par l’accumulation d’attaques meurtrières et violentes au cours des récentes années, certains jugeaient avec scepticisme la démonstration du public français.

Des millions n’auraient pas marché en France si seul le supermarché casher de Paris avait été ciblé, et seuls des juifs tués, disaient-ils.

Il n’y a pas eu une telle expression de préoccupation et d’empathie, par exemple, après l’assassinat des enfants juifs à Toulouse il y a trois ans, notaient-ils. Regardez le petit nombre d’affiches « Je suis Juif », soulignaient-ils, comparé à tous les pancartes « Je suis Charlie ».

Un nombre croissant de Juifs français avait décidé, avant vendredi, que s’il faut être la cible par des terroristes islamistes, autant l’être dans un pays où l’on peut au moins garder sa kippa et son étoile de David.

Mais d’autres ont été impressionnés et sincèrement émus par ce qui s’est révélé être une démonstration de force d’une envergure bien plus grande que ce qui avait été anticipé à Paris et dans la nation, et par la dignité et la détermination affichées. Peut-être que le gens de bien de France sont inquiets pour leurs Juifs, concluaient certains. Peut-être y a-t-il encore un futur pour la communauté.

Vu d’Israël, la discussion se concentre autour de deux questions. Les Juifs français devraient-ils maintenant accélérer leur installation vers l’Etat juif ? Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a-t-il géré sa participation aux événements de la journée de manière convenable ?

En ce qui concerne l’immigration, les chiffres, qui sont déjà à des niveaux records, vont continuer à augmenter. Un nombre croissant de Juifs français avait décidé avant vendredi que s’il faut être la cible de terroristes islamistes, autant être ciblé dans un pays où l’on peut au moins garder sa kippa et son étoile de David.

Avoir été délibérément ciblés à nouveau vendredi, par un homme armé qui avait apparemment aussi planifié d’attaquer une ou plusieurs écoles primaires juives, peut seulement avoir persuadé plus de Juifs français de sauter le pas.

« Nous ne devrions pas fuir, mais nous devrions calmement nous préparer à partir », a déclaré Lorine dans un entretien à la Radio de l’Armée, lundi matin. Ce n’est pas comme s’il y a des groupes de meurtriers à chaque coin de rue, a nuancé une autre personne interrogée dans le même programme, mais la norme est que les hommes ne sont pas à l’aise pour porter la kippa en public et que l’on ne lit pas en hébreu dans le métro. Des synagogues, des institutions juives et des magasins sont attaqués par intermittence. Et ensuite, de temps en temps, on en arrive aux actes de terrorisme meurtrier.

Un obstacle majeur à l’immigration, ont noté des membres de la communauté, est une simple question économique. Tous les Juifs de France ne sont pas aisés, et ils ont besoin d’emplois et de logement abordables. Aucun de ces deux éléments ne sont facilement disponibles dans le foyer juif que les dirigeants les ont exhorté si gaiement à rejoindre ces derniers jours.

Netanyahu et son ministre des Affaires étrangères Avidgor Liberman ont participé à la marche de solidarité dans Paris dimanche. Netanyahu a ensuite fait un discours sur l’alyah. Il y a pourtant un réel travail préparatoire à faire, si les milliers d’immigrants français (annuel) actuels devaient devenir des dizaines de milliers, afin de les accueillir avec succès.

Le Premier Ministre Benjamin Netanyahu lors de la ceremonie pour les victimes des attaques à Paris à la Grande Synagogue de Paris le 11 Janvier 2015 (Crédit : Haim Zach/GPO)

Le Premier Ministre Benjamin Netanyahu lors de la ceremonie pour les victimes des attaques à Paris à la Grande Synagogue de Paris le 11 Janvier 2015 (Crédit : Haim Zach/GPO)

Étant donné qu’Israël est simplement à deux mois d’élections nationales, beaucoup de commentateurs israéliens ont été obsédés par les actions du Premier ministre en France. Aussi improbable que cela puisse paraître, il semble clair que le Président François Hollande ne voulait pas que le Premier ministre du seul État juif dans le monde assiste à la manifestation organisée, en partie au moins, en solidarité avec une communauté juive qui vient de voir quatre de ses membres assassinés. Tandis que le bureau du Premier ministre, sans surprise, n’a pas formellement confirmé que c’était le cas, des détails d’échanges de samedi entre Jacques Audibert, le conseiller à la sécurité nationale d’Hollande, et son homologue israélien Yossi Cohen ont fuité, et pas de Paris.

Hollande avait peur que la présence de Netanyahu ne divise, déplaçant l’attention de la solidarité en France et avec la France vers des questions complexes comme le conflit israélo-palestinien et les relations entre Juifs et Musulmans d’une manière plus large. Il valait bien mieux garder Netanyahu et le Président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas loin de Paris. Hollande a apparemment eu peur que Netanyahu ne cherche à utiliser les cérémonies de la journée pour dynamiser sa campagne électorale, comme on dit que le président français s’est plaint de Netanyahu en 2012.

Netanyahu avait apparemment accepté initialement de rester à la maison, mais a changé d’avis lorsqu’il a compris que des rivaux intérieurs Avidgor Liberman et Naftali Bennett participeraient à la cérémonie, une volte-face qui a rendu furieux les Français qui ont menacé de conséquences sérieuses. (On peut penser qu’ils voteront en faveur d’une résolution palestinienne au Conseil de Sécurité des Nations Unies cherchant à imposer un retrait total d’Israël au lignes d’avant 1967).

Quelles qu’aient été les tractations en coulisses, le monde a vu dimanche, lors de la marche de solidarité, Netanyahu se frayer du coude un passage depuis le second rang des personnalités vers le premier rang, avec seulement le président du Mali entre lui et Hollande, et Abbas juste un peu plus loin. Le monde a vu Netanyahu faire signe à la foule, tandis que d’autres hommes d’État (et Angela Merkel) s’étaient retenus de le faire. Le monde a vu Hollande et d’autres personnalités françaises sortir de la Grande synagogue avant le discours du Premier ministre dimanche. Il a vu Netanyahu encourager les Juifs français à l’émigration, d’un ton doux. Et le monde l’a vu conclure avec une déclaration que « Am Yisrael Chai », le Peuple d’Israël vit.

L’obsession sur les mots et les gestes de Netanyahu à Paris, et sur ce qu’Hollande voulait ou ne voulait pas, pourrait sembler triviale dans le contexte d’une grande journée de résistance face au terrorisme. La question de savoir si la France se serait mobilisée de cette manière seulement pour les victimes juives pourrait sembler aigre et peu ouverte d’esprit après une journée de manifestation tellement majeure.

Mais maintenant que les 3,5 millions de manifestants sont rentrés à la maison, quelles questions restent-elles sur le tapis : Que vont vraiment faire les Français pour contrer la menace grandissante du terrorisme islamiste ? Plus de sécurité ? Évidemment, oui. Plus de vigilance ? Sans doute, au moins pendant un certain temps. Plus d’action réelle, visant à éliminer le danger ? Ne comptez pas là dessus.

The sister of 8-year-old Miriam Monsonego cries at the Jerusalem funeral of Miriam and the three other Toulouse Jewish school shooting victims. (photo credit: Miriam Alster/Flash90)

La soeur de Miriam Monsonego, 8 ans, pleuranr aux funérailles de Miriam et des trois autres victimes à Jérusalem (Crédit: Miriam Alster/Flash90)

La France a promis le monde à sa communauté juive après les attaques meurtrières de Toulouse. Hollande a promis à de nombreuses reprises que la France ferait tout ce qu’elle peut pour contrer l’antisémitisme, pour combattre la haine, et « pour arracher tous les masques, tous les prétextes ». Cette fois-ci, il a promis l’unité et la vigilance dans les batailles contre le racisme et l’antisémitisme. Ce qu’il n’a pas promis, avant ou maintenant, c’est de traiter la question de l’islamisme radical. Vendredi, en effet, il a assuré dans une allocution à la nation que « ces terroristes et ces fanatiques n’ont rien à voir avec la religion islamique ».

On aimerait être d’accord. Mais il y a une interprétation perverse de cette religion que les islamistes invoquent en perpétrant leurs actes de terreur et de fanatisme. Et c’est la résonance croissante brutale de leur idéologie de « tuer et être tué », et l’échec du courant principal de l’islam à combattre efficacement cette idéologie, qui a conduit le Président de l’Egypte Abdel-Fattah El-Sissi à appeler le clergé musulman, dans un discours remarquable tenu le 1er janvier, à promouvoir une interprétation plus « éclairée » des textes islamiques. Avec l’évolution actuelle des choses, a averti El-Sissi, le monde islamique « se fait des ennemis dans le monde entier. Alors 1,6 milliard de personnes (dans le monde musulman) vont-ils tuer le monde entier ? C’est impossible… Nous avons besoin d’une révolution religieuse ».

Le jihad islamiste ne peut pas et ne sera pas vaincu si l’on reste dans le déni. Les ennemis de la liberté ne seront pas attrapés aux croisements des frontières, traqués sur internet, ciblés, contrecarrés et, finalement, marginalisés si un politiquement correct persistant et trompeur implique que ces ennemis ne sont pas même nommés.

Quelqu’un croit-il sérieusement, par exemple, que la France va lancer une répression sur les groupes islamistes dans l’éducation supérieure, ou consacrer des ressources sérieuses pour enquêter sur l’incitation potentielle dans certaines mosquées ? La France et le reste de l’Europe sont-ils sur le point d’introduire un contrôle des passagers aux points d’entrée de l’UE – comme le fait Israël ? L’UE va-t-elle sanctionner la Turquie pour faciliter le transit d’un flot de musulmans européens radicalisés vers et depuis le groupe terroriste de l’Etat islamique en Syrie et en Irak ?

Ce n’est pas très probable, alors que le président français déclare que « ces terroristes et fanatiques n’ont rien à voir avec la religion islamique ».

C’est peu probable, alors que le président français aurait préféré que son jour d’identification digne avec les victimes du terrorisme ne soit gâché par la présence de ceux, comme Netanyahu, qui auraient perturber l’harmonie solennelle et accorder une attention à la cause spécifique : l’islam extrémiste ?

3,5 millions de personnes sont sortis dans les rues de France, dimanche, pour une démonstration de solidarité avec les dernières victimes d’une idéologie impitoyable. Mais ils ne sont pas parvenus à appeler ce culte de la mort par son nom.

Les derniers jours de massacre islamiste en France constituent-ils un moment charnière pour une des plus grandes communautés de la diaspora ? Le début de la fin ? Je crois que oui.

Un moment charnière du combat de l’Occident contre l’islam extrémiste ? J’ai bien peur que non.