Le premier livre de Yossi Klein Halevi, Mémoires d’un extrémiste juif a d’abord été publié le 6 novembre 1995 – deux jours après l’assassinat d’Yitzhak Rabin. Il s’agit de ses souvenirs sur sa participation à l’activisme violent de la Jewish Defense League (JDL) au tournant des années 1970, sous l’égide du rabbin Meir Kahane, puis de sa sortie du mouvement.

Comme le titre l’indique, c’est un avertissement nécessaire contre la séduction pour l’extrémisme juif et sur ses conséquences potentielles, ainsi que des justifications d’une telle radicalité.

Klein Halevi rappelle qu’en 1995, un libraire lui avait dit dans une librairie de New York : « Ce livre… ne sera jamais dans mon magasin. » Klein Halevi a essayé de le raisonner expliquant qu’il avait écrit ce livre « contre l’extrémisme juif ». Mais le libraire s’en moquait bien… Les exemplaires du livre ont été passés au pilon…

19 ans plus tard, Mémoires d’un extrémiste juif est réédité avec une nouvelle introduction, qui revient sur son « étrange histoire ». L’auteur estime que son message est encore plus pertinent aujourd’hui qu’il ne l’était alors, quand un extrémiste juif israélien venait d’abattre le Premier ministre de sang-froid.

Comment ? Parce qu’Israël se retrouve mêlé à l’extrémisme juif et à une violence anti-démocratique dans une partie de sa jeunesse, soutient Klein Halevi. Celle-ci a culminé au début de l’été dans ce qu’il qualifie d’acte « inimaginable » : l’enlèvement d’un garçon arabe de 16 ans, Mohammed Abu Khdeir, brûlé vif par des terroristes juifs. « Aucun de nous n’aurait cru cela possible ; que les Juifs – des Juifs – soient capables de faire une chose pareille », s’indigne Halevi. « Je ne crois pas que ceux que je fréquentais à la JDL auraient été capables de faire cela. »

Je me suis entretenu la semaine dernière avec Klein Halevi, Senior Fellow à l’Institut Shalom Hartman à Jérusalem, et auteur l’année dernière d’un livre remarqué sur les parachutistes qui ont libéré la capitale en 1967, pour évoquer sa jeunesse qu’il raconte dans Mémoires d’un extrémiste juif et ses angoisses actuelles. Nous avons commencé par discuter de la lutte pour la libération des Juifs d’Union soviétique, première cause qui l’a enflammé il y a 40 ans, ainsi que les relations d’Israël avec le reste du monde.

Les Mémoires de Yossi Klein Halevi

Les Mémoires de Yossi Klein Halevi

L’interview est en partie une confession, avec cette réédition des Mémoires d’un extrémiste juif.

Klein Halevi reconnaît qu’ « il y a un lien entre l’histoire que je raconte dans ce livre, du Meir Kahane de Brooklyn à la fin des années 1960, au Meir Kahane des années 1970 et 1980 en Israël, puis avec Baruch Goldstein à Hébron en 1994, et l’assassinat de Yitzhak Rabin en 1995, jusqu’à ce garçon brûlé en 2014… »

Il s’agit d’une mise en garde – à nouveau, comme dans le livre – d’un avertissement impératif « pour faire face à la tentation extrémiste dans certaines parties de la communauté juive » que Klein Halevi considère telle « une menace pour notre âme », ainsi que pour notre sécurité ici, en Israël.

Quand avez-vous écrit ces Mémoires ? Contrairement à Like Dreamers [le livre sur les parachutistes de 1967], ce n’est pas un livre sur lequel vous avez travaillé pendant 11 ans.

J’ai commencé à écrire Mémoires d’un extrémiste juif en 1972, quand j’avais 19 ans, et j’étais déjà très impliqué dans le monde du militantisme juif. Je voulais faire le livre comme une défense de la Jewish Defense League et de Meir Kahane. Heureusement, j’ai pris des notes. Beaucoup d’incidents et de dialogues qui apparaissent dans le livre ne reposent pas sur la mémoire mais bien sur mes notes prises à l’époque.

Yossi Klein Halevi (Crédit : Autorisation)

Yossi Klein Halevi (Crédit : Autorisation)

Ce fut l’apogée du mouvement en faveur des Juifs d’Union soviétique. On commençait à en parler. C’est la période qui a suivi le procès de Leningrad, où un groupe de Juifs soviétiques a été condamné à de longues peines de prison pour avoir cherché à détourner un avion à destination d’Israël.

Inspiré par l’esprit de sacrifice des Juifs soviétiques, une partie du mouvement américain de protestation juive s’est déplacé : on est passé des manifestations pacifiques à la violence. Kahane a entraîné le mouvement dans une direction violente.

J’ai adhéré à la façon de penser de Kahane, celle qui consiste à dire que les médias ne font attention à nous que si nous leur donnons ce qu’ils cherchent. Et les médias veulent de l’action et du sang.

Le but était de libérer les Juifs d’Union soviétique ?

« Let My People Go ». J’avais participé à des patrouilles d’auto-défense dans les quartiers juifs contre les attaques faites aux Juifs. Mais le centre de gravité de tout ça a été pour moi le mouvement en faveur de la communauté juive soviétique. J’avais grandi dans le côté pacifique du mouvement – la lutte des étudiants pour la communauté juive soviétique, qui était un ultime mouvement de protestation polie.

Et puis Kahane est venu. Kahane avait été l’un des premiers militants de la lutte étudiante ; il est sorti du rang car il jugeait que cela était trop policé pour lui. La ligne classique de Kahane était de dire : « Il est temps de sortir la question juive soviétique de la rubrique nécrologie et de la faire passer en première page. » Et il l’a fait ! Il a mis le mouvement en faveur des Juifs d’URSS en première page.

Quels sont les actes dans lesquels vous étiez directement impliqué et qui ont fait les gros titres ?

La première fois que j’ai été arrêté, c’était pour un acte de désobéissance civile le 21 mars 1971, lorsque 1 300 jeunes ont fait un sit-in dans les rues de Washington.

Jusqu’à aujourd’hui, cela reste la plus grande arrestation de masse de l’histoire américaine… un moment historique aussi dans l’évolution de la communauté juive américaine. Pour la première fois, un grand nombre de jeunes Juifs américains étaient prêts à voir l’intérieur d’une prison pour avoir milité en faveur d’une cause juive.

Rappelez-vous que nous sortions des années 1960. Kahane avait un argument très puissant. Il disait que quand les Noirs n’avaient pas eu le droit de s’asseoir à l’avant des autobus, les leaders noirs s’étaient assis dans les rues de Washington.

Mais quand les Juifs ont été envoyés dans les chambres à gaz, les dirigeants juifs américains n’ont pas enfreint les règles. Cela a eu une formidable résonance pour moi, en tant que fils d’un survivant de la Shoah, et pour mes amis, pour ma génération.

Ce que Kahane a fait, en revanche, c’est de nous conduire d’une protestation pacifique, de la désobéissance civile légitime, à la violence illégitime. C’était un plan calculé. Il a pris de jeunes Juifs américains pour cela, et son but était de nous transformer en hommes de main.

Baruch Goldstein (Crédit : Flash90)

Baruch Goldstein (Crédit : Flash90)

Des années plus tard, quand la JDL est devenue un mouvement anti-arabe, les atrocités ont empiré. Il y a eu des attaques terroristes contre les Palestiniens.

Le pire a été commis par Baruch Goldstein, qui a massacré 29 musulmans qui priaient dans le Caveau des Patriarches à Hébron en 1994. Goldstein avait été un membre de la JDL de Brooklyn.

Mais dans mes années de militantisme, la JDL était axée sur la libération de la communauté juive soviétique.

Que pouvait-il y avoir au-delà de la protestation pacifique et de la désobéissance civile
critique ?

Immédiatement après le procès de Leningrad en décembre 1970, Kahane a annoncé une nouvelle stratégie : le harcèlement de diplomates soviétiques. (…) Le harcèlement est indéniablement efficace. Mais je ne suis pas du tout convaincu par la violence et par d’autres actes de terrorisme.

Le moment de rupture dans la communauté juive soviétique a été la tentative d’un groupe de Juifs de détourner un avion de Leningrad. Ce plan a été contrecarré. Ils ont acheté tous les billets pour ce vol – c’était un avion de 12 places – et l’un d’eux était un pilote. Ils avaient prévu de détourner l’avion, en étant seuls à bord.

C’était une percée : les Juifs d’URSS agissaient avec un tel désespoir qu’ils étaient prêts à risquer leur vie pour échapper à l’Union soviétique. Et ils ont reçu l’attention du monde entier.

Aujourd’hui, je pense que le rôle de la JDL et de Kahane a été largement surestimé par nous, ses disciples. Dans cette histoire, le crédit principal appartient à l’héroïsme des Juifs soviétiques eux-mêmes. L’avancée décisive serait arrivée de toute façon, même sans la JDL. Peut-être qu’il aurait fallu plus de temps. Mais le mouvement n’aurait pas eu de sang sur les mains.

La devise de Kahane aurait pu être : « pourquoi résoudre tout problème pacifiquement quand vous pouvez le résoudre par la violence ? » Pour Kahane, la violence était presque toujours un premier recours. J’ai l’habitude de faire une distinction entre le bon et le mauvais Kahane.

Le bon Kahane, c’est celui des Juifs d’URSS, celui qui a combattu pour la libération des Juifs. Le mauvais Kahane est venu en Israël ; il est devenu un homme raciste qui voulait expulser les Palestiniens ; il est devenu le leader de l’extrême-droite [le parti Kach avait d’ailleurs été interdit par la Knesset].

(…) Quand il est devenu le chef de l’extrême-droite en Israël, il a perdu presque tous ses disciples américains, y compris ceux qui étaient venus en Israël. Mais je vois aujourd’hui une ligne claire reliant le Kahane de JDL à celui de Kach, et qui a pour fil conducteur un attrait pour la violence, presque pour elle-même (…).

Pour moi, issu d’une famille de survivants, avec un père m’enseignant toujours que les Juifs sont seuls au monde, la notion d’alliés non-juifs était presque messianique. Il y avait ce sentiment de solitude radicale.

Pour la psyché juive, ce qui reste la plaie persistante de la Shoah à ce jour, c’est le sentiment que nous avions été abandonnés et que le monde était essentiellement divisé en deux camps, comme mon père me le disait : ceux qui voulaient nous tuer, et ceux qui étaient heureux que quelqu’un d’autre fasse le travail pour eux.

Donc, le vrai drame pour moi, c’est ce que je décris dans le livre : Quelle est la position à adopter envers la communauté juive soviétique en termes de notre relation avec le monde extérieur ? Est-ce que le fait d’intervenir est une forme de guérison de la Shoah ? Allons-nous libérer les Juifs soviétiques de notre propre initiative ? La question de la relation juive avec le reste du monde garde un intérêt profond pour les Juifs aujourd’hui.

Photo d'Yitzhak Rabin lors d'une cérémonie de commémoration de son assassinat (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)

Photo d’Yitzhak Rabin lors d’une cérémonie de commémoration de son assassinat (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)

Qu’en est-il de cette malheureuse coïncidence avec ce livre initialement publié à l’époque où Yitzhak Rabin a été assassiné ?

Deux jours après l’assassinat. Le 6 novembre 1995.

Cela a-t-il été vu comme une malédiction ? Le livre a été perçu en Amérique comme une justification de l’extrémisme juif ?

Après l’assassinat de Rabin, personne ne voulait être vu en train d’acheter un livre intitulé Mémoires d’un extrémiste juif. Le sous-titre original – An American Story – ne donnait pas une indication nette sur le fait que ce livre portait un jugement critique sur l’extrémisme. J’ai changé le sous-titre : c’est devenu Histoire d’une transformation.

Mon agent littéraire m’avait dit d’aller en librairie et de me présenter. Ce sont les années où il y avait encore des librairies privées. Donc, je suis allé dans une librairie sur Lexington Avenue et j’ai dit : « Regardez, je viens de publier ce livre, il a obtenu une très bonne critique dans le Times ». Et le propriétaire m’a répondu : « Je sais de quoi il parle et il n’apparaîtra jamais dans mon magasin. » (…)

Vous avez ensuite écrit un livre sur l’exploration des voies du dialogue interreligieux (A l’entrée du Jardin d’Eden : à la recherche d’une espérance avec les chrétiens et les musulmans en Terre Sainte) dans un pays dirigé par un Premier ministre qui a une vision très sombre de la condition juive. De sa rhétorique, il ressort clairement qu’en fin de compte, nous devons être en mesure de gérer les problèmes par nous-mêmes, et que les amis ne font qu’aller et venir.

Évidemment, nous ne devons compter sur nous-mêmes. Cela est vrai pour toute nation, et surtout pour nous. Mais nous avons des amis. Il y a une différence entre le besoin de compter sur soi et le fait de dire que le monde entier nous hait, qu’il l’a toujours fait et le fera toujours.

C’est la mentalité que je rejette, et mon livre est vraiment l’histoire d’un changement psychologique, idéologique et spirituel, où l’on arrive finalement loin de ce sentiment d’isolement juif.

Je ne minimise pas la crise que nous connaissons aujourd’hui. L’antisémitisme se répand dans le monde musulman et de plus en plus en Europe, qui souffre de sa propre pathologie.

Mais je ne considère pas que nous soyons universellement détestés. L’Inde et la Chine, qui représentent une partie importante de la planète, sont proches de nous. J’ai lu dans le Times of Israel que les réseaux sociaux en Chine pendant la guerre de cet été avaient été extrêmement pro-israéliens. Et la plus grande manifestation pro-Israël, pendant la guerre de Gaza, s’est déroulée dans une ville sans Juifs : Calcutta.

Quant à l’Europe, franchement, je n’essaie même plus de regarder. Je ne vais plus y donner de conférences.

Parce que c’est une cause perdue ?

Parce que, sur un plan émotionnel, je ne peux plus supporter. Je ne sais pas si je peux faire face à un public qui dénonce Israël comme si c’était l’Allemagne nazie, et cela avec un accent allemand.

Mais il y a de l’antisémitisme en Amérique aussi. Le sentiment anti-israélien n’y est-il pas de plus en plus fort ?

Oui, quelque chose est en train de changer… le fond de l’air. Néanmoins, quand je voyage en avion à travers l’Amérique et que je bavarde avec la personne assise à côté, quand on me demande « D’où êtes-vous ? », la réponse est presque toujours « Israël ? C’est fantastique ! ». Il y a encore une profonde admiration, même de l’amour, des Américains ordinaires pour Israël. Mais je parle aussi sur les campus et je ressens un sentiment très désagréable. En revanche, en Europe il est possible que nous ayons déjà perdu.

Nous avons « perdu » suggère que nous avons fait quelque chose de mal.

C’est davantage le problème de l’Europe que le nôtre. L’Europe a besoin de nous pour se comporter comme des nazis. L’Europe a deux bosses sur le dos : la Shoah et le colonialisme. Et en se posant comme anticolonialiste dans le conflit israélo-palestinien, l’Europe se débarrasse de ses deux bosses à la fois. Ils nous décrivent maintenant comme des nazis et eux-mêmes se veulent antinazis et anticolonialistes. L’Europe est malade avec ses Juifs.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Les Européens jouent avec des pathologies et ils ne s’en rendent pas compte. La criminalisation d’Israël s’adapte précisément au modèle que l’Europe a toujours joué en rapport avec les Juifs, qui nous traite comme le symbole de l’humanité du mal – que ce soit comme les assassins du Christ ou les souilleurs de race. Maintenant, nous sommes l’archétype des profanateurs des droits de l’Homme.

Une des raisons pour lesquelles je ne veux pas traiter avec l’Europe, c’est parce que j’ai travaillé très dur ces dernières années pour essayer de me guérir de la rage juive. Rien ne me renvoie autant à mes années d’adolescence que cet antisionisme européen. Et je pense que c’est la vraie raison pour laquelle je me suis imposé un boycott personnel de l’Europe.

Pour que la transformation dont parle le livre ne soit pas inversée ?

Oui. L’antisionisme européen pousse tous les boutons du mauvais côté. Et là, c’est comme si j’avais de nouveau 18 ans. Le thème central de ces Mémoires d’un extrémiste juif est une recherche de l’identité juive dans un monde post-Shoah. Mon combat est devenu : comment peut-on vivre comme un Juif après cela ? Comment voulez-vous vous relier au monde non-juif ?

De plus en plus, il est clair que nous ne sommes plus dans l’ère post-Shoah. Et cela a des implications importantes sur la façon dont les Juifs comprennent et font expliquer Israël au monde. Je pense que nous rendons un très mauvais service à notre histoire en continuant à faire de la Shoah l’événement central qui explique l’existence d’Israël.

Président Obama à Yad Vashem (Crédit: Amos Ben Gershom/GPO/Flash90)

Président Obama à Yad Vashem (Crédit: Amos Ben Gershom/GPO/Flash90)

Il ne faudrait plus envoyer des dignitaires étrangers à Yad Vashem [le musée mémorial de la Shoah à Jérusalem]. C’est devenu contre-productif. C’est un récit qui ne fonctionne plus. Maintenant, la Shoah est utilisée contre nous : Comment pouvez-vous – vous qui êtes passés par là – faire la même chose maintenant à un autre peuple ? C’est une manipulation scandaleuse, mais qui correspond à la réalité que nous vivons.

Quand Obama a prononcé son discours au Caire et a défendu le sionisme seulement par rapport à la Shoah, les Israéliens étaient indignés à juste titre. Qu’en est-il de notre relation de 3 000 ans avec cette terre ? Le fait est que la majorité des Israéliens ne soit pas originaire d’Europe. Ils viennent du Moyen-Orient. Des dizaines de milliers de Juifs éthiopiens ont marché à travers le désert et la jungle pour atteindre Sion : Voilà l’histoire d’Israël que nous devons dire au monde.

Nous devons commencer à rompre avec ce sionisme et cette identité centrés sur la Shoah, et ces Mémoires d’un extrémiste juif racontent l’histoire d’un Juif de deuxième génération [après la Shoah] qui a tenté de le faire (…).

C’est quand même étrange de sortir ses mémoires de jeunesse après tant d’années ?

Très étrange. J’ai commencé à écrire ce livre quand j’avais 19 ans et je l’ai terminé quand j’en avais 40. Maintenant, j’ai 61 ans. (…). Ce n’est pas banal pour moi de republier le livre maintenant. Mais je pense que l’histoire que Mémoires d’un extrémiste juif essaie de raconter est plus pertinente aujourd’hui qu’elle ne l’était alors. L’extrémisme juif est à nouveau en hausse.

L’ironie de la trajectoire de ce livre c’est qu’il est sorti deux jours après l’assassinat de Rabin, une apogée de l’extrémisme juif, et qu’il est maintenant republié à un moment où beaucoup d’entre nous sont très inquiets de la montée des tendances extrémistes et antidémocratiques chez certains jeunes Israéliens.

Mohammad Abou Khdeir (Crédit : AFP via la famille)

Mohammad Abou Khdeir (Crédit : AFP via la famille)

Nous venons de vivre l’impensable – l’enlèvement d’un garçon de 16 ans par des Juifs qui l’ont brûlé vivant. Aucun d’entre nous n’aurait cru que cela arriverait.

Que les Juifs – que des Juifs – seraient capables de faire une chose pareille.

Je ne crois pas que les Juifs que je connaissais dans la JDL auraient été capables de ça. Je savais que les Juifs étaient capables de tuer des gens, mais pas de brûler quelqu’un vivant.

Vous pensez que c’est un cas isolé, ou que cela fait partie d’une tendance ?

Le jour suivant la découverte du corps de ce garçon brûlé, j’étais au Kikar Tsion à Jérusalem et il y avait une manifestation en mémoire des trois adolescents israéliens [qui avaient été enlevés et tués en Cisjordanie par une cellule du Hamas]. Ils avaient mis des bougies commémoratives sur le trottoir en écrivant les mots de Mavet laAravim (« Mort aux Arabes »). C’était un jour après que le corps de Khdeir ait été retrouvé.

Maintenant, pour moi, il y a deux choses à retenir de cet horrible meurtre. La première, bien sûr, c’est qu’il a eu lieu. Et la seconde, c’est que, apparemment, tous les Juifs n’ont pas été choqués. Il y en avait même quelques-uns qui voulaient que ça continue…

Le défi auquel nous faisons face est, d’une part, un assaut croissant sur notre légitimité et nous devons y faire face, et d’autre part, la tentation extrémiste et la libération de toute contrainte morale dans certaines parties de la communauté juive. Nous devons apprendre à développer une approche à deux volets, à développer deux discours parallèles.

Nous avons besoin de trouver une façon de parler à ceux qui sont en train de criminaliser Israël, et leur dire qu’il est hors de question que les Juifs soient mis en quarantaine et traités à nouveau comme le symbole du mal dans le monde. Nous ne permettrons pas que nos détracteurs nous traitent comme les pires criminels du monde.

Mais dans notre conversation interne, entre Juifs, l’état moral de nos ennemis n’a pas d’importance. Je ne considère pas que ce qu’Assad est en train de faire en Syrie nous évite de nous confronter à nous-mêmes. Je suis intéressé par l’état moral du peuple juif.

Un extrémiste – qu’il soit de droite ou de gauche – méprise la complexité. Mais c’est exactement le genre de discours – complexe – dont nous avons besoin en ce moment.

Je comprends votre point de vue selon lequel on nous impose un standard moral alors qu’en fait il s’agit d’une approche malhonnête et hypocrite, car on décontextualise, on déforme la réalité afin de nous délégitimer.

L’un des débats profonds que j’ai avec la droite religieuse juive c’est qu’elle met l’accent sur le peuple élu, mais rejette pourtant toute idée de s’en référer à une norme morale plus élevée, pas seulement envers les autres mais envers nous-mêmes. Ce qui est, à mon avis, une contradiction profonde.

La résurgence de l’extrémisme juif est non seulement une menace pour notre âme, mais pour notre sécurité physique et pour notre capacité à maintenir une Jérusalem unifiée. Je ne vois pas d’alternative pour un avenir proche que la souveraineté israélienne sur l’ensemble de Jérusalem, à moins que nous voulions nous retrouver à partager la ville avec le Hamas parce que c’est ce qui est susceptible de se produire si nous nous retirons maintenant.

Les extrémistes juifs provoquent même des Palestiniens qui sont prêts à vivre pour l’instant avec le statu quo. Je ne parle pas seulement des voyous juifs qui scandent « Mort aux Arabes ». Je parle aussi de ceux qui s’installent dans les quartiers arabes en brandissant des drapeaux israéliens.

Bien sûr que les Juifs ont le droit de vivre n’importe où à Jérusalem, tout comme le font les Arabes. Mais il y a un vieux slogan israélien pour la sécurité routière : « N’aie pas raison, sois intelligent ! ». Ce qui est vrai sur la route s’applique à notre politique à Jérusalem.

Et nulle part ailleurs plus que sur le mont du Temple. Je comprends la frustration de ces Juifs qui se voient refuser le droit de prier sur notre site le plus sacré. Mais rien ne contribue tant à détruire la paix bien fragile qui règne à Jérusalem qu’un changement de statu quo sur le mont du Temple. Gouverner Jérusalem c’est aussi savoir quand faire preuve de retenue.

Nous marquons à nouveau l’anniversaire de l’assassinat de Rabin. Pensez-vous que l’affaire Abu Khdeir soit le nouveau paroxysme de la violence ?

Je vais prendre une profonde respiration avant de dire cela, mais je pense que cela doit être dit : Il y a un lien entre le monde d’où je viens, l’histoire que je raconte dans ce livre, du Meir Kahane de Brooklyn à la fin des années 1960 à celui des années 1970 et 1980 en Israël, puis à Baruch Goldstein à Hébron en 1994, en passant par l’assassinat de Yitzhak Rabin en 1995, et finalement au fait qu’on ait brûlé vif ce garçon.

Peut-être l’une des raisons pour lesquelles je suis tellement tourmenté par ce meurtre, c’est que, d’une certaine façon, le monde d’où je viens est d’une certaine manière impliqué. Même si, je dois le souligner, les gens que je connaissais à Brooklyn dans les années 60, y compris les terroristes parmi eux, n’auraient jamais brûlé vivant un garçon de 16 ans. Pourtant, le terrain avait été préparé…

Nous avons ouvert la porte à l’auto-défense violente – à la mentalité qui dit : « le monde entier nous hait et donc il n’y a pas d’innocents dans le monde, même l’homme de la rue ». Voilà le terreau d’où émergent toutes les formes de terrorisme.

Est-ce seulement à cause d’un état d’esprit qui dit que tous ces gens sont des criminels ?

« Tout le monde nous déteste. Par conséquent, personne n’est innocent. Par conséquent, nous ne tuons pas des innocents. » Voilà comment un médecin, Baruch Goldstein, a pu entrer dans le Caveau des Patriarches et ne pas voir des dizaines d’hommes agenouillés dans leur prière, mais des ennemis.

Goldstein a vu une salle pleine de nazis. Voilà la mentalité qui permet à un groupe de Juifs de prendre un garçon de 16 ans dans la rue et de le brûler vif, parce que, pour eux, ce n’est pas un garçon de 16 ans, mais le symbole de tous ceux qui nous haïssent.

Un terroriste vit dans un monde de métaphores : les gens sont des symboles. Ils jouent un rôle par rapport à votre traumatisme. Cela donne aux terroristes le droit de s’en prendre à des innocents.

Voilà pourquoi je pense qu’il est juste que Mémoires d’un extrémiste juif sorte à nouveau aujourd’hui. Comme une tentative d’examiner les racines de la rage juive, et d’entamer un processus de guérison.