« Dire que Vichy a protégé les Juifs français est un contresens total ! » Trente-cinq ans après sa première édition, les querelles continuent autour de Vichy et les Juifsde Robert Paxton. Venu présenter le 19 juin dernier la réédition enrichie de son ouvrage au Mémorial de la Shoah, l’historien américain âgé de 84 ans a tenu à répondre Eric Zemmour, qui à travers une dizaine de pages de son livre Le suicide français, et plus récemment lors d’un débat face au grand rabbin Gilles Bernheim à la synagogue de la Victoire, défend l’idée d’un régime de Vichy protecteur des Juifs de nationalité française.

Plutôt qu’un combat sur la réalité de Vichy et les juifs, la dispute est peut-être davantage un combat de mots et de méthode : celle de l’historien Paxton, collectionnant les faits et posant des hypothèses, contre celle du polémiste Zemmour, ne s’épargnant pas les provocations.

Ainsi, quand Zemmour affirme que les mesures de ségrégation envers les Juifs de nationalité française avant 1942 sont dues à la pression allemande, Paxton tempère. « Les mesures d’exclusion contre les Juifs entre l’été 1940 et 1942, ont été des mesures sans pression directe des Allemands. A cette époque, Vichy avait une marge de manœuvre voulue par Hitler ».

« Une occupation coûte chère, explique Paxton, et provoque des résistances supplémentaires ». L’exclusion des Juifs était due au besoin de désigner un bouc-émissaire.

Le polémiste Eric Zemmour (Crédit : capture d'écran YouTube/France 2)

Le polémiste Eric Zemmour (Crédit : capture d’écran YouTube/France 2)

L’argument massue assené par Eric Zemmour est le « sauvetage » de 90 % (les historiens préfèrent parler de 85 %) des Juifs français. Il y voit la main bienveillante de Vichy. Paxton répond : « C’est une chose de regarder les chiffres bruts, mais il faut examiner les faits concrets ». La France, par la grandeur de son territoire, la porosité de ses frontières et surtout la morale de ses citoyens révélés « Justes » avait plus que tous les autres pays occupés, la possibilité de sauver ses Juifs. « En perdre 25 % (Juifs étrangers compris) n’est pas un bon résultat ».

Zemmour veut également séparer les mesures d’exclusion des Juifs, initiées par Vichy, de leur extermination, voulue par l’Allemagne. En voulant expliquer la première il franchit un pas : « On estimait alors que les Juifs avaient pris trop de pouvoir, trop de puissance, qu’ils dominaient excessivement l’économie, les médias, la culture française. Et c’est en partie vrai […]. Ce n’était pas un mythe, ce n’était pas un leurre ». Les Juifs, pour Eric Zemmour, pourtant promoteur de l’assimilation radicale, sont donc responsables de l’antisémitisme suite à une intégration trop réussie.

L'historien Robert Paxton présente, aux côtés de Henry Rousso, directeur de recherche à l’IHTP-CNRS et Denis Peschanski, directeur de recherche eu CNRS, son ouvrage "Vichy et les Juifs" au mémorial de la Shoah, à Paris, le 19 juin 2016. (Crédit : Arthur Lancry)

L’historien Robert Paxton présente, aux côtés de Henry Rousso, directeur de recherche à l’IHTP-CNRS et Denis Peschanski, directeur de recherche eu CNRS, son ouvrage « Vichy et les Juifs » au mémorial de la Shoah, à Paris, le 19 juin 2016. (Crédit : Arthur Lancry)

Il s’appuie également, pour justifier sa thèse d’un régime de Vichy bienveillant, sur une certaine réticence à partir de 1942, de déporter des citoyens français juifs. A l’historien Henry Rousso assis aux côtés de Robert Paxton de préciser : « cette opposition de Vichy aux demandes allemandes a eu lieu lorsque l’opinion française a commencé à s’opposer aux arrestations de certains figures publiques juives, unanimement reconnues comme ‘bons citoyens’, tel le sénateur Pierre Masse, déporté en décembre 1942. Cela remettait en cause la souveraineté du régime de Vichy » qui se voulait un gouvernement fort.

Zemmour, développe Rousso veut « transformer ce recul d’une collaboration extrême en résistance. C’est un tour de passe-passe que Pierre Laval a inventé. […] Toute la thèse de Zemmour repose d’ailleurs, presque mot pour mot, sur la défense de Laval lors de son procès en 1945 ».

Mais ajoute Rousso, « s’il était possible au gouvernement de Vichy de limiter ces déportations, il aurait pu le faire depuis le début […]. Qu’il y ait une différence de traitement est une évidence ».

« Mais le terme ‘sauver’ est complètement inadéquat, » conclut l’historien sans appel.

Comme le rappelait avec délicatesse le grand Rabbin Gilles Bernheim au polémiste Eric Zemmour à la synagogue de la Victoire : « ni vous, ni moi ne sommes historiens ».