Soigner les Syriens, geste humanitaire ou stratégie politique pour Israël ?
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Soigner les Syriens, geste humanitaire ou stratégie politique pour Israël ?

Fermier ou combattant de l’opposition, Tsahal déclare aider toute personne ayant besoin d’aide ; des milliers de blessés de l’autre côté de la frontière choisissent d’être traités dans l’Etat juif "ennemi"

Dov Lieber est le correspondant aux Affaires arabes du Times of Israël

  • Les enfants syriens sont soignés au Centre médical Ziv à Safed (Crédit : Autorisation)
    Les enfants syriens sont soignés au Centre médical Ziv à Safed (Crédit : Autorisation)
  • Une jeune fille syrienne traitée à l'hôpital Ziv à Safed (Crédit: Autorisation Hôpital Ziv)
    Une jeune fille syrienne traitée à l'hôpital Ziv à Safed (Crédit: Autorisation Hôpital Ziv)
  • Des enfants syriens soignés à l'hôpital Ziv à Safed (Crédit : Autorisation Hôpital Ziv)
    Des enfants syriens soignés à l'hôpital Ziv à Safed (Crédit : Autorisation Hôpital Ziv)

Faris est un patient syrien au Centre Médical Tiv de Safed. Il se remet d’une blessure à la jambe après avoir marché sur une bombe qui n’avait pas explosé dans un champ. Il dit être un fermier de 24 ans de la banlieue de Damas de al-Kaswe.

Le docteur israélien qui a traité Faris ne peut pas confirmer l’histoire du jeune Syrien. La véritable identité de cet homme, qui a refusé de révéler son nom par mesure de sécurité, est inconnue de tout le monde dans l’hôpital.

Est-il un homme en âge de combattre au milieu d’une zone de guerre ou un simple cultivateur de haricots ?

La ligne officielle de l’armée israélienne est qu’elle traitera n’importe quel Syrien qui a besoin d’une assistance médicale sérieuse, peu importe son identité. L’assistance médicale aux victimes de la guerre civile syrienne est une initiative humanitaire, déclare l’armée israélienne.

Et la dimension humanitaire de l’initiative va loin. Plus de 2 000 Syriens ont été traités en Israël, 600 seulement à Ziv depuis décembre 2013. De nombreuses femmes et beaucoup enfants.

Les enfants syriens sont soignés au Centre médical Ziv à Safed (Crédit : Autorisation)
Les enfants syriens sont soignés au Centre médical Ziv à Safed (Crédit : Autorisation)

Des Syriens blessés peuvent parfois choisir entre un traitement en Jordanie ou en Israël, mais la plupart choisissent de se faire soigner par l’Etat juif « ennemi », où ils savent qu’ils peuvent recevoir un traitement de haute qualité très rapidement. Le Centre médical Ziv se situe à seulement 30 kilomètres de la frontière syrienne.

Prof. Alexander Lerner, le chef du département orthopédique de l'hôpital Ziv, montrant la jambe blessée d'un patient syrien, le 10 mars 2016 (Crédit : Dov Lieber/Times of Israel)
Prof. Alexander Lerner, le chef du département orthopédique de l’hôpital Ziv, montrant la jambe blessée d’un patient syrien, le 10 mars 2016 (Crédit : Dov Lieber/Times of Israel)

Sur les 600 patients syriens traités à ce jour à l’hôpital Safed – dont 80 % sont arrivés avec des traumatismes orthopédiques graves – seulement 9 sont morts. Beaucoup retournent en Syrie en étant capables de marcher à nouveau, avec des prothèses orthopédiques qui peuvent coûter jusqu’à 3 000 dollars. Chaque patient coûte au contribuable israélien environ 15 000 dollars, a déclaré le professeur Alexander Lerner, chef du département orthopédique de l’hôpital, à un groupe de journalistes en visite cette semaine.

D’autres ont visité l’hôpital pour connaître le traitement médical d’Israël des Syriens au cours des deux dernières années. Différentes agences de presse et politiciens sont venus, à l’instar du candidat à l’investiture républicaine Ted Cruz.

Malgré la publicité, quelques questions critiques demeurent. Parmi elles : est-il réellement possible que l’armée ne fasse pas la différence entre des fermiers et des islamistes radicaux engagés dans la destruction d’Israël ? Et qui coordonne le transfert de Syriens blessés vers l’armée ?

Israël continue à affirmer sa neutralité dans la guerre civile syrienne, et des officiels de sécurité affirment qu’il ne peut y avoir aucune bonne issue en ce qui concerne Israël. Quel que soit le destin de la Syrie, plus de quarante ans de relative tranquillité sont clairement finis. Pourtant, à la fois l’armée israélienne et les experts familiers de la situation reconnaissent que l’armée à des contacts avec des rebelles à travers la frontière. On se garde pourtant de préciser quels rebelles.

Certains rapports de gardiens de la paix des Nations unies à la frontière entre Israël et la Syrie ont maintenu que l’armée fournit plus qu’une simple assistance médicale aux factions rebelles. Le rapport n’a pourtant pas nommé les groupes rebelles partenaires d’Israël ou spécifié ce que l’aide supplémentaire pourrait être.

Alliés naturels ?

Sur la table de chevet de Faris se trouve une copie de « L’histoire des prophètes », un classique arabe vieux de 700 ans qui raconte l’histoire des prophètes judéo-chrétien-islamiques. A son poignet, un bracelet noir sur lequel est écrit « Jean: 3:30. » Non, il n’est pas chrétien – des touristes allemands lui ont rendu visite et lui ont donné ce bracelet. Il a dit qu’il le portera comme un rappel de la bonté dont il a été l’objet en Israël.

Une copie de l' « histoire des prophètes » au chevet d'un patient syrien à l'hôpital Ziv de Safed, le 10 mars 2016 (Crédit : Dov Lieber / Times of Israel)
Une copie de l’ « histoire des prophètes » au chevet d’un patient syrien à l’hôpital Ziv de Safed, le 10 mars 2016 (Crédit : Dov Lieber / Times of Israel)

Comment Faris s’est-il rendu en Israël ? Après avoir été blessé, a-t-il dit, « les gars sont venus et m’ont amené à la frontière. L’armée israélienne m’attendait là et m’a emmené à l’hôpital. »

« Les gars ? Quels gars ? » a demandé le journaliste.

Faris fait une pause pendant quelques secondes. « L’Armée Syrienne Libre m’a amené à la frontière », a-t-il dit.

La réponse de Faris ne signifie pas qu’Israël coopère directement avec l’Armée Syrienne Libre. Les brigades de l’ASL, cependant, se situent en grand nombre le long de la frontière avec Israël dans le sud de la Syrie. Comme ces soldats ne sont pour la plupart ni idéologiquement engagés dans la destruction d’Israël, ni loyaux envers l’Iran, le groupe pourrait peut-être constituer un allié naturel pour Israël.

Des combattants rebelles - le 25 janvier 2014 à Ezzor en Syrie (Crédit : AFP/Archives Ahmad Aboud)
Des combattants rebelles – le 25 janvier 2014 à Ezzor en Syrie (Crédit : AFP/Archives Ahmad Aboud)

L’agriculteur n’est pas le premier à faire un lien clair entre l’armée et la confédération de rebelles modérés. Lorsqu’un commandant ASL a été enlevé par des combattants d’al-Nosra en juillet 2014, ses tortionnaires l’ont fait avouer dans une vidéo qu’il collaborait avec Israël.

Le commandant capturé a dit que les rebelles ne pouvaient approcher de la frontière avec Israël qu’après coordination avec l’armée israélienne. Il a également déclaré qu’après cinq réunions avec les commandants de Tsahal en Israël, il a commencé à recevoir un « soutien médical de base et des vêtements », ainsi que des armes, qui comprenaient des fusils russes, des lanceurs RPG avec 47 roquettes, et des milliers de balles. Rien de tout cela n’a été confirmé par Israël.

Sur le lit mitoyen à celui de Faris se trouve Abou Hamza, un médecin de 35 ans des environs de Damas, qui a également demandé à ce que son nom complet ne soit pas publié pour sa sécurité. Il est marié et père de deux enfants.

Le commandant de l'opposition syrienne, Sharif As-Safouri, avoue avoir collaboré avec Israël (Crédit : Capture d'écran YouTube)
Le commandant de l’opposition syrienne, Sharif As-Safouri, avoue avoir collaboré avec Israël (Crédit : Capture d’écran YouTube)

Quand Abu Hamza a terminé l’école de médecine en 2011, la guerre a éclaté. Son stage a eu lieu dans des hôpitaux de campagne, soignant des combattants rebelles, mais il a refusé de dire quels combattants. Il dira seulement qu’il « soutient les personnes opprimées par le régime. »

La semaine dernière, la voiture d’Abu Hamza a été ciblée par l’État islamique près de la ville de New Quneitra, qui est visible de la frontière israélienne. Du moment où il a été blessé jusqu’à ce qu’il soit entre les mains de l’armée israélienne, a déclaré le médecin sur le terrain, 45 minutes seulement se sont écoulées. La rapidité avec laquelle il a été transféré vers les Israéliens donne une indication supplémentaire de la coordination possible entre l’armée israélienne et les groupes de l’autre côté de la frontière.

Lorsqu’on lui a demandé s’il ne trouvait pas étrange d’entrer dans un état considéré comme « l’ennemi israélien », il a répondu : « L’Etat d’Israël n’est un ennemi que dans l’esprit de Bachar al-Assad. Au cours des cinq dernières années, nous avons été à la frontière avec Israël et rien de mauvais n’est arrivé du côté israélien « .

Patients mystères

Le personnel du Centre médical Ziv ne connaît pas l’identité des Syriens qu’il soigne, explique Channa Bikel, une responsable de l’hôpital. Seule l’armée le sait.

Se pourrait-il que des Israéliens soignent des combattants du Front al-Nosra soutenus par al-Qaïda, et dont Tsahal estime qu’ils contrôlent actuellement 80 % de la frontière syrienne avec Israël ? S’adressant à un groupe de journalistes à la frontière syrienne, le porte-parole de Tsahal, le lieutenant-colonel Peter Lerner, a semblé indiquer que cela était possible.

« Nous soignerons toute personne dans le besoin ».

« Nous suivons une politique de la santé professionnelle. Nous ne sélectionnons pas. Nous traiterons toute personne dans le besoin. Si quelqu’un vient à la frontière sans jambes, vous ne pouvez pas le laisser là », a-t-il dit.

À un moment donné, il semblait effectivement qu’Israël ait sciemment soigné des membres d’al-Nosra.

L'ambulance militaire attaquée par des résidents druzes israéliens dans le Golan lorsqu'elle transportait des blessés de guerre syriens pour être soignés en Israël, le 22 juin 2015 (Crédit photo: Basel Awidat / Flash90)
L’ambulance militaire attaquée par des résidents druzes israéliens dans le Golan lorsqu’elle transportait des blessés de guerre syriens pour être soignés en Israël, le 22 juin 2015 (Crédit photo: Basel Awidat / Flash90)

Au mois de juin dernier, des ambulances de l’armée transportant des Syriens ont été prises en embuscade par un groupe de Druzes israéliens, qui ont tué l’un des blessés. Le lynchage a eu lieu suite à un massacre perpétré par des membres du Front al-Nosra contre une communauté druze dans le nord de la Syrie le mois précédent.

Un haut responsable de Tsahal aurait confirmé au quotidien Haaretz qu’Israël avait traité un certain nombre de combattants d’al-Nosra, qu’il décrit comme ayant « infiltré » Israël pour obtenir un traitement médical.

Il a déclaré que les combattants islamistes avaient réussi à passer au travers de simples contrôles d’identité. Cependant, après le lynchage de l’année dernière, l’armée a décidé de cesser de traiter les combattants d’al-Nosra et a commencé à vérifier l’identité de tous ceux qui se rendent en Israël pour recevoir un traitement médical.

Pourtant, un autre responsable du Commandement du Nord de Tsahal a donné une autre version de cette histoire, affirmant que les Druzes ne comprenaient pas, alors, la politique de l’armée concernant le traitement de tous les blessés syriens, quelle que soit leur affiliation. Aujourd’hui, les Druzes, a-t-il dit, sont satisfaits de la politique humanitaire de porte ouverte d’Israël.

Diplomatie humanitaire

L’armée israélienne envoie des messages contradictoires. Parfois, des fonctionnaires disent qu’il y a une sélection des Syriens à la frontière, alors que d’autres fois, ils clament que toute personne blessée peut passer la frontière, obtenir un traitement et repartir.

Le manque de clarté peut être tout simplement dû à un manque de communication. Il se pourrait aussi, cependant, que ces différentes versions reflètent le simple fait que la stratégie de l’armée israélienne vis-à-vis des Syriens est très changeante.

Un officier supérieur de Tsahal a déclaré au Times of Israel que le traitement par Israël des Syriens n’était pas une initiative planifiée.

L’histoire est comme suit : il y a trois ans, un commandant de compagnie a vu deux Syriens blessés gisant le long de la clôture à la frontière. Le commandant a décidé qu’il était de son devoir de leur offrir un traitement médical – et une politique est ainsi née. La bonne volonté d’Israël se serait alors répandue à travers la Syrie par le bouche à oreille, a raconté l’officier de Tsahal.

Puis, en juin dernier, Israël a officiellement cessé de prétendre que les soins apportés aux Syriens étaient un effort humanitaire.

Le ministre de la Défense Moshe Yaalon s'adressant aux étudiants de l'université hébraïque de Jérusalem, le 4 mars 2015 (Crédit : Hadas Parush / Flash90)
Le ministre de la Défense Moshe Yaalon s’adressant aux étudiants de l’université hébraïque de Jérusalem, le 4 mars 2015 (Crédit : Hadas Parush / Flash90)

Après le lynchage du combattant du Front al-Nosra, le ministre de la Défense Moshe Yaalon a clarifié les choses et a publiquement confirmé qu’Israël soignait les combattants rebelles. L’aide médicale, a-t-il dit, a été accordée sous deux conditions : que les extrémistes islamistes ne s’approchent pas de la frontière et que la population druze syrienne soit protégée.

Jusqu’à présent, Israël et les rebelles syriens ont respecté leur part de l’accord.

Nir Boms, qui a récemment écrit un mémorandum pour l’Institut pour la sécurité nationale d’Israël intitulé « Syrie: Nouvelle carte, nouveaux acteurs, défis et opportunités pour Israël », a qualifié les efforts d’Israël envers les Syriens de « diplomatie humanitaire ».

Grâce à ses efforts humanitaires, selon Boms, Israël a également formé d’importants contacts et relations avec des groupes syriens à travers la frontière. Ces groupes locaux aident à maintenir la sécurité dans la zone et à garder les canaux de communication ouverts de l’autre côté.

Israël, cependant, ne peut pas se risquer à déclarer publiquement avec qui il a des contacts, selon Boms, parce qu’une telle déclaration porterait préjudice à ce groupe et peut-être même mettrait ses membres en danger face à des groupes islamistes extrémistes rivaux comme al-Nosra.

Il est possible, dit Boms, qu’Israël ait traité des membres d’al-Nosra. Les combattants rebelles ont fait des allers-retours entre les brigades ASL et des groupes plus islamistes. Peut-être, a-t-il expliqué, les membres d’al-Nosra qui sont venus se faire soigner étaient liés à des groupes plus modérés avec lesquels l’armée israélienne a des relations.

« Israël reste ambigu sur l’identité de ces groupes de l’autre côté de la frontière, ce qui est plutôt logique », a-t-il dit.

Dans un conflit où loyautés et réalités sur le terrain changent constamment, a conclu Boms, l’ambiguïté et la complexité peuvent laisser une marge de manœuvrer nécessaire.

Judah Ari Gross et Elhanan Miller ont contribué à cet article.

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