Alain Finkielkraut se confie sur l’avenir de la France, s’inquiète pour Israël
Pour l’écrivain juif français, les Juifs sont dans une situation très difficile qu’il impute à l’échec des gouvernements successifs à intégrer les vagues d’immigration musulmane
PARIS — Si les Juifs de France ont eu une relation complexe – et parfois douloureuse – avec leur pays au cours des siècles, ils se trouvent maintenant confrontés à une nouvelle réalité particulièrement difficile, selon l’intellectuel et écrivain juif Alain Finkielkraut.
« Je suis très préoccupé – autant pour les Juifs français que pour l’avenir de la France, a-t-il déclaré au cours d’une interview qu’il a récemment accordée au Times of Israël (en anglais) dans son appartement parisien. L’antisémitisme auquel nous faisons actuellement face en France est le pire que j’ai connu tout au long de mon existence, et je suis convaincu que la situation va s’aggraver ».
Assis à une grande table dans son salon dont les murs sont recouverts d’imposantes étagères remplies de livres, Finkielkraut, âgé de 69 ans, apparaît comme un homme sérieux qui réfléchit en profondeur sur son époque.
Il ne se laisse pas facilement aller au rire, et certainement pas quand il expose sa vision pessimiste de la France. Avec ses cheveux légèrement ébouriffés et ses lunettes rondes, il marque souvent des pauses afin de rassembler ses pensées, pesant soigneusement ses mots avant de répondre.
Né à Paris de survivants de la Shoah originaires de Pologne, Finkielkraut insiste que le fait qu’il n’est pas un alarmiste, mais plutôt un réaliste qui n’a pas peur de nommer la réalité, quitte à s’écarter parfois du politiquement correct.
A entendre Finkielkraut, la France est condamnée si elle continue sur sa voie actuelle. Selon lui, la faute principale revient à une politique d’immigration qui a contribué au déclin de l’éducation publique et à une population musulmane mal intégrée qui constitue une menace pour la culture et la société françaises.
Auteur prolifique, Finkielkraut est très présent dans l’espace médiatique français où il dispose de deux émissions de radio hebdomadaires (dont une qui est diffusée depuis 1985). Il apparaît souvent dans les talk-show télévisuels, des journaux et des magazines.

Finkielkraut n’est pas homme à mâcher ses mots. Ses opinions tranchées sur des sujets polémiques laissent peu de gens indifférents, ce qui lui vaut autant de mépris que de soutien.
La stature de Finkielkraut en France est telle que le New York Times l’a décrit dans un article qu’il lui a consacré en 2016 :
« C’est l’intellectuel qu’une bonne partie de la gauche française aime détester, l’écrivain dont l’apparence débraillée a marqué de nombreuses couvertures de magazines, l’essayiste studieux qui s’est transformé en star médiatique omniprésente et l’épouvantail de tous les militants d’un multiculturalisme indolore. La seule présence d’Alain Finkielkraut dans un studio de télévision suffit à faire monter la température avant de voir fuser les accusations de racisme ».
Et ce n’est que le premier paragraphe.
Fidèle à sa réputation, il a continué à faire grincer des dents dans les deux années qui ont suivi la parution de cet article. Ses commentaires sont souvent tranchants, tout particulièrement en ce qui concerne la situation difficile de ses 500 000 compatriotes juifs. Parmi les sujets qui le préoccupent, on retrouve ce que certains ont appelé l’ « alyah interne ».
« A cause de l’hostilité croissante dont les Juifs font l’objet, tout particulièrement dans certaines banlieues de Paris, beaucoup ressentent le besoin de partir de l’endroit où ils ont vécu pendant longtemps », a déclaré Finkielkraut, en référence au malaise causé par un antisémitisme violent dans des zones avec une forte présence d’immigrés.
« Au cours des dernières années, des dizaines de milliers des Juifs ont déménagé, certains en Israël, et la plupart vers des quartiers où ils se sentent plus en sécurité. Une telle situation aurait été inimaginable il y a 20 ans. C’est sans précédent en France, et le plus terrible, c’est que cela va continuer », a-t-il dit.
Pour Finkielkraut, l’origine de ce malaise est claire.
« C’est un phénomène terrible lié à l’immigration, lâche-t-il. Et plus l’immigration augmente, plus on observe une montée de cet antisémitisme. Une partie importante de la gauche refuse non seulement de le reconnaître, mais ils nous expliquent que les immigrants sont les nouveaux juifs, qu’il est important de savoir les accueillir comme le pays aurait dû le faire pour les Juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale ».
« Il est fou de penser que la situation va s’aggraver avec la complicité de gens qui affirment avoir appris les leeçons de la Shoah. Nous sommes à un moment absolument critique », affirme Finkielkraut.

L’antisémitisme a montré toute son horreur.
Au printemps, après le meurtre antisémite de Mireille Knoll, une survivante de la Shoah à Paris – le 11ème meurtre clairement antisémite commis en France, principalement par des islamistes radicaux, depuis 2006 – Finkielkraut était l’une des 300 personnalités juives et non-juives à signer un manifeste dénonçant ce que l’on a appelé le « nouvel antisémitisme marqué par la radicalisation islamique ».
« L’antisémitisme n’est pas l’affaire des Juifs, c’est l’affaire de tout le monde, déclarait le manifeste. La France est devenue le théâtre d’un antisémitisme meurtrier ».
Les signataires ont condamné ce qu’ils ont qualifié de « nettoyage ethnique silencieux » des Juifs, particulièrement dans les quartiers multi-raciaux de la classe ouvrière. Le manifeste accusait aussi les médias de passer cette question sous silence.

Le texte très fort se finissait par un appel à l’action : « Nous demandons que le combat contre la faiblesse démocratique qu’est l’antisémitisme devienne une cause nationale avant qu’il ne soit trop tard. Avant que la France ne soit plus la France ».
Quelques jours plus tard, Finkielkraut a déclaré à Libération, qu’en tant que personnalité juive, il ne se sentirait plus jamais en sécurité dans le quartier de Paris où il avait grandi avec ses parents sur la rive droite entre la Place de la République et la Gare de Nord. Il a rapporté qu’à plusieurs reprises ces dernières années, alors qu’il se promenait dans la zone, des gens lui ont fait une « quenelle » antisémite, un salut nazi inversé popularisé par le polémiste Dieudonné, ou l’ont insulté verbalement.
Finkielkraut a passé toute sa vie à Paris, sauf pendant les deux années où il a enseigné à l’université californienne de Berkeley dans les années 1970. Aujourd’hui, il vit avec celle qui partage sa vie depuis 33 ans, l’avocate Sylvie Topaloff (ils ont un fils de 30 ans). Ils habitent dans une rue tranquille de la rive gauche, non loin du Jardin du Luxembourg. Leur appartement se situe au dernier étage d’un immeuble à six étages construit en 1907.
Ancien professeur de philosophie à l’Ecole Polytechnique, Finkielkraut a écrit ou co-écrit près de 30 livres depuis sa première publication en 1977. Ils traitent divers sujets liés aux événements actuels et à la vie moderne, y compris le futur de la civilisation occidentale, la révolution sexuelle, l’éducation publique, le multiculturalisme, le racisme, l’antisémitisme, l’identité personnelle et la guerre dans l’ex-Yougoslavie.
Quand il a publié Le Juif imaginaire en 1980, il ne pensait pas qu’il écrirait encore beaucoup sur des sujets juifs. Pourtant, les changements qui se sont produits dans la société française l’ont conduit à consacrer au moins un tiers de ses livres à des sujets liés aux Juifs. Son prochain livre, qu’il termine maintenant, aura une importante dimension autobiographique.
Dans sa jeunesse, pendant les années 1950 et 1960, Finkielkraut a dit avoir été relativement peu confronté à l’antisémitisme.
« Quand j’étais jeune, je m’attendais à rencontrer des antisémites, mais cela s’est rarement produit, a expliqué Finkielkraut. Bien sûr, il a pu arriver quelques fois que l’on me traite de ‘sale juif’, mais ce n’était rien, vraiment. J’ai donc grandi en pensant que l’antisémitisme était globalement quelque chose appartenant au passé ».

« Tout a commencé à changer il y a environ 15 ans. Depuis lors, il y a eu une résurgence de l’antisémitisme en France. Mais ce n’était pas les anciens démons antisémites [des nationalistes français de droite] qui sont soudainement réapparus », a-t-il noté.
Raciste ou réaliste ?
Même s’il s’efforce d’éviter les généralisations trompeuses, ceux qui le critiquent l’accusent d’être un raciste.
« Evidemment, il serait absurde de faire croire que tous les immigrés sont antisémites, a-t-il souligné. La majorité ne l’est peut-être pas. Mais la plupart des antisémites aujourd’hui en France viennent d’Algérie, d’Afrique du nord, d’Afrique sub-saharienne et du Moyen-Orient. C’est la raison pour laquelle on ne lutte pas vraiment contre l’antisémitisme ».
Si, jadis, il a été un partisan des causes de la gauche et il a pris part au soulèvement étudiant de mai 1968, il a depuis bien longtemps perdu ses illusions vis-à-vis de ceux qui affirment être des progressistes.
« Je suis très inquiet de l’abandon des Juifs par une partie importante des intellectuels, a déclaré Finkielkraut. Ils ont choisi leur camp, à savoir les Palestiniens contre les Israéliens, et en France, les Musulmans contre les Juifs. Dans l’esprit de beaucoup de ces gens, les Musulmans sont les premières victimes, le plus stigmatisées, ce sont les nouveaux Juifs. C’est l’une des choses les plus dures à vivre actuellement ».
Finkielkraut ne pense cependant pas que le danger soit limité aux Juifs. Il déplore le rejet des valeurs françaises par de nombreux immigrants, tout particulièrement musulmans. Estimés à 6 millions, ils constituent la plus importante communauté musulmane en Europe.
« La France est soumise à deux menaces simultanées différentes mais liées entre elles. Et elles se développent toutes les deux, a-t-il affirmé. L’une est la judéophobie et l’autre est la francophobie. Devant ce danger, les Juifs et les autres citoyens français sont dans le même bateau ».

Il fait ici référence à l’hostilité de nombreux immigrés musulmans envers les Juifs et la civilisation française dans leur nouveau pays. Selon Finkielkraut, dans certains quartiers avec une forte population immigrée, les citoyens français sont souvent la cible d’insultes et ont souvent l’impression d’être des étrangers dans leur propre pays.
Israël comme plan B
Si les choses se détériorent davantage, il a expliqué que les Juifs ont un avantage que les autres n’ont pas – ils peuvent toujours partir en Israël. Il doit d’ailleurs beaucoup de ses critiques à son soutien de longue date pour l’état juif qu’il a visité environ une vingtaine de fois.
« Je me sens toujours heureux et enthousiaste d’être là-bas, a déclaré Finkielkraut. Malheureusement, je ne connais que Jérusalem et Tel Aviv. Je voudrais vraiment voir d’autres parties du pays et rencontrer des gens dans des endroits différents, tout particulièrement dans le Négev, la Galilée et à Haïfa ».
Mais il est aussi inquiet au sujet d’Israël.
« J’ai toujours soutenu Israël et la solution à deux états, a-t-il rappelé. Je ne vois cependant pas comment il sera possible de préserver une majorité juive s’il n’y a pas de compromis avec les Palestiniens. L’avenir du sionisme est en jeu ».
Il est toutefois bien conscient de la complexité du conflit.
« Je ne sais pas si les Palestiniens sont un partenaire pour la paix, a-t-il noté. Et dans le gouvernement de Netanyahu, certaines personnes sont trop contentes de ne pas avoir de partenaire pour la paix. J’aimerais qu’ils ne soient pas contents de cette situation. C’est comme s’il ne voulaient pas de partenaire parce que cela les obligerait à faire des concessions douloureuses qu’ils ne veulent pas faire ».
« Bien sûr, je sais bien que quand Israël a fait des concessions au Liban, il a eu le Hezbollah. Et faire des concessions qui conduiraient à avoir le Hamas en Cisjordanie, ou en Judée et Samarie, ou peu importe le nom que vous lui donnez, serait très dangereux pour Israël. Il y a pourtant un problème démographique. Je veux un état sioniste avec une majorité juive. Voilà pourquoi je suis inquiet », a-t-il déclaré.

Finkielkraut est également dérangé par la perception d’Israël en France.
« En France, Israël est de moins en moins compris, tout particulièrement par la gauche, a-t-il remarqué. Beaucoup ne semblent pas comprendre qu’un pays puisse se défendre, puisse s’affirmer. La gauche parle tellement de multiculturalisme, et pourtant elle dénigre un pays juif, un pays ethnique ».
« Si, dans le passé, la gauche considérait l’existence d’un pays juif comme légitime, aujourd’hui elle voit cela comme quelque chose d’incongru et d’anachronique », a expliqué Finkielkraut.
Et ce sont justement les opinions fortes de Finkielkraut qui font de lui une figure qui divise en France.
Si Finkielkraut a commencé à douter de l’avenir de la France il y a longtemps, ce n’est pas vraiment une suprise de savoir que ses prévisions sont devenues encore plus sombres ces dernières années. Depuis 2014, des terroristes islamiques, ayant pour la plupart grandi en France, ont perpétré une série d’attaques majeures qui ont tué près de 250 personnes et en ont blessées des centaines d’autres.

Il ne tire aucune satisfaction d’avoir vu les prévisions pour son pays se révéler tragiquement exactes. De manière encore plus inquiétante, il prévoit des jours encore plus sombres à l’horizon.
« Dans le climat actuel, je ne peux pas dire que je me sens à l’aise à dire certaines des choses que j’exprime », a admis Finkielkraut, qui a été élu à la prestigieuse Académie Française en 2014.
« Pour l’instant, je ne suis pas inquiet pour ma sécurité personnelle, mais nous verrons ce qui se passe. Beaucoup de gens sont sous protection policière, dont je pourrais avoir besoin un jour. Jusqu’à maintenant, j’ai seulement été visé par des attaques verbales, rien de physique. Ce n’est pas facile, mais je refuse de me taire ».
... alors c’est le moment d'agir. Le Times of Israel est attaché à l’existence d’un Israël juif et démocratique, et le journalisme indépendant est l’une des meilleures garanties de ces valeurs démocratiques. Si, pour vous aussi, ces valeurs ont de l’importance, alors aidez-nous en rejoignant la communauté du Times of Israël.

Nous sommes ravis que vous ayez lu X articles du Times of Israël le mois dernier.
C'est pour cette raison que nous avons créé le Times of Israel, il y a de cela onze ans (neuf ans pour la version française) : offrir à des lecteurs avertis comme vous une information unique sur Israël et le monde juif.
Nous avons aujourd’hui une faveur à vous demander. Contrairement à d'autres organes de presse, notre site Internet est accessible à tous. Mais le travail de journalisme que nous faisons a un prix, aussi nous demandons aux lecteurs attachés à notre travail de nous soutenir en rejoignant la communauté du ToI.
Avec le montant de votre choix, vous pouvez nous aider à fournir un journalisme de qualité tout en bénéficiant d’une lecture du Times of Israël sans publicités.
Merci à vous,
David Horovitz, rédacteur en chef et fondateur du Times of Israel