Israël en guerre - Jour 236

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Interview

Avant sa visite en Israël, Alain Finkielkraut se confie au Times of Israël

Le philosophe réagit aux attaques du 7 octobre et à la montée de l'antisémitisme dans le monde et revient sur sa relation personnelle avec Israël, pays qu'il a découvert quand il avait 11 ans

Comme Walter Benjamin, le philosophe, écrivain et essayiste français Alain Finkielkraut a, toute sa vie, « collectionné amoureusement les citations ».

Dans son nouvel ouvrage, Le Pêcheur de perles (Gallimard), sorti en janvier, il se plonge dans ses carnets, « accumulés pieusement depuis plusieurs décennies », pour « tirer de ce vagabondage les phrases qui [lui] font signe, qui [lui] ouvrent la voie, qui désentravent [son] intelligence de la vie et du monde », écrit-il en prologue. Ainsi, « avant le grand saut dans l’éternel nulle part », il a voulu dresser « sans chercher à être exhaustif ni à faire système, le bilan contrasté de [son] séjour sur la Terre ».

En visite en Israël ce mois-ci, il rencontrera son public à Tel Aviv le lundi 15, et à Haïfa le mercredi 17, à 19h. Si l’évènement à Tel Aviv affiche déjà complet, celui à Haïfa, qui se tiendra au Musée maritime national (198 rue Allenby), est toujours ouvert à la réservation.

Les conférences, en français, organisées par l’Institut français d’Israël, reviendront sur l’œuvre et les engagements d’Alain Finkielkraut, ainsi que sur son dernier livre, qui sera vendu et dédicacé sur place.

Lors de ces échanges, l’écrivain – fils unique de parents juifs polonais, dont le père a survécu à Auschwitz – abordera des thèmes tels que l’amour, la mort, l’identité juive, Israël, la nation française, la littérature et la nostalgie.

Auteur de plus d’une trentaine d’ouvrages – dont les essais Le Nouveau Désordre amoureux (1977), Le Juif imaginaire (1980) ou encore La Défaite de la pensée (1987) –, l’académicien, qui ne cesse de questionner « le monde comme il va et surtout comme il ne va pas », a toujours porté haut le débat d’idées et l’échange, notamment avec ses détracteurs. L’homme, qui se dit historiquement de gauche, et qui plaide « depuis très longtemps en faveur d’un compromis territorial » dans la guerre entre Israéliens et Palestiniens, se dit ainsi « impatient » de rencontrer son public en Israël, où l’opinion de droite rejette radicalement les positions qu’il défend.

En Israël pour manifester son soutien

Par cette visite de quelques jours, sa première depuis 2011, Alain Finkielkraut entend avant tout « manifester son soutien » au pays et à sa population après les attentats du 7 octobre.

« Cette attaque était un pogrom, dans un pays bâti pour que justement les pogroms ne soient plus possibles », a-t-il expliqué au Times of Israël en amont de son voyage. « Ça m’a donc rappelé la phrase de David Grossman : ‘Tragiquement, Israël n’a pas réussi à guérir l’âme juive de sa blessure fondamentale, la sensation amère de ne pas se sentir chez soi dans le monde.’ Cette blessure aujourd’hui est à vif. C’est la blessure de tous les Juifs – les Juifs d’Israël, mais aussi les Juifs de la diaspora puisqu’après le 7 octobre, il y a eu en Occident une vague d’antisémitisme, notamment dans les universités occidentales. C’est l’élite universitaire qui est touchée, avec des professeurs, des étudiants qui estiment qu’Israël est passé du mauvais côté de la barricade », dit-il.

Pour ceux-ci, Israël, « c’était le pays des réfugiés jusqu’en 1967 ; aujourd’hui c’est une entreprise coloniale, un régime d’apartheid qui mènerait, dit-on scandaleusement, une guerre génocidaire. Donc les artistes juifs sont boycottés et des attaques ont lieu, et les choses risquent de s’aggraver. Aujourd’hui, tout est possible ».

Il explique que les Juifs ne sont désormais « plus protégés par la mémoire de l’antisémitisme, d’autant plus qu’aujourd’hui, c’est au nom du ‘plus jamais ça’ qu’on harcèle, qu’on agresse les Juifs qui sont accusés, à travers Israël, de faire subir aux Palestiniens ce que les nazis ont fait subir à leurs aïeux. Le malheur ne nous protège plus. On comptait sur la mémoire et sur l’antiracisme pour éloigner, pour empêcher la résurgence de l’antisémitisme, or nous subissons aujourd’hui le joug d’une mémoire fallacieuse et d’un antiracisme dévoyé. Une mémoire fallacieuse parce qu’on invoque sans cesse la Shoah qu’on retourne contre les Juifs. Et un antiracisme dévoyé, parce que le sionisme est assimilé à une forme de racisme, et donc tous les Juifs sont suspects de racisme dès lors qu’ils ne manifestent pas une hostilité totale à Israël ».

Face à ce constat, le philosophe n’hésite pas à mettre un nom sur ceux qui sont à ses yeux responsables de la situation – une vision que certains jugeront comme un fait avéré, d’autres comme une position réactionnaire et discriminatoire.

Il explique ainsi que « l’antisémitisme d’aujourd’hui est un antisémitisme d’importation – ce n’est pas un antisémitisme classique, barrésien ou maurrassien. Un nouveau peuple s’est installé en France, celui des quartiers dits populaires, venu pour l’essentiel du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, et c’est dans ce nouveau peuple que se manifeste un antisémitisme virulent. L’extrême gauche, la France insoumise pour dire les choses précisément, le comprend et le sait. Elle compte sur ce nouveau peuple et sur une immigration continue pour arriver un jour au pouvoir. Elle s’aligne sur ce qu’elle croit être les positions, les hantises, les obsessions de ce nouveau peuple, et elle reprend à son compte cette haine qui prend de plus en plus de place dans les sociétés occidentales ».

Le nouveau refuge de l’antisémitisme est aujourd’hui l’extrême gauche.

« Avec Israël, l’extrême gauche ne vit donc pas son antisémitisme comme une forme de racisme, puisqu’elle parle la langue de l’antiracisme. Mais il faut se souvenir qu’il y a eu une marche contre l’antisémitisme, à Paris, quelques semaines après le 7 octobre, et Jean-Luc Mélenchon, le leader de la France insoumise, a envoyé un message ainsi libellé : ‘Ce dimanche, les amis du soutien inconditionnel au massacre se donnent rendez-vous.’ Non seulement il n’a pas condamné véritablement le pogrom du 7 octobre, mais il considère aujourd’hui que combattre l’antisémitisme en France, c’est soutenir ce qu’il appelle le ‘massacre’ ! On ne peut pas aller plus loin. Le nouveau refuge de l’antisémitisme est aujourd’hui l’extrême gauche, et on peut dire que la France insoumise est un parti devenu, par calcul, par cynisme, antisémite. »

Face à ces dangers contemporains, qui promettent un avenir « difficile » aux Juifs d’Israël comme de la diaspora, il estime que ces derniers doivent, tout « en ne baissant pas la tête et sans montrer patte blanche », « préserver [leur] lucidité en soutenant à la fois Israël dans cette épreuve, en disant que non seulement le sionisme n’est pas une entreprise criminelle mais un véritable miracle, mais aussi, quand il le faut, en manifestant et en critiquant certains aspects de l’action de la politique israélienne ». « L’avenir est inquiétant, parce qu’il y a 500 000 Juifs en France, et 8 millions, me semble-t-il, de musulmans. Bien sûr, tous ces musulmans ne sont pas animés par des sentiments judéophobes, loin s’en faut, mais l’antisémitisme se développe parmi eux et va continuer à se développer. Mais on peut aussi se demander ce que va devenir, en France, l’avenir des Français d’origine française, parce que dans les territoires perdus de la République, comme le dit Georges Bensoussan, ‘deux sentiments sont très forts : l’antisémitisme et la francophobie. »

Alain Finkielkraut à l’Ecole polytechnique Université Paris-Saclay, le 23 octobre 2014. (Crédit : Jérémy Barande / Ecole polytechnique Université Paris-Saclay / CC BY-SA 2.0)

Un voyage aussi pour « écouter et comprendre »

Mais outre cette volonté d’exprimer son soutien à Israël, et par la même occasion aux Juifs dans leur ensemble qui subissent un antisémitisme accru depuis le 7 octobre, Alain Finkielkraut vient « aussi et surtout en Israël pour écouter, pour comprendre », dit-il. « Je vais ouvrir les oreilles ; je sais que la société israélienne est unie dans la douleur et très divisée sur les remèdes à apporter à cette douleur. »

Le penseur explique avoir aujourd’hui « un certain nombre de sujets d’inquiétude » et espère, pour « en avoir le cœur net », pouvoir rencontrer « des interlocuteurs qui pourront [l’]éclairer » – dont des responsables militaires et politiques. Cependant, modestement, il estime « qu’ils ont certainement d’autres choses à faire que de parler avec un intellectuel français inquiet et perplexe ».

« J’espère que ma visite rendra les choses plus claires, que je comprendrais mieux quels sont les enjeux : où en est est la société civile ? Quel est le sens des manifestations qui se déroulent semaine après semaine ? Que dit-on en Israël du jour d’après ? La société israélienne espère-t-elle majoritairement une victoire absolue, une victoire totale pour le gouvernement ? », dit-il.

Définissant dans le Pêcheur de perles sa relation avec Israël, « cet Altneuland », comme un « amour tourmenté », Alain Finkielkraut se dit inquiet « au plus haut point » par la « radicalisation du gouvernement », « en dépit de l’extraordinaire percée diplomatique que constituent les accords d’Abraham passés avec plusieurs États arabes ».

Israël existe, Israël est un miracle, et j’y suis d’autant plus attaché qu’Israël est un pays vulnérable, menacé, fragile depuis ses commencements.

L’idée de cet « amour tourmenté » définit pour lui la « relation unique » qu’il est possible, pour un Juif de la diaspora, d’avoir avec Israël – pays qui, « pour les Juifs, après la Shoah, est une consolation ». « Israël existe, Israël est un miracle, et j’y suis d’autant plus attaché qu’Israël est un pays vulnérable, menacé, fragile depuis ses commencements », explique-t-il. Mais « ne pouvant rester extérieur » et, sans aveuglement, il n’hésite ainsi pas à critiquer sans retenue le pays et les politiques qu’il mène : « Aujourd’hui sont au gouvernement des extrémistes qui veulent de toute force annexer la Cisjordanie, qui tirent du 7 octobre la conclusion qu’on ne pourra jamais s’entendre avec les Palestiniens, et que donc il faut procéder à un immense nettoyage ethnique, aussi bien à Gaza qu’en Judée-Samarie. Tout cela suscite non seulement ma colère, mais me fait peur et, même, me fait honte, parce que je suis concerné et donc d’une certaine manière, compromis. C’est mon peuple. »

Interrogé sur son histoire personnelle avec Israël, il s’est remémoré son premier voyage, en 1960, alors qu’il avait 11 ans. « Je suis descendu avec mes parents à Marseille pour prendre le bateau pour Haïfa, le Théodore-Herzl », navire symbolique de l’histoire de la fondation de l’État. Logeant chez de la famille à Ramat Gan, en banlieue de Tel Aviv, il se souvient avoir découvert pour la première fois, pendant ce séjour, « les falafels et la pastèque, avant l’ère de la world food ! » « C’était une découverte émerveillée d’un pays d’une vitalité extraordinaire et en pleine effervescence », dit-il. « Puis je suis revenu en 1967, juste après la guerre des Six jours. Je suis allé dans un kibboutz, et c’était là pour manifester ma solidarité. J’ai fait plusieurs voyages et, pendant quelques années, je venais tous les ans, après avoir participé avec Benny Lévy et Bernard-Henri Lévy à la fondation [en 2000] de l’Institut d’études levinassiennes à Jérusalem. »

Si cet « émerveillement » d’enfant s’est logiquement estompé au fil du temps, remplacé par un « amour tourmenté » et des sujets légitimes d’inquiétude, cette longue histoire personnelle – et complexe, comme pour de nombreux autres Juifs de la diaspora – entre Alain Finkielkraut et Israël se poursuivra ainsi ce mois-ci, avec cette visite attendue tant du côté du philosophe français de 74 ans que de ses lecteurs.

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