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Analyse

Avortement en péril aux US: quel est le positionnement des Juifs américains ?

Si la majorité des Juifs US sont pro-choix - et que certains sont sur le front de ce combat - de nombreux membres des communautés religieuses et conservatrices se disent pro-vie

Une foule rassemblée aux abords de la Cour suprême à Washington, le 3 mai 2022. (Crédit :AP/Alex Brandon)
Une foule rassemblée aux abords de la Cour suprême à Washington, le 3 mai 2022. (Crédit :AP/Alex Brandon)

JTA — La Jewish Telegraphic Agency et ses sites partenaires de 70 Faces Media ont répondu à cette question à de nombreuses reprises au fil des années, ce qui témoigne de sa persistance sur la scène politique et de son importance aux yeux des Juifs américains : que pensent donc les Juifs de l’avortement ?

Après la fuite extraordinaire au sujet d’un projet d’une décision majoritaire de la Cour suprême qui laisse penser qu’elle pourrait s’apprêter à annuler l’arrêt Roe v. Wade, un arrêt historique reconnaissant le droit à l’avortement, la question se pose une nouvelle fois aujourd’hui.

Et voilà ce que nous savons : les Juifs américains sont favorables au droit à l’avortement et ce plus que n’importe quel autre groupe religieux, selon des enquêtes publiques. Et la loi juive traditionnelle autorise (elle exige même) l’avortement dans certaines circonstances, en particulier quand la vie ou la santé de la future mère est en jeu.

Ce qui signifie que si la Cour suprême mène son projet à bien et que sa décision doit faire loi dans le pays, des femmes juives, dans des dizaines d’états, se trouveront presque certainement dans l’incapacité d’accéder à un avortement qui pourrait pourtant s’avérer nécessaire religieusement.

« Quelle communauté juive souhaiterait continuer à vivre dans un endroit où elle ne peut potentiellement plus suivre la halakha (la loi juive) ? » s’était interrogé Ephraim Sherman, Juif orthodoxe et professionnel du secteur de la santé, dans un article publié par JTA, en 2019. « Une communauté est-elle autorisée par la Halakha à continuer à vivre dans un tel endroit ? »

Les Juifs libéraux, aux États-Unis, ont défendu les droits reproductifs tant qu’ils ont fait l’objet de contestation – autant dire depuis toujours. Évoquons par exemple 1967, avant l’arrêt Roe v. Wade de 1989, quand les groupes juifs s’étaient rendus à une manifestation contre les appels exigeant le recul du droit à l’adoption ou en 1998, quand les groupes juifs avaient réagi au meurtre du docteur Barnett Slepian, qui pratiquait des avortements à New York et qui avait été tué après être revenu chez lui, alors qu’il venait de prononcer le kaddish en mémoire de son père.

Des centaines de milliers de manifestants pendant un rassemblement pro-choix à Washington, le 10 avril 1989. (Crédit : Hundreds AP/Doug Mills)

Ces groupes ont renforcé leurs campagnes en faveur de l’avortement au fur et à mesure que les menaces proférées à l’encontre de l’arrêt Roe v. Wade sont devenues plus importantes et plus concrètes. Le NCJW (National Council of Jewish Women) a formé le groupe Rabbis for Repro pour introduire le débat sur l’avortement dans les synagogues et dans les autres espaces juifs. Danya Ruttenberg, femme rabbin, membre du groupe et spécialiste des droits reproductifs, a expliqué les points de vue des Juifs sur la question de l’avortement dans des essais et sur les chaînes nationales de télévision.

D’un autre côté, les Juifs orthodoxes, aux États-Unis, ont glissé à la droite de l’échiquier politique, ces dernières décennies. Notre étude réalisée en 2020 sur ce changement laisse penser que l’une des raisons expliquant que ce glissement n’ait pas eu lieu avant avait été la focalisation du parti républicain sur la question de l’avortement, dans les années 1980 – ce qui n’avait pas eu de résonnance auprès des orthodoxes. Mais récemment, l’alignement des orthodoxes et des politiques républicaines a entraîné une participation plus véhémente des Juifs orthodoxes dans le discours sur l’avortement.

Un manifestant proteste contre l’avortement légalisé, en faveur des républicains, aux abords du Capitole américain de Washington, le 5 octobre 2018. (Crédit : AFP PHOTO / JIM WATSON)

En 2019, quand New York avait élargi sa loi sur l’avortement, plusieurs groupes orthodoxes avaient condamné cette initiative. Certaines femmes de la communauté s’étaient interrogées sur la raison pour laquelle ils s’opposaient à un changement qui, in fine, rendait plus facile de suivre l’avis des rabbins. A ce moment-là, un responsable orthodoxe avait affirmé, dans un article de JTA, que le « droit » à avorter n’était pas le bon terme pour évoquer le positionnement juif face à l’avortement.

« L’interdiction totale de l’avortement, c’est sûr, priverait les femmes juives de la capacité d’agir de manière responsable lorsque l’avortement est exigé du point de vue de la loi juive », avait écrit le rabbin Avi Shafran dans son article. « Et ce que des groupes orthodoxes comme Agudath Israel of America, pour lequel je travaille moi-même, prônons depuis longtemps est une régulation de l’avortement par le biais de lois qui interdiraient de manière générale le meurtre injustifiable de fœtus, tout en protégeant le droit à l’avortement dans des cas exceptionnels. »

Selon les estimations, environ un quart des Américaines subiront un avortement avant l’âge de 45 ans – et il y a de nombreuses Juives parmi elles. Nous avons publié les histoires que certaines nous ont racontées : en voilà une (en anglais) que nos partenaires de Kveller, le site juif spécialisé dans la parentalité, a publié l’année dernière, un récit livré par une femme rabbin et une future mère qui désirait désespérément mener à terme la grossesse qu’elle a dû interrompre.

Et voilà l’histoire « très juive » (encore en anglais), selon celle qui l’a racontée, d’une femme rabbin qui dit avoir eu recours à l’avortement « tout simplement » parce qu’elle ne voulait pas être enceinte – un choix que la tradition juive protège également, assure-t-elle.

Le représentant républicain du Texas Louie Gohmert pendant les 40 ans de l’association israélienne anti-avortement EFRAT, à Washington, le 15 juin 2017. (Crédit : Shmuel Lenchevsky)

« Si on tente d’affirmer que les restrictions placées sur l’avortement sont justifiées du point de vue de la liberté religieuse, nous pouvons expliquer que notre liberté religieuse exige que nous puissions avoir accès à l’avortement quand il est nécessaire et désiré », écrit la femme rabbin, Rachael Pass.

Et Barbara Dobkin, féministe juive de longue date, s’est pour sa part rappelée comment elle avait aidé une amie à avorter illégalement en 1966. « Et si on parlait la crise que représente la perte du droit à prendre ses propres décisions en ce qui concerne son propre corps ? », a-t-elle interrogé. « Où est l’indignation communautaire, ici ? »

Cette indignation est bien là aujourd’hui – avec l’avis de la Cour suprême qui a soulevé la controverse dans tout le pays. Reste à savoir si l’ultime décision correspondra à ce que la fuite d’information a laissé entrevoir : la Cour suprême diffuse généralement la plus grande partie de ses jugements au mois de juin.

Mais nous savons d’ores et déjà que les analystes spécialistes du droit estiment qu’une femme juive serait la plaignante parfaite dans un dossier remettant en cause le renversement de l’arrêt Roe v. Wade.

Une foule rassemblée aux abords de la Cour suprême à Washington, le 3 mai 2022. (Crédit :AP/Alex Brandon)

Nous savons que le NCJW prévoit un rassemblement juif en faveur de l’avortement à Washington en date du 17 mai et que les pro-choix se préparent à un monde où l’arrêt Roe v. Wade ne ferait plus autorité.

Et nous savons également que pour les groupes orthodoxes, l’équilibre entre le soutien aux républicains et la défense de la Halakha, ainsi que le droit à vivre selon ses préceptes, est devenu plus difficile à trouver.

Nous prévoyons d’aborder le sujet sous tous ces angles, et sous d’autres encore, dans les prochains jours.

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