La fermeture du consulat US a-t-elle nui aux liens avec les Palestiniens ?
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La fermeture du consulat US a-t-elle nui aux liens avec les Palestiniens ?

L'administration Trump avait dit que la fusion du consulat et de l'ambassade répondait à un souci d'efficacité. Mais cela a plutôt compliqué les choses, disent les diplomates

Jacob Magid

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

Illustration : Des activistes palestiniens placent un tee-shirt avec un logo représentant leur futur État sous le panneau du consulat américain pendant une manifestation à Jérusalem, le 21 septembre 2021. (Crédit : AP/Dusan Vranic; Illustration: Joshua Davidovich)
Illustration : Des activistes palestiniens placent un tee-shirt avec un logo représentant leur futur État sous le panneau du consulat américain pendant une manifestation à Jérusalem, le 21 septembre 2021. (Crédit : AP/Dusan Vranic; Illustration: Joshua Davidovich)

Il y a deux ans, les diplomates américains s’étaient réunis dans la cour du consulat général américain, sur la rue Agron, à Jérusalem, pour marquer la fermeture de la mission diplomatique après 175 ans de bons et loyaux services.

Citant un souci d’efficacité, l’administration Trump avait décidé de déplacer le bureau qui, durant des décennies, avait assuré la représentation de facto des Etats-Unis auprès des Palestiniens au cœur de sa nouvelle ambassade au sein de l’État juif, dans la capitale. Cette initiative controversée avait été dénoncée par une majorité de travailleurs du consulat, qui l’avaient considérée comme une rétrogradation des relations entre Américains et Palestiniens qui saboterait leur travail, selon d’anciens diplomates qui se sont exprimés auprès du Times of Israel sous couvert d’anonymat.

La consule-général Karen Sasahara, dont le poste avait ensuite disparu, s’était adressée aux dizaines de salariés des services diplomatiques présents lors de cet événement, les remerciant pour leurs efforts visant à dynamiser les liens entre les Etats-Unis et les Palestiniens au fil des années.

A la fin de la cérémonie, l’un des gardes de la mission avait commencé à abaisser le drapeau américain qui flottait jusqu’alors sur le site.

« Et là, il s’est coincé », se souvient un diplomate.

« Alors qu’ils essayaient de le descendre – ça a dû durer cinq minutes – on est restés là, bizarrement, en pensant tous la même chose : Le drapeau, lui, il sait ce qu’il va se passer », continue le diplomate. « Le drapeau sait, lui – mais l’administration, pour sa part, n’est pas en mesure d’admettre que sa décision aura des conséquences terribles ».

Le bâtiment du consulat des États-Unis à Jérusalem, le 4 mars 2019. (AP/Ariel Schalit)

Aujourd’hui, alors que l’administration Biden cherche à réparer les liens abîmés avec les Palestiniens, les diplomates qui étaient en poste à Jérusalem au moment de la fermeture du consulat affirment qu’il va être essentiel de rouvrir ce dernier pour permettre aux relations de reprendre. S’exprimant auprès du Times of Israel, ces responsables lèvent le rideau, pour la première fois, sur l’ampleur de l’opposition interne à la fusion entre le consulat de la rue Agron et la nouvelle ambassade de Jérusalem, une fusion qui, selon eux, a été bâclée et qui a eu pour résultat de nuire gravement à la capacité des diplomates de s’engager auprès de l’Autorité palestinienne.

« On est préparé à des changements politiques rapides entre les administrations mais on s’attend aussi à ce qu’il y ait un certain niveau de respect dans ce processus. Et il n’y a rien eu de tout ça dans la fermeture du consulat, » déplore un responsable du corps diplomatique qui se trouvait au sein de l’État juif au moment de l’annonce de la fusion. « [L’ambassadeur américain en Israël David] Friedman et quelques autres personnes, à Washington, ont pris cette décision sans consulter qui que ce soit ».

Selon les diplomates, cette initiative a nui à leur capacité à faire leur travail. Les dépêches passaient dorénavant par Friedman – un soutien de longue date du mouvement pro-implantation et un critique de l’Autorité palestinienne. Les rencontres avec les officiels palestiniens, et même européens, avaient été rendues impossibles, les responsables américains n’étant plus considérés comme des intermédiaires impartiaux dans le conflit israélo-palestinien.

Plusieurs diplomates américains qui travaillaient au consulat avaient présenté leur démission et d’autres avaient demandé – et obtenu – leur transfert ailleurs.

L’ambassadeur américain en Israël, David Friedman, s’exprimant lors d’un événement à l’université d’Ariel en Samarie, le 28 octobre 2020. (Capture d’écran GPO)

Friedman, malgré tout, avait défendu cette fermeture en disant qu’elle était nécessaire pour mettre un terme à une situation dans laquelle les responsables de l’ambassade américaine et du consulat étaient amenés à épouser deux visions concurrentes, formées par les contacts respectifs entretenus avec les Israéliens d’un côté et les Palestiniens de l’autre.

« Il n’y a aucune raison particulière justifiant que la diplomatie, dans ce pays, ne puisse pas s’exprimer d’une seule et même voix », avait-il estimé. « Cela crée de la confusion. Un grand nombre de pays sont compliqués, eux aussi, mais ils comptent tous une seule ambassade avec un consulat correspondant qui rend des comptes ».

Changement de panneau ou changement de cap ?

De prime abord, la décision prise par l’administration Trump avait bien pu ne pas paraître aussi spectaculaire et aussi forte de conséquences.

Avant la fusion, la plus grande partie des services consulaires (comme l’émission des visas et des passeports) étaient assurés depuis le bâtiment moderne du consulat qui était situé dans le quartier d’Arnona, dans la périphérie de la capitale. Les fonctionnaires impliqués dans divers aspects de la diplomatie, comme les affaires publiques et les questions économiques, travaillaient pour leur part depuis le bâtiment historique du consulat, sur la rue Agron, dans un ancien presbytère vieux de 150 ans et placé au bord d’une artère principale de Jérusalem, près du centre-ville.

Après la fusion, ce bâtiment, qui servait aussi de résidence pour le consul-général, est devenu le siège de l’unité des Affaires palestiniennes. Le site de la rue Agron est devenu une dépendance du bâtiment d’Arnona qui avait d’ores et déjà été transformé en vaisseau-amiral de l’ambassade. (A Tel Aviv, l’ambassade du front de mer, qui ressemble à une forteresse, est devenue une « succursale de l’ambassade ».)

La majorité des personnels du consulat a continué à servir les résidents de Jérusalem-Est, de Cisjordanie et de la Bande de Gaza – comme ils le faisaient déjà avant le mois de mars 2019 – et ils ont même continué à offrir leurs services dans le même bâtiment de la rue Agron. Les responsables du corps diplomatique ont, pour leur part, continué à donner à Washington toutes les informations portant sur l’évolution de la situation dans les Territoires palestiniens. Ils ont conservé la mission de construire des relations avec les résidents et les représentants de ces territoires – une mission qui leur incombait déjà avant la fusion.

Les habitants d’implantations de Cisjordanie et les habitants juifs de Jérusalem-Est pour leur part sont passés sous les auspices de l’ambassade, comme tous les autres Israéliens.

De l’extérieur, le seul changement physique à avoir eu lieu a été le retrait du panneau « Consulat général des Etats-Unis » qui était placé sur le devant du bâtiment en pierres de Jérusalem, et son remplacement par une plaque disant « Ambassade américaine en Israël ».

Mais les diplomates américains de Jérusalem avaient déclaré, à l’époque, qu’un changement de cap était en train de se passer en coulisses avec la perte d’un consul-général indépendant qui ne devait pas en répondre à l’ambassadeur.

L’ambassadeur américain en Israël, David Friedman, prend la parole lors de la cérémonie d’ouverture officielle de l’ambassade américaine à Jérusalem le 14 mai 2018. (Yonatan Sindel / Flash90)

« En supprimant le consul-général – représentant indépendant de facto auprès des Palestiniens qui n’avaient pas besoin de passer par l’ambassadeur américain en Israël pour donner à Washington des informations sur la situation – toutes les informations ont donc dû transiter par le biais de Friedman », note un ancien diplomate s’exprimant sous couvert d’anonymat.

Cette initiative a entravé la transmission des informations portant sur certaines activités de Cisjordanie qui auraient pu nuire aux politiques pro-implantations soutenues par Friedman, indiquent certaines sources.

Trois cadres des services étrangers, stationnés à Jérusalem à ce moment-là, affirment que le nombre de dépêches concernant les constructions dans les implantations et les violences des partisans pro-implantation ont baissé de manière significative.

Et ceci pour des raisons très variées, selon un ancien diplomate : Certaines informations se sont perdues au cours du processus de tri et d’autres ont été auto-censurées par les diplomates qui ont eu le sentiment que Friedman n’apprécierait pas d’être amené à les lire.

Mais la raison la plus significative a été liée à la réduction du personnel : Avant la fusion, le consulat avait un employé chargé de prendre en charge les habitants d’implantations eux-mêmes, ainsi que leurs interactions avec les Palestiniens. Après, ce poste a disparu. Un autre poste, à Tel Aviv, a été maintenu, dont la mission était de suivre les politiques mises en œuvre par les différents bureaux gouvernementaux israéliens et les communiqués concernant les implantations, et d’en informer Washington.

La photo parue sur la page officielle de l’ambassade américaine de Jérusalem sur Twitter avec la légende : « Le bureau de l’ambassade US à Tel Aviv est prêt pour la marche des FIERTES demain ! », le 13 juin 2019 (Capture d’écran : Twitter)

« Ils voulaient qu’Israël gagne en force et augmente son pouvoir dans les implantations et en Cisjordanie et ils voulaient réduire au silence les décisionnaires politiques et les bureaucrates qui, sur le terrain, pourraient – grâce à leur expérience, leurs connaissances et leurs relations – être amenés à contredire le narratif fantaisiste qui était construit pour le public », explique un ancien diplomate.

Avec cette baisse des informations transmises sur les activités d’implantation, les rencontres avec les responsables palestiniens sont, elles aussi, devenues plus rares. L’AP avait averti qu’elle cesserait les contacts officiels avec les Etats-Unis suite à la décision de transférer l’ambassade américaine de Tel Aviv et Jérusalem, cessant toutes ses interactions avec les dirigeants de ce qui était, dans le passé, le consulat. Elle avait cependant accepté de rencontrer quelques jeunes diplomates américains, disent les cadres du corps diplomatique. Les Européens avaient eux aussi réduit le nombre de leurs rencontres avec les personnels qui, dans le passé, étaient rattachés au consulat.

« Les Européens savaient très bien que la fermeture du consulat n’était pas la décision des diplomates de carrière américains mais ils appréhendaient vraiment d’affronter directement Trump à Washington », note un ancien diplomate.

C’est ainsi que les Etats-Unis sont devenus la seule puissance mondiale majeure sans consulat indépendant pour les Palestiniens. Les autres pays ont continué à se rencontrer et à coordonner leurs politiques sur le sujet, mais les responsables américains n’étaient pas toujours invités à ces réunions, déclare Ari Gore, ancien cadre économique au consulat de Jérusalem.

« Alors que l’objectif qui avait été établi était une plus grande efficacité, la fusion nous a placés dans l’incapacité de tirer parti de nos relations avec nos partenaires en leur demandant de porter une partie de la charge », ajoute-t-il.

Même si la plus grande partie des diplomates qui se sont exprimés auprès du ToI ont réclamé l’anonymat, Gore, qui ne travaille plus pour le département d’État américain, dit avoir été suffisamment troublé par cette initiative pour désirer aujourd’hui apporter son témoignage au grand jour.

« J’ai l’impression qu’on a tenté de saper les bureaucrates qui travaillaient sur le dossier palestinien et, par ricochet, de saper le positionnement adopté par les Palestiniens face aux négociations en leur interdisant d’avoir un accès direct à Washington », dit-il.

Friedman, de son côté, avait affirmé que la fusion permettait, au contraire, aux Palestiniens d’accéder plus facilement à l’administration américaine. « Quand vous êtes ambassadeur, les gens écoutent ce que vous avez à dire. Quand vous êtes consul-général, vous êtes en communication avec un trou noir au sein du département d’État – et les informations n’en sortent jamais », avait-il déclaré.

Mais un ex-diplomate, qui a demandé à ce que son identité ne soit pas révélée, a noté l’importance du maintien d’une entité indépendante chargée d’assurer les contacts entre Washington et les Palestiniens, de manière à ce que cette relation ne soit pas influencée par les liens entretenus entre les Etats-Unis et Israël.

Le site de l’ambassade américaine à Jérusalem avant son inauguration, le 13 mai 2018. (Yonatan Sindel / Flash90)

« Le lieu où vous vous trouvez influence votre point de vue », explique l’ancien cadre du corps diplomatique. « Cela ne signifie pas que tous ceux qui se trouvent aux bureaux de Tel Aviv appréhenderont automatiquement la situation du point de vue israélien et que ceux qui sont au consulat verront uniquement les choses du point de vue palestinien – mais cela peut influencer la formation d’un point de vue, en effet, de se trouver à un endroit où à un autre ».

« C’est pour ça qu’il est important d’avoir les deux, parce que si on fusionne, on permet à un point de vue de prendre le pas sur l’autre », poursuit-il.

Un sentiment que partage Ilan Goldenberg, directeur de cabinet pour l’envoyé spécial chargé des négociations entre Israël et les Palestiniens au département d’État, sous l’administration Obama. « Le consulat assurait depuis les années 1990, le lien avec les Palestiniens et, dans les faits, il était déterminant dans notre capacité à mener les négociations de paix et à jouer notre rôle d’intermédiaire entre les deux parties », dit-il.

Jusqu’à sa fermeture, le consulat de Jérusalem était l’une des deux missions indépendantes installées par les Etats-Unis dans le monde en raison du statut unique du secteur dont il était responsable – l’autre étant à Hong-Kong.

De son côté, le conseiller diplomatique du président de l’Autorité palestinienne, Majdi al-Khalidi, explique que le consulat « était une mémoire institutionnelle » pour les Palestiniens.

« Les premiers immigrants palestiniens partis aux Etats-Unis avaient obtenu leur visa là-bas, et il s’occupait des pèlerins américains venant en Palestine. Il avait établi une présence diplomatique robuste qui avait joué un rôle déterminant dans le processus de paix, et qui faisait dorénavant partie de la vie quotidienne des Palestiniens sous de nombreux aspects, de la politique jusqu’à l’économie en passant par les activités culturelles »,
dit-il.

« C’est devenu quelque chose d’impossible avec les arrangements actuels, et a fortiori avec une ambassade dont nous ne reconnaissons certainement pas la légitimité. C’est l’une des raisons pour lesquelles la réouverture du consulat américain est un pas fondamental à faire pour avancer dans la bonne direction », ajoute Khalidi.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (G) et l’ambassadeur américain en Israël David Friedman (2e G) dans l’implantation d’Ariel, au nord de la Cisjordanie, le 24 février 2020. (Crédit : David Azagury/ Ambassade des États-Unis à Jérusalem)

Hors-circuit

Selon Gore et d’autres diplomates, la décision de la fermeture du consulat, en octobre 2018, a été prise sans avertissement préalable des personnes sur le terrain et sans les avoir sollicités auparavant pour avis, coupant l’herbe sous le pied de leurs efforts diplomatiques.

« Je m’en souviens bien parce que ça a été tout simplement annoncé. Aucun avertissement, aucune consultation, aucune réflexion sur les avantages et les désavantages d’une telle décision, ni sur les effets ou sur l’impact d’une telle initiative sur l’image locale du pouvoir des Etats-Unis », dit-il.

« Nous avons appris la fusion par des communiqués de presse », ajoute Gore, qui avait lu l’annonce faite par le secrétaire d’État Mike Pompeo à ce sujet alors qu’il se rendait à une réunion consacrée à la coordination politique sur Gaza avec des homologues, une réunion organisée à l’ambassade américaine au Caire.

« Cette décision a été prise dans le cadre de nos efforts visant à améliorer l’efficacité de nos opérations dans le monde », avait précisé le communiqué de presse.

L’ancien diplomate américain Ari Gore. (Autorisation)

Gore note avoir été aussi surpris que ses homologues du Caire, qui s’étaient alors interrogés sur la raison pour laquelle « ils perdaient du temps avec nous alors que nous étions totalement en dehors du coup et que nous ne savions même pas que le bureau n’existerait plus d’ici quelques mois ».

Deux hauts-diplomates du consulat confirment ne pas avoir été avertis au préalable de la décision.

Friedman, qui a longuement évoqué cette fusion auprès du ToI, a insisté sur le fait que « les hauts-responsables et notamment la consule générale avait connaissance de cette fusion et ils s’y préparaient depuis un certain temps ».

Le département d’État, pour sa part, a refusé de nous permettre de nous entretenir avec Sasahara, qui est dorénavant secrétaire adjointe du vice secrétaire d’État pour l’Afrique du nord.

Des voix dissidentes

Depuis 1971, le Département d’État a mis en place un canal ouvert aux diplomates stationnés à l’étranger pour qu’ils puissent faire part de leurs inquiétudes au sujet des décisions politiques prises par les États-Unis sans craindre de représailles au ministère des Affaires étrangères américain. Ce mécanisme est utilisé avec parcimonie mais deux dépêches exprimant leur mécontentement avaient été envoyées depuis Jérusalem sous l’administration Trump. L’une portait sur l’annonce de la fusion entre consulat et ambassade, confirme Friedman.

La dépêche, qui avait été transmise lors des derniers jours d’existence de la mission, avait été signée par une dizaine de diplomates, et notamment par des responsables du corps diplomatiques du monde entier.

Si le contenu du message est classifié, des sources indiquent qu’il critiquait entre autres la fusion, soulignant les nombreuses raisons évoquées ci-dessus.

« Aucune des personnes avec lesquelles je me suis entretenu n’a fait part de son désaccord avec l’ensemble du contenu de la dépêche même si certaines étaient inquiètes d’apposer leur signature, craignant d’éventuelles conséquences », a confié récemment l’un des auteurs du message.

L’ambassadeur américain en Israël, David Friedman (4e en partant de la droite), visite l’implantation d’Efrat avec des dirigeants d’implantations, le 20 février 2020. (Autorisation)

Friedman explique avoir eu connaissance du message et l’avoir laissé remonter à Washington sans modification.

L’administration Trump, qui avait légalement l’obligation de répondre à la dépêche, s’est contentée de répéter la déclaration annonçant la fusion et a choisi de ne pas répondre aux préoccupations exprimées par les diplomates, dit l’un des cosignataires.

« Je savais très bien que cela n’allait pas entraîner un changement de cap, mais je ne voulais pas avoir le sentiment que je n’avais pas fait tout ce qui était possible, tout ce qui était attendu de moi dans le cadre de mes fonctions », ajoute-t-il.

Plus de chambre d’écho

Friedman rejette l’idée que la fusion ait été décidée pour marginaliser délibérément les Palestiniens, disant qu’elle a eu pour objectif de remédier à une situation où les diplomates, dans la région, semblaient travailler en poursuivant des objectifs opposés.

« Washington recevait des informations de deux groupes de diplomates différents situés à quelques kilomètres seulement les uns des autres, mais qui écrivaient des choses complètement différentes. Ce qui s’avère être très inefficace », commente l’ancien ambassadeur. « En mettant en place la fusion, ce que nous avons fait a été d’obliger les deux corps diplomatiques à travailler ensemble pour qu’ils parviennent à concilier les problèmes – sans prendre un parti-pris, mais, au moins, en mettant tout le monde au diapason ».

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas et le président américain Donald Trump à l’hôtel Palace lors de la 72e Assemblée générale des Nations Unies le 20 septembre 2017, à New York. (AFP/Brendan Smialowski)

L’envoyé déplore une vieille politique qui empêchait les responsables de l’ambassade en charge du contrôle des implantations de seulement entrer en Cisjordanie. Friedman affirme aussi que les personnels du consulat n’entretenaient pratiquement aucun contact avec les habitants d’implantations même s’ils étaient chargés de s’occuper d’eux – une affirmation vigoureusement démentie par les ex-diplomates que nous avons interviewés.

Friedman déclare que les travailleurs qui réclamaient d’être intégrés au consulat avaient tendance, à la base, à afficher plus de sympathie à l’égard de la cause palestinienne, ce qui entraînait des informations « partiales » sur les questions des droits de l’Homme, des implantations et sur les affaires palestiniennes.

« J’avais rencontré les employés palestiniens au consulat-général après l’annonce de la fusion et je leur avais expliqué que l’inconvénient était qu’ils ne pourraient plus disposer de leur propre chambre d’écho où ils pouvaient se plaindre et faire entendre leurs points de vue… Mais que l’avantage, c’est que s’il n’y avait plus de chambre d’écho , il y aurait un endroit où ils pourraient directement s’entretenir avec quelqu’un d’impliqué dans l’élaboration du plan de paix, avec quelqu’un qui entretenait des relations avec le président et avec le secrétaire d’État », poursuit l’ex-envoyé.

Le secrétaire d’État James Baker, deuxième à droite, rencontre des membres d’une délégation palestinienne au consulat américain de Jérusalem, le 12 mars 1991. (Crédit : AP/Jeff Widener)

Friedman maintient que le consulat n’était devenu que « par accident » un représentant de facto des Palestiniens – lorsque la diplomatie américano-palestinienne était partie d’une hypothèse inscrite dans les accords d’Oslo – celle que les Palestiniens auraient rapidement un État. Ils avaient alors commencé à l’utiliser comme base indépendante pratique.

Mais alors que la perspective de la fondation d’un État palestinien semble dorénavant éloignée, Friedman estime que la réouverture d’un consulat indépendant serait inappropriée. « Nous n’avons pas de mission auprès des Kurdes », fait-il valoir.

Symboles et signaux

Lara Friedman (qui n’a aucun lien avec l’ambassadeur), ancienne responsable du suivi des activités dans les implantations au consulat de Jérusalem dans les années 1990, note que la fermeture du consulat était désirée depuis longtemps par les habitants d’implantation et par leurs partisans.

« Ils veulent pouvoir dire que tout Jérusalem appartient à Israël et qu’il n’y a qu’un seul regroupement légitime qui s’étend du fleuve à la mer », explique-t-elle. « Et disposer d’une représentation diplomatique qui n’est pas liée au gouvernement d’Israël vient contredire cela ».

Passer par le consulat américain ennuyait les chefs d’implantations depuis longtemps mais ces derniers s’étaient néanmoins adaptés, continue Lara Friedman, qui fait remarquer que les responsables d’implantation venaient, chaque année, à la fête organisée par le consulat lors du 4 juillet plutôt qu’à celle qui avait lieu à la résidence de l’ambassadeur, à Herzliya.

Un manifestant de droite lors d’une manifestation contre la visite de la Secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice aux abords du consulat des États-Unis à Jérusalem, le 4 novembre 2007. (Crédit : AP/Kevin Frayer)

Elle note que même si l’administration Biden décide d’ouvrir un consulat pour les Palestiniens, tant que l’ambassade continuera sur la ligne politique instituée par Trump de travailler de la même façon pour les Israéliens vivant des deux côtés de la Ligne verte, Washington traitera « de facto la Cisjordanie comme un territoire souverain israélien ».

Friedman, qui est dorénavant présidente de la Fondation pour la paix au Moyen-Orient, basée à Washington, rejette catégoriquement que la fusion ait été une amélioration. « C’est, dans les faits, dire… au président de l’AP Mahmoud Abbas qu’il est dorénavant l’équivalent du maire de Haïfa », s’exclame-t-elle.

Evoquant un autre problème qui, selon elle, découle du raisonnement de l’envoyé américain concernant l’annulation du poste de consul-général, elle indique que « l’idée qu’il est mauvais pour la politique américaine d’avoir plus d’un seul point de vue revient à dire que que moins d’information il y a, mieux c’est ».

Un haut-diplomate minimise l’importance de la fusion dans la détermination de l’évolution des négociations de paix ou face au pouvoir affaibli de Ramallah dans ces dernières, ajoutant que l’issue du conflit ne sera pas déterminé par le statut de la mission.

De gauche à droite : le directeur exécutif de B’Tselem, Hagai El-Ad, Lara Friedman de Américains pour La Paix Maintenant, et le professeur François Dubuisson de l’Université libre de Bruxelles, pendant une rencontre du Conseil de sécurité des Nations unies sur les implantations israéliennes, à New York, le 14 octobre 2016. (Crédit : capture d’écran UN TV)

« Si on en arrive au point où un accord de paix officiel peut être conclu, ce sera une décision politique qui n’aura rien à voir avec l’existence ou non d’un consulat indépendant », explique le diplomate.

En même temps, il reconnaît le symbolisme politique que pouvait avoir le consulat pour les Palestiniens.

Mais tandis que l’administration Biden a fait part de son désir d’ouvrir une mission auprès des Palestiniens, revenir au statu-quo ne sera pas chose facile. Ouvrir un consulat indépendant à Jérusalem nécessitera d’obtenir l’autorisation du gouvernement israélien, qui ne bondira probablement pas sur cette opportunité d’ouvrir ses portes à une entité qui remet en cause la souveraineté de l’État juif sur la ville sainte dans son ensemble.

Des sources proches du dossier disent que Washington pense qu’Israël acceptera finalement cette initiative, préférant réserver ses objections les plus féroces à d’autres questions plus pressantes.

Trouver un lieu susceptible d’accueillir le consulat reste néanmoins un terrain miné.

Installer la mission à Jérusalem-Est entraînera probablement plus de critiques du côté israélien, au vu du signal envoyé par les États-Unis sur le secteur qui, selon eux, est appelé à devenir la future capitale d’un État palestinien. Et la placer ailleurs, en Cisjordanie, pourrait entraîner la colère de Ramallah pour la même raison.

Le vice-président américain Joseph Biden (à gauche) avec le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas avant leur réunion à Ramallah, en Cisjordanie, le 10 mars 2010. (AP Photo / Tara Todras-Whitehill)

Des sources notent que le plus simple serait que le consulat retrouve sa place sur la rue Agron, à Jérusalem-Ouest, ce qui permettrait de restaurer presque totalement le statu-quo. Tandis que l’administration Trump a fait du bâtiment la nouvelle résidence de l’ambassadeur, vendant à Sheldon Adelson l’ancienne qui était située à Herzliya, cette initiative pourrait poser des difficultés significatives.

Mais finalement, peu importe sa nouvelle localisation : pour les anciens diplomates, c’est la réouverture d’un consulat qui reste cruciale, sous une forme ou sous une autre.

« Un bureau indépendant signale à ceux qui travaillent à vos côtés que vous allez être soutenu », dit Gore, « que ce que vous allez dire aura de l’importance et que les personnes dont vous avez la charge ont, elles aussi, de l’importance ».

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