La qualité de l’eau du fleuve où Jésus aurait été baptisé soulève des inquiétudes
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La qualité de l’eau du fleuve où Jésus aurait été baptisé soulève des inquiétudes

L'hygiène de l’eau du Jourdain, pose certains problèmes ; les autorités affirment pourtant qu’elle est propre

Un pèlerin chrétien orthodoxe prend un bain dans le Jourdain, dans le cadre d'une cérémonie de baptême traditionnelle sur le site de Qasr el Yahud, l'endroit où l'on pense que Jésus a été baptisé, près de la ville de Jéricho, en Cisjordanie, le 11 avril 2015. (Crédit : Maxim Dinshtein / Flash90)
Un pèlerin chrétien orthodoxe prend un bain dans le Jourdain, dans le cadre d'une cérémonie de baptême traditionnelle sur le site de Qasr el Yahud, l'endroit où l'on pense que Jésus a été baptisé, près de la ville de Jéricho, en Cisjordanie, le 11 avril 2015. (Crédit : Maxim Dinshtein / Flash90)

Une organisation pour la protection de l’environnement a déclaré que les plus d’un demi-million de personnes qui se rendent chaque année sur le site du baptême de Jésus chaque année pourraient se tremper dans des eaux usées et s’exposer à de risques graves pour leur santé.

La question de la protection et de l’amélioration de la qualité de l’eau du fleuve du Jourdain, un site inextricablement lié au judaïsme et au christianisme, est particulièrement pertinente alors que le pape François a publié, jeudi, un document très attendu sur l’environnement intitulé « Laudato Si » (« Loué soit tu »).

Le document décrit la responsabilité spirituelle de l’Eglise catholique – qui se doit, d’après le pape, de protéger l’environnement – devrait avoir un impact profond sur la manière dont les organisations religieuses aborderont les questions environnementales.

La semaine dernière, le groupe environnemental jordano-palestino-israélien EcoPeace, (anciennement Les Amis de la terre Moyen-Orient) a publié un plan directeur de 180 pages, décrivant une feuille de route des mesures concrètes à adopter pour nettoyer le Jourdain, un fleuve utilisé par les Israéliens, les Jordaniens et les Palestiniens. Près de 96 % du flux traditionnel du Jourdain a été détourné à des fins agricoles et domestiques.

Dans le même temps, des effluents et des eaux d’égout non traitées ont été déversés dans le bassin de la rivière, détruisant son habitat naturel. Bien que des efforts aient récemment été fournis pour améliorer la qualité de l’eau du fleuve, les autorités israéliennes surveillent constamment les niveaux d’eau pour des raisons de sécurité et la propreté de l’eau peut être encore considérablement améliorée.

Le plan directeur adopte une approche holistique de la préservation de l’environnement, et l’un des principaux objectifs est d’améliorer la situation économique de la vallée du Jourdain par le tourisme et la création d’emplois liés à l’industrie du tourisme.

[Lire l’article : Sauver le Jourdain : les activistes et le bourbier politique régional]

Mais l’un des obstacles majeurs à l’augmentation du tourisme chrétien dans la vallée du Jourdain est que l’eau est de si mauvaise qualité qu’elle peut rendre les baptêmes désagréables, a déclaré le directeur d’EcoPeace israélien Gidon Bromberg.

« La qualité de l’eau est tout sauf sainte dans la nature », a-t-il indiqué. « La qualité de l’eau sur toute la longueur de la rivière du sud d’Alumot [un barrage en dessous de la mer de Galilée] est un mélange d’eaux usées non traitées et partiellement traitées, d’eaux de ruissellement agricoles, de déchets de poissons et d’eaux salines des ruisseaux pour réduire la salinité de la mer du Galilée… Si dans le passé le Jourdain avait un écoulement rapide et était une source d’eau douce massive, aujourd’hui le Jourdain s’écoule à peine et a une qualité de l’eau très pauvre. »

« L’eau au site du baptême est malsaine », a ajouté Nader Khateeb, le directeur palestinien d’EcoPeace. « Elle présente de gros risques potentiels pour la santé. Nous pensons que les gens qui veulent être baptisés dans cette partie de la rivière devraient être baptisés dans une eau fraîche et saine. »

Les pèlerins chrétiens orthodoxes prennent un bain dans le fleuve du Jourdain dans le cadre d'une cérémonie de baptême de l'épiphanie sur le site de Qasr el Yahud le 18 janvier 2015 (Crédit : Abir Sultan / Flash90)
Les pèlerins chrétiens orthodoxes prennent un bain dans le fleuve du Jourdain, dans le cadre d’une cérémonie de baptême de l’épiphanie sur le site de Qasr el Yahud, le 18 janvier 2015. (Crédit : Abir Sultan / Flash90)

Le plan d’EcoPeace décrit les mesures spécifiques qui peuvent être prises immédiatement pour améliorer la qualité de l’eau du Jourdain – dont la mise en place de systèmes de traitement des eaux usées appropriés sur le côté jordanien et des programmes d’efficacité agricoles sur le côté palestinien. EcoPeace espère également encourager l’Autorité de l’eau d’Israël d’augmenter le débit d’eau douce provenant de la mer de Galilée, ce qui diluerait les polluants. « Nous ne sommes peut-être pas en mesure de remettre le Jourdain dans son état original, mais nous pouvons créer un moteur économique dans le Jourdain, ne pas le garder comme une zone militaire fermée », a déclaré Khateeb.

Le tourisme est une façon de créer ce moteur économique, même dans la situation politique actuelle.

« Il y a une proposition pour former un groupe de travail trilatéral sur le tourisme pour amener les touristes à visiter la vallée du Jourdain de toute part, de le promouvoir comme une vallée de paix, avec un fleuve propre comme pièce maîtresse », a expliqué Bromberg. Une rivière polluée retarderait la croissance possible du tourisme, donc améliorer la qualité de l’eau est de la plus haute importance.

Plonger ou ne pas plonger ?

Un site du baptême populaire juste au sud de Kinneret, appelé Yardenit, attire environ un demi-million de touristes par an, parce que ce site est situé au nord du barrage d’Alumot et n’a pas de problèmes avec la pollution. Le site dispose de 12 piscines de baptême séparées, de zones pour les cérémonies de baptême en masse et d’un accès pour les handicapés.

Les problèmes de pollution se posent plus au sud. A une centaine de kilomètres au sud de Yardenit, se trouve le site du baptême Qasr al Yahud sur le côté israélo-palestinien du Jourdain, près de Jéricho.

C’est ici que beaucoup de chrétiens croient, et c’est ainsi que le présente le ministère israélien du tourisme, que se trouve l’endroit où Jean le Baptiste a baptisé Jésus Christ. Il y a aussi un site concurrent de l’autre côté du fleuve, du côté jordanien, appelé Béthanie au-delà du Jourdain, où les historiens jordaniens et les responsables du tourisme jordaniens affirment que Jésus a été baptisé.

Selon un rapport du ministère de l’environnement de 2014, le nombre de coliformes fécaux pour le site de Qasr al Yahud mesurée en novembre 2013 était de 2300 pour 100 ml.

Les normes du ministère de la Santé pour autoriser une baignade sur les plages posent 400 coliformes fécaux par 100 ml comme un maximum, norme au-delà de laquelle une plage est fermée au public. Cela signifie que le nombre de coliformes fécaux présent sur le site est parfois près de six fois plus élevé que ce qui est considéré comme un endroit sain pour s’immerger.

Les fleuves mobiles sont difficiles à mesurer parce qu’elles sont dynamiques, donc les niveaux changent radicalement d’heure en heure. Six mois avant, en mai, le ministère de l’environnement avait mesuré seulement 190 coliformes fécaux pour 100 ml, ce qui était dans les limites. Les niveaux plus élevés de novembre auraient pu être en raison de pluies récentes ou d’autres facteurs.

« Étant donné que nous savons qu’il y a un problème avec les déversements d’eaux usées, si nous voulons que la population soit avertie, il devrait y avoir une surveillance en direct sur le site », a déclaré Bromberg. « Si les égouts se déversent dans la rivière, ils peuvent fermer le site pendant une heure et puis le rouvrir. »

Les coliformes fécaux en eux même ne sont pas dangereux, mais on les mesure car souvent c’est un indicateur de la présence d’eaux usées non traitées et de bactéries plus nocives.

Un enfant est baptisé pendant la Pâque orthodoxe sur le site Qasr al-Yahud le 14 avril 2009 (Crédit : Matanya Tausig / flash 90)
Un enfant est baptisé pendant la Pâque orthodoxe, sur le site Qasr al-Yahud, le 14 avril 2009. (Crédit : Matanya Tausig / flash 90)

Le ministère de la Santé teste l’eau sur le site de baptême toutes les deux semaines mais a refusé de partager leurs résultats avec le Times of Israël. Le ministère de l’environnement, l’Autorité pour la nature et les parcs et l’Autorité de l’eau effectuent également des tests supplémentaires périodiquement mais eux non plus n’ont pas souhaité partager les résultats de leurs tests.

« Selon les rapports de ces groupes, il n’y a pas d’eaux usées non traitées sur le site Qasr Al Yahud », », a déclaré la porte-parole du ministère de la Santé, Einav Shimron.

« La qualité de l’eau dans les cours d’eau alimentant le Jourdain s’est beaucoup améliorée, surtout depuis que le Royaume de Jordanie a cessé de déverser les eaux usées des villes dans la rivière. Il peut y avoir des eaux usées venant de villages en amont dans le Nord, mais il subit une purification naturelle et le processus de dilution sur son cours et sur la distance. »

Bromberg a expliqué que la préoccupation d’EcoPeace sur la qualité de l’eau provient d’un désir de « redonner de l’intégrité au site », même si la qualité de l’eau s’est améliorée au cours des dernières années.

« Il pourrait attirer encore plus de touristes, il est dans l’intérêt de tous de [de continuer à améliorer la qualité de l’eau] », a-t-il insisté. « Nous voulons protéger les pèlerins et l’écologie de la rivière dans le même temps. »

« Sur les sites de baptême les gens viennent pour s’immerger, couvrant l’ensemble de leur visage, et buvant même peut-être [cette eau], remplir des bouteilles d’eau pour les ramener à la maison pour baptiser les bébés nouveau-nés », a continué Bromberg. Cela inclut les bébés royaux, aussi, comme le Prince George, qui a été baptisé avec de l’eau du Jourdain prise du côté jordanien, en octobre 2013.

« Il n’y a aucun panneau d’avertissement, il y a un très petit panneau qui fait partie des instructions données avant de pénétrer dans la zone avec une petite ligne qui indique cette eau est non potable. »

En juillet 2010, le site de Qasr al Yahud a été brièvement fermé en raison de problèmes sanitaires. A ce moment-là, Bromberg a exhorté le ministère de la Santé d’arrêter les baptêmes jusqu’à ce que tout soit fait pour que la rivière soit suffisamment nettoyée.

Les pèlerins chrétiens orthodoxes prennent un bain dans le fleuve du Jourdain dans le cadre d'une cérémonie de baptême de l'épiphanie sur le site de Qasr el Yahud le 18 janvier 2015 (Crédit : Hadas Parush / Flash90)
Les pèlerins chrétiens orthodoxes prennent un bain dans le fleuve du Jourdain, dans le cadre d’une cérémonie de baptême de l’épiphanie, sur le site de Qasr el Yahud, le 18 janvier 2015. (Crédit : Hadas Parush / Flash90)

Saar Kfir, qui est le directeur du site de Qasr al Yahud depuis 2000, insiste sur le fait que l’eau est suffisamment propre pour les baptêmes.

« Nous sommes tenus par le ministère de la Santé de surveiller l’eau, et le ministère de la Santé vient toutes les deux semaines pour surveiller les niveaux de l’eau », a déclaré Kfir, qui travaille pour l’administration civile de l’armée.

« Il y a des inondations en hiver, et dans ces situations-là, il se pourrait que la qualité de l’eau baisse et il n’est pas possible d’y baptiser [quelqu’un], mais cela est contrôlé par le ministère de la Santé. » Il a ajouté que quand cela arrive, il est dangereux de rentrer dans le fleuve en raison du courant rapide et fort de l’eau. Ce qui est une autre raison pour fermer le site.

« L’eau est sans danger si on veut entrer dedans, mais on ne peut pas la boire », a déclaré Kfir. « Il y a un panneau qui indique qu’elle n’est pas potable, mais chaque touriste qui vient ici peut voir clairement qu’elle n’est clairement pas potable. »

Le porte-parole de l’Autorité de l’eau d’Israël, Uri Schor, a déclaré que l’autorité « accorde une grande importance à la réhabilitation de la partie Sud du Jourdain ». L’Autorité de l’eau a ouvert l’usine de traitement d’eaux usées, Bitanya, au mois de mars de cette année. Elle a remplacé une vieille usine de traitement des eaux usées qui déversait des effluents dans le Jourdain.

L’usine Bitanya traitera l’ensemble des eaux usées du Tibériade, ce qui signifie qu’Israël ne déversera plus ses eaux usées non traitées dans le Jourdain. L’Autorité de l’eau travaille également sur des programmes qui permettront de détourner l’eau d’étang pour un usage agricole, a ajouté Schor.

Encore une rivière à traverser

L’année dernière, Qasr al Yahud a accueilli 464 000 visiteurs, selon l’Administration civile de l’armée, qui gère le site avec l’Autorité pour la nature et les parcs (car le site est situé dans une partie de la Cisjordanie contrôlée par Israël).

La rive jordanienne du fleuve a accueilli 90 000 visiteurs en 2013. Au cours de sa visite à 2014 au Moyen-Orient, le pape François a visité le site de Béthanie, au-delà du Jourdain, où il a rencontré des réfugiés et des jeunes handicapés.

Le site de Qasr al Yahud a ouvert au public en 2011, suite à un investissement d’un million de shekels du ministère du Tourisme et de l’administration civile de l’armée. Auparavant, les visiteurs devaient coordonner leur visite sur le site avec l’administration civile de l’armée, qui est responsable de cette zone située dans la zone C de la Cisjordanie. Aucune coordination n’est nécessaire maintenant, et le site est ouvert tous les jours de l’année (sauf à Yom Kippour).

L’augmentation du tourisme mettrait une pression supplémentaire sur les trois pays pour avoir une rivière propre pour les baptêmes, a expliqué Bromberg. « Il y a potentiellement des millions, voire des dizaines de millions de pèlerins chrétiens qui voudraient être baptisés sur le site où Jésus a été baptisé. Dans le christianisme, cette eau en elle-même est sainte. »

Le tourisme chrétien est important pour l’économie de la région car il apporte déjà d’énormes sommes d’argent et a le potentiel d’en apporter beaucoup plus. En Israël, les touristes chrétiens représentaient 60 % de l’ensemble du tourisme entrant, soit environ 2,1 millions de visiteurs en 2013.

Selon le ministère israélien du Tourisme, environ un million de chrétiens disent que le but de leur visite est de faire un pèlerinage, qui serait susceptible de comporter une visite sur le fleuve du Jourdain. Israël tire environ 19 milliards de shekels de revenus du tourisme. Environ 200 000 Israéliens sont employés dans l’industrie du tourisme ou dans les secteurs liés au tourisme, soit 6 % des travailleurs.

Améliorer le tourisme dans la région pourrait dupliquer ces résultats pour la Jordanie et la Palestine, c’est la conviction d’EcoPeace. C’est également un projet concret et à court terme qui peut aider les Israéliens, les Jordaniens et les Palestiniens à se lancer dans ce long voyage que représente le nettoyage de la rivière du Jourdain.

Les militants écologistes reconnaissent que le nettoyage de la rivière du Jourdain est un long processus qui prendra des décennies. Mais le plan d’EcoPeace décrit les mesures à court terme qui peuvent être entreprises immédiatement pour un maximum d’efficacité.

Il y a un long chemin à parcourir, mais le Jourdain est déjà sur la bonne voie pour devenir plus propre. Trouver un élan économique pour continuer dans cette direction est le meilleur espoir pour tout le monde dans la vallée du Jourdain, les touristes, les chrétiens, les agriculteurs et les résidents.

« Toutes les interventions à court terme [dans le plan directeur] traitent de l’amélioration de la qualité de l’eau et de la libération de l’eau douce », a déclaré Bromberg. « Cela signifie que la qualité de l’eau s’améliorera de façon spectaculaire et que cela va susciter du tourisme. »

Les femmes se faisant baptisées dans le Jourdain pendant les célébrations de la Pâque orthodoxe le 11 avril 2015 (Crédit : Maxim Dinshtein / Flash90)
Des femmes se faisant baptisées dans le Jourdain pendant les célébrations de la Pâque orthodoxe, le 11 avril 2015. (Crédit : Maxim Dinshtein / Flash90)
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