Sauver le Jourdain : les activistes et le bourbier politique régional
Rechercher

Sauver le Jourdain : les activistes et le bourbier politique régional

Un rapport d’Eco-Peace dépeint la façon dont les Israéliens, les Palestiniens et les Jordaniens pourraient nettoyer le fleuve

Des Israéliens nagent dans le Jourdain, en 2009. (Crédit : Haim Azulay/Flash90)
Des Israéliens nagent dans le Jourdain, en 2009. (Crédit : Haim Azulay/Flash90)

Les lents méandres de la partie Sud du Jourdain se tordent et se transforment à travers les roseaux et les tamariniers, et déambulent à travers 200 kilomètres de conflits géopolitiques, historiques et religieux. C’est le fleuve qui connaît l’élévation la plus basse au monde. C’est le fleuve qui agit comme une frontière qui sépare Israël et la Jordanie, la rivière qui fournit à des milliers d’agriculteurs – des deux côtés – de l’eau pour l’irrigation

Les êtres humains ont vécu sur les rives de ce fleuve depuis plus de 10 000 ans, et c’est ici que les chrétiens croient que Jean-Baptiste a immergé Jésus-Christ quand il l’a été baptisé.

C’est également une rivière qui a été détournée et endiguée, et remplie d’eaux usées et de déchets de poissons, selon une organisation environnementale qui a publié un vaste plan cette semaine qui, d’après elle, pourrait jeter les bases d’un nettoyage aux proportions bibliques dont la rivière a désespérément besoin.

La rivière n’est pas le seul problème : la vallée autour de la rivière connaît une pauvreté généralisée qui recouvre le couvercle d’un conflit larvé auquel s’ajoute un climat aride.

Les experts savent que pour guérir efficacement une rivière, vous avez besoin de la coopération de tous les pays qui touche ses rives. Pour le Jourdain, cela inclut Israël, l’Autorité palestinienne, la Jordanie, et même la Syrie, dont les affluents alimentent le fleuve du Jourdain et les barrages qui bloquent ce flux.

Obtenir que tous ces acteurs s’assoient à une même table est une tâche presque impossible, donc cela ne vaut pas la peine d’imaginer que l’on parviendra à un plan pour répondre à ces questions complexes.

Mardi, le groupe environnemental israélo-jordano-palestinien EcoPeace (anciennement Amis de la Terre Moyen-Orient) a publié un rapport de 180 pages présentant un Plan régional de développement durable dans la vallée du Jourdain. C’est le premier rapport qui fait l’effort de dépeindre à grands traits ce à quoi un niveau élevé de coopération pourrait ressembler.

« Au cours des 50 dernières années, en raison du conflit, chaque partie a tenté d’empêcher l’eau de couler vers la Jordanie, car c’est à la frontière », a expliqué Gidon Bromberg, le directeur israélien d’EcoPeace. Lorsque l’eau est une ressource naturelle précieuse, a-t-il expliqué, vous ne la laissez pas ruisseler vers vos ennemis. « Les eaux usées brutes de tous les côtés sont déversés à la place. C’est une mauvaise gestion des rares ressources en eau. »

Les codirecteurs d'EcoPeace (de gauche à droite), Gidon Bromberg (israélien), Munqeth Mehyar (jordanien) et Nader Khateeb (palestinien) lors de la conférence pour présenter le Plan directeur régional  pour le développement durable de la vallée du Jourdain, le mardi 9 juin  (Crédit : Autorisation d'EcoPeace)
Les codirecteurs d’EcoPeace (de gauche à droite), Gidon Bromberg (israélien), Munqeth Mehyar (jordanien) et Nader Khateeb (palestinien), lors de la conférence pour présenter le Plan directeur régional pour le développement durable de la vallée du Jourdain, le mardi 9 juin. (Crédit : Autorisation d’EcoPeace)

Le but du plan directeur, qui a été pensé de manière indépendante des gouvernements mais avec le soutien des agences gouvernementales et des politiciens des trois côtés, est de fournir un plan détaillé pour l’ensemble de la région (pour prendre soin de la rivière).

La portée du plan directeur est ambitieuse : 127 projets sont suggérés sur une période de 35 ans, avec un budget total de près de 5 milliards de dollars. Les projets sont divisés en objectifs à court, moyen et long terme (allant jusqu’à l’an 2050).

Au cours de la semaine dernière, plus de 200 personnes se sont rassemblées à Amman pour écouter la présentation du plan directeur, y compris la députée israélienne de la Knesset Ayoub Kara (Likud), le vice-ministre de l’Agriculture de l’Autorité palestinienne Abdullah Lahlouh, le vice-ministre des Affaires civiles de l’Autorité palestinienne, Mahrouf Maharan, et le secrétaire général de l’Autorité de la vallée du Jourdain en Jordanie Abou, Hamour Saad. Des élus locaux des trois pays, l’expert en eau de la Banque mondiale, et des représentants de pays donateurs, de l’Union européenne et des agences de développement étaient également présents. En outre, on comptait des représentants de l’Inde et du Pakistan – qui se disputent aussi en raison d’une rivière à frontalière et espèrent reproduire certains aspects de la coopération.

Certains aspects du plan directeur se semblent pas réalistes – comme l’hypothèse d’un Etat palestinien indépendant sur les frontières de 1967 d’ici 2020. Mais l’un des aspects importants du plan pour l’environnement d’EcoPeace est de se concentrer de manière globale sur le développement économique durable. Amener des emplois et de l’argent dans la région, soutient-il, finira par conduire à un écosystème plus sain de la rivière.

Nettoyer l’eau à coup de billets de dollars

La vallée du Jourdain est une des régions les plus pauvres des trois entités en raison de l’isolement physique des pôles urbains et de l’absence d’industries, sans parler de la situation politique complexe qui rend difficile la construction ou le développement du côté de la Cisjordanie.

Cette pauvreté contribue aux problèmes de pollution existant. Le manque d’infrastructures et de planification en Jordanie, par exemple, signifie qu’il y a beaucoup de décharges illégales de détritus à quelques mètres de l’eau.

« La mesure la plus importante [en Jordanie] est de construire un réseau d’égout et de traitement des eaux », a déclaré Munqeth Mehyar, le directeur jordanien d’EcoPeace et président de l’organisation depuis 1998. Dans la mesure où les maisons ne sont pas connectées à un réseau d’égouts, chaque famille a une fosse septique privée, qui est souvent mal gérée. « Les fosses septiques s’infiltrent dans les eaux souterraines et polluent », a continué Mehyar.

« Au lieu d’avoir cette eau polluée qui pose problème, nous pouvons la prendre, la traiter et l’utiliser pour l’agriculture, puis libérer l’eau utilisée pour l’agriculture ou d’autres usages », a-t-il ajouté.

Une vue de la rivière Jordan, Naharayim, Isle of Peace (Crédit : Shmuel Bar-Am)
Une vue de la rivière Jordan, Naharayim, Isle of Peace (Crédit : Shmuel Bar-Am)

Mehyar a admis que la construction d’un réseau d’assainissement complet en Jordanie coûterait des centaines de millions de dollars et prendrait des années, mais il a, cependant, ajouté que des pays donateurs avaient exprimé leur volonté d’investir dans ce projet.

L’étude estime que 162 000 tonnes de déchets municipaux par an sont générées dans la vallée du Jourdain, dont 120 000 tonnes en Jordanie, 24 000 tonnes en Israël et 18 000 tonnes dans les Territoires palestiniens. Mais, toujours selon l’étude, moins de 10 % des déchets sont transportés et dispersés à l’extérieur de la vallée. Dans de nombreux endroits situés sur le territoire de de l’Autorité palestinienne et de la Jordanie, les ordures sont généralement déversés en dehors des villes.

« La vision du plan directeur est de changer les pistes pour regarder le fleuve du Jourdain à nouveau comme la source de vie de l’activité économique et de la nature »,  a déclaré Bromberg. « Un système interconnecté produit une agriculture beaucoup plus efficace. Le résultat de l’étude montre qu’il pourrait être efficace si nous saurons utiliser l’interdépendance des secteurs et créer la richesse qui est nécessaire pour les emplois et améliorer les moyens de subsistance de centaines de milliers d’habitants. »

Et ce ne sont pas seulement les résidents qui ont besoin d’une rivière en bonne santé. « Une rivière propre et saine devient une source du tourisme, a-t-il ajouté. Le Jourdain est saint pour la moitié de l’humanité. »

Les pèlerins chrétiens orthodoxes prennent un bain dans le fleuve du Jourdain dans le cadre d'une cérémonie de baptême de l'épiphanie sur le site de Qasr el Yahud le 18 janvier 2015 (Crédit : Hadas Parush / Flash90)
Les pèlerins chrétiens orthodoxes prennent un bain dans le fleuve du Jourdain, dans le cadre d’une cérémonie de baptême de l’épiphanie, sur le site de Qasr el Yahud, le 18 janvier 2015. (Crédit : Hadas Parush / Flash90)

Plus d’un demi-million de personnes viennent chaque année visiter le site où Jésus a été baptisé – appelé Qasr al-Yahud du côté israélien et Béthanie au-delà du Jourdain, du côté jordanien. Des centaines de milliers de personnes, principalement des chrétiens orthodoxes orientaux, se font également baptiser dans l’eau, une expérience émotionnelle et religieuse. Mais l’eau est remplie de polluants et de matières fécales, a révélé Bromberg.

« L’eau sur le site du baptême n’est pas saine », a déclaré Nader Khateeb, le directeur palestinien d’EcoPeace. « Il y a tellement de risques potentiels pour la santé. Nous pensons que les gens qui veulent être baptisés dans cette partie de la rivière devraient être baptisés dans de l’eau fraîche et saine. »

Qu’une goutte d’eau dans le fleuve

Malgré les difficultés politiques actuelles, Bromberg et ses homologues jordaniens et palestiniens ont loué Israël pour avoir pris quelques-unes des premières mesures pour nettoyer la rivière. Il y a un an et demi, pour la première fois, Israël a commencé à libérer l’écoulement de l’eau à travers le barrage de la mer de Galilée pour qu’elle suive son chemin naturel dans la rivière.

Historiquement, environ 600 millions de mètres cubes d’eau s’écoulaient de la mer de Galilée dans le Jourdain, assez pour remplir environ 250 000 piscines olympiques chaque année. De l’eau supplémentaire s’est ajouté avec les affluents qui se jettent dans le Jourdain (comme la rivière Yarmouk), ce qui fait un total de 1,3 milliards de mètres cube déversés dans la mer Morte. Comme la population s’est agrandie dans la vallée, l’eau a été de plus en plus détournée pour l’agriculture et l’eau potable. En 1964, après que le barrage à l’extrémité sud de la mer de Galilée a été achevé, le débit d’eau à la Jordanie provenant de la mer de Galilée s’est arrêté complètement.

Ce manque d’eau courante, associée à des pratiques d’utilisation intense de l’eau des usines de minéraux sur ses rives, explique pourquoi la mer Morte se rétrécit.

Des ouvriers arabes israéliens transportant des tuyaux d'eau dans un champ dans la vallée d'Hefer, dans le nord d'Israël, le 22 avril 2010. Trouver des moyens d'utiliser l'eau recyclée pour une utilisation agricole diminuera de façon significative le poids imposé sur le Jourdain (Crédit : Gili Yaari / Flash90)
Des ouvriers arabes israéliens transportant des tuyaux d’eau dans un champ de la vallée d’Hefer, dans le Nord d’Israël, le 22 avril 2010. Trouver des moyens d’utiliser l’eau recyclée pour une utilisation agricole diminuera de façon significative le poids imposé sur le Jourdain. (Crédit : Gili Yaari / Flash90)

À la fin de l’année 2013, l’Autorité de l’eau a ouvert un tuyau dans le barrage Alumot, pour permettre à environ 10 millions de mètres cubes de s’écouler chaque année dans la rivière du Jourdain, avec comme projet de porter ce chiffre à 30 millions de mètres cubes d’ici 2016, a déclaré Uri Schor, le porte-parole de l’Autorité de l’eau en Israël.

« L’Autorité de l’eau tient compte de l’importance de la réhabilitation du Sud du Jourdain, et à cette fin a soutenu l’investissement de de millions de shekels de l’Etat d’Israël dans des projets pour traiter les eaux usées de Tibériade et les villages environnants dans le conseil vallée du Jourdain », a expliqué Schor.

Permettre à l’eau de la mer de Galilée de s’écouler dans le Jourdain dilue la pollution et permet de réhabiliter l’habitat en commençant par réunir les conditions naturelles.

L’Autorité de l’eau a ouvert une usine d’épuration, Bitanya, en mars de cette année, qui a remplacé une usine de traitement des eaux usées vieillissante qui rejetait ses effluents dans le Jourdain. L’usine Bitanya traitera l’ensemble des eaux usées de Tibériade, ce qui signifie qu’Israël ne déversera plus ses eaux usées non traitées dans le Jourdain. L’Autorité de l’eau travaille également sur des programmes qui permettront de détourner les eaux ruisselant vers des étangs de poissons en eau à usage agricole, a poursuivi Schor.

Une photo d'une usine de dessalement d'Ashkelon à partir datant de 2005 (Crédit : Edi Israël / Flash90)
Une usine de dessalement d’Ashkelon en 2005 (Crédit : Edi Israël / Flash90)

L’introduction d’usines de dessalement, qui réduiront la dépendance en eau douce du Jourdain, est une autre piste importante. Israël dispose actuellement de quatre usines de dessalement, une autre est en cours de construction et il y en a encore une qui est en train d’être planifié. La Jordanie a également des plans pour installer des usines de dessalement dans la ville portuaire d’Aqaba. « Aujourd’hui, avec l’avancement de la technologie de dessalement, cela a changé la donne, et nous pensons que les choses peuvent aller de l’avant », a déclaré Khateeb.

EcoPeace estime que le minimum requis pour commencer à réhabiliter le fleuve serait 400 millions de litres cubes circulant dans le Jourdain à partir des trois territoires, dont deux affluents et la mer de Galilée. Cela permettrait aussi aux agriculteurs de détourner une partie de l’eau pour l’irrigation, même si une partie du plan comprend des projets pour améliorer l’efficacité agricole afin de réduire davantage le besoin. Un des premiers projets à court terme proposés est d’augmenter la conservation de l’eau dans l’Autorité palestinienne, parce que c’est une étape qui nécessite peu de coopération politique et peut être entreprise immédiatement.

Et au milieu, s’écoule une rivière

Alors que certaines des solutions dans le plan directeur présenté cette semaine semble impossibles à réaliser, la chose importante est de commencer à prendre des mesures qui aillent dans la bonne direction, ont insisté les militants.

« Il y a dix ans, les gens se moquaient de nous [lorsque nous avons parlé de laisser couler l’eau dans le Jourdain] ; c’était comme une blague pour le gouvernement », s’est remémoré Mira Edelstein, la porte-parole d’EcoPeace. « Aujourd’hui, ce n’est plus une blague, ils pompent en petite quantité en ce moment même. Ce n’est qu’une goutte dans l’océan, mais c’est un changement dans la dynamique et au niveau des mentalités. »

Le changement, même minime, rappelle aux militants qu’il faut aller de l’avant malgré les défis géopolitiques.

« Travailler sur l’ensemble du Moyen-Orient est un défi », a concédé Mehyar. « L’éléphant dans la pièce est la relation entre Israël et la Palestine. Mais nous avons besoin de construire la confiance. La confiance, la confiance, la confiance. Nous avons besoin que les gens dans les deux pays sachent que quand ils travaillent ensemble, ils seront tous gagnants. »

Khateeb, le directeur palestinien, a déclaré que tous les côtés essaient de garder à l’esprit que la coopération ne peut apporter que des bonnes choses, même si les progrès semblent lents, frustrants et souvent impossibles. « Nous nous souvenons de l’organisation régionale qui a réussi à rassembler les trois côtés, ce qui montre qu’on est déjà gagnant », s’est-t-il réjoui. « Cela permet de maintenir l’élan dans notre organisation. Nous ne renonçons pas ; malgré toute l’instabilité politique, nous croyons en un avenir meilleur. »

« Le plan suggère que tous les pays doivent contribuer, parce qu’Israël seul ne peut pas, les territoires palestiniens seuls ne peuvent pas, et la Jordanie seule ne peut pas », poursuit Meyhar. « Mais tous ensemble, tout est possible », conclut-il.

Une colombe sur le site de baptême de Qasr al-Yahud sur le Jourdain le 18 janvier 2010 (Crédit : Abir Sultan / flash 90)
Une colombe sur le site de baptême de Qasr al-Yahud, sur le Jourdain, le 18 janvier 2010 (Crédit : Abir Sultan / flash 90)
En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...