La surveillance « Big Brother » qui vous met en quarantaine… ou vous en dispense
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La surveillance « Big Brother » qui vous met en quarantaine… ou vous en dispense

Netanyahu ne lira pas vos messages WhatsApp, mais le gouvernement saura exactement où vous étiez, et avec qui vous étiez, grâce à un nouveau système de suivi

Un agent de sécurité israélien mesure la température d'une femme à l'entrée d'une maison de retraite dans le quartier de Ramat Efal à Ramat Gan en Israël, le 17 mars 2020. (PJACK GUEZ / AFP)
Un agent de sécurité israélien mesure la température d'une femme à l'entrée d'une maison de retraite dans le quartier de Ramat Efal à Ramat Gan en Israël, le 17 mars 2020. (PJACK GUEZ / AFP)

Il est 22 heures. Savez-vous où se trouvent vos enfants ?

Le gouvernement israélien le sait. Et il sait où vous êtes. Et avec qui vous êtes, et avec qui vous avez été.

Dans la nuit de lundi à mardi, les ministres ont approuvé un programme de surveillance de masse controversé pour contenir l’épidémie de coronavirus, soulevant une série de préoccupations majeures en matière de vie privée dans le pays et des affirmations de certains milieux selon lesquelles le gouvernement se livrait à des mesures antidémocratiques.

« Cela vous expose à un Big Brother au sein du gouvernement, qui surveille légalement tout ce que vous faites », a déclaré le chercheur en sécurité intérieure Meir Elran, en référence à l’éternel symbole de la surveillance gouvernementale popularisé par le roman dystopique 1984.

D’autre part, elle pourrait empêcher le virus de se propager – et vous mettre en quarantaine ou vous en dispenser.

Lorsqu’une personne est testée positive au coronavirus, les données de surveillance indiquent au gouvernement avec qui elle a été en contact, en se basant sur les informations de localisation de son téléphone portable.

Selon la décision du gouvernement, le service de sécurité du Shin Bet est autorisé à utiliser les données des téléphones portables des porteurs de la maladie pour retracer leurs déplacements et identifier toute personne qu’ils pourraient avoir infectée, tandis que la police israélienne est chargée d’utiliser les données de localisation pour s’assurer que les personnes soumises à une quarantaine à domicile y sont restées.

Le Shin Bet transmettra l’information au ministère de la Santé, qui enverra un message à ceux qui se sont trouvés à moins de deux mètres de la personne infectée pendant 10 minutes ou plus, leur disant de se mettre en quarantaine. La police recueillera des données relatives à la supervision des ordres de quarantaine, et surveillera et fera appliquer ces ordres.

La version actualisée du décret gouvernemental a supprimé la limite de 30 jours du programme dont le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait dit qu’il serait appliqué. Au lieu de cela, la surveillance se poursuivrait jusqu’à la fin de l’état d’urgence du gouvernement – et non plus après une période fixe – et les données collectées seraient conservées pendant 60 jours supplémentaires après cela afin de réaliser « une enquête interne sur les mesures prises par le ministère de la Santé ».

L’avocat Avner Pinchuk, de l’Association pour les droits civils en Israël, a déclaré mardi au Times of Israel que bien qu’il s’oppose à la nouvelle réglementation, et qu’il pense qu’elle n’est pas justifiée par les avantages offerts pour la santé, il est convaincu qu’elle ne sera pas utilisée pour mettre sur écoute des conversations, lire des messages, ou accéder à d’autres « contenus » des téléphones.

Grâce à la surveillance des lieux, les appels aux personnes qui se sont trouvées dans un lieu contaminé pour qu’elles se manifestent, en espérant qu’elles se souviennent d’y avoir été, deviendront moins importants. Au lieu de cela, les responsables de la santé contacteront les personnes qui ont pu être contaminées et les mettront en quarantaine.

Des Israéliens portant un masque par crainte du coronavirus font la queue devant la poste centrale du centre ville de Jérusalem le 15 mars 2020 (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

« Cela devrait aider à freiner et à contrôler la maladie », a déclaré Elran, responsable du programme de sécurité intérieure à l’Institute for National Security Studies.

Les ministres ont approuvé la mesure par un vote téléphonique en fin de soirée lundi et en début de matinée mardi, contournant ainsi la Knesset.

Zoom sur les cas

Comment la surveillance pourrait-elle vous éviter la mise en quarantaine ? En rendant les ordres de quarantaine plus précis.

Jusqu’à présent, les autorités ont ratissé large en matière de quarantaine, demandant aux personnes qui se trouvaient dans les lieux visités par une personne infectée de se mettre en quarantaine, même si elles n’étaient pas assez proches pour avoir attrapé le virus et même s’il y avait un décalage entre leurs visites. Elran pense qu’avec des données de surveillance fournissant des informations sur le lieu et le moment exacts où les gens ont pu se croiser, le gouvernement pourrait être en mesure d’exiger la mise en quarantaine avec plus de parcimonie.

Un secouriste du Magen David Adom portant une tenue de protection contre le coronavirus arrive pour tester un patient présentant des symptômes de Covid-19, à Jérusalem, le 16 mars 2020. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Yonatan Freeman, expert en préparation aux situations d’urgence à l’Université hébraïque de Jérusalem, a déclaré que cela était réaliste, suggérant qu’en ne signalant que les personnes qui étaient réellement à proximité les unes des autres, la surveillance « fournit une ‘pincette’, afin de ne pas imposer une mise en quarantaine plus importante que nécessaire ».

Il a déclaré que limiter les cas de quarantaine n’est pas seulement une façon de réduire les désagréments pour les citoyens, mais aussi de maintenir le fonctionnement du pays, en évitant la perte inutile de main-d’œuvre dans les soins de santé et d’autres secteurs clés. « Cela pourrait contribuer à garantir que les travailleurs indispensables ne se retrouveront pas inutilement en quarantaine », a estimé M. Freeman.

Il a déclaré que la surveillance permettra également au gouvernement de localiser les ressortissants étrangers qui ont séjourné en Israël malgré les règles qui les obligent à partir.

« Il y a encore des citoyens étrangers dans le pays, même des gens qui disent que c’est plus sûr ici, donc cela permet de les localiser », a commenté M. Freeman. « L’expulsion est probablement problématique car il n’y a pas vraiment de vols, mais ils peuvent être mis en quarantaine si nécessaire ».

Une voyageuse portant un masque de protection vérifie son téléphone dans le hall des arrivées de l’aéroport international Ben Gurion, près de Tel Aviv, le 10 mars 2020. (Crédit : Jack Guez / AFP)

La question de savoir si les avantages justifient ou non l’impact sur la vie privée fait l’objet d’un vif débat.

Comme ces technologies sont généralement utilisées uniquement pour des opérations antiterroristes, la proposition de les utiliser sur des civils israéliens a suscité de vives critiques et de profondes inquiétudes quant aux violations de la vie privée et des libertés individuelles.

Cela a également suscité des inquiétudes quant à la perspective de violations de données, en particulier lorsque la campagne électorale a été marquée par une importante fuite de données par le Likud, dans laquelle toutes les identités des électeurs israéliens se sont retrouvées dans le domaine public.

Les critiques ont déclaré que le gouvernement intérimaire du chef du Likud, Netanyahu, qui n’a pas le soutien d’une majorité à la Knesset, ne devrait pas pouvoir accepter des mesures aussi radicales et controversées. Le rival de Netanyahu, Benny Gantz du parti Kakhol lavan, a reçu lundi après-midi le mandat pour former un nouveau gouvernement, bien qu’il ne soit pas certain qu’il ait le soutien d’une coalition gouvernementale.

M. Netanyahu a présenté la surveillance comme une mesure d’urgence qui établit un équilibre difficile entre les droits et la nécessité de lutter contre la pandémie. Il a déclaré : « Le procureur général a accédé à notre demande et ce soir, nous approuverons l’utilisation des outils numériques pour une période limitée à 30 jours. Israël est une démocratie. Nous devons préserver l’équilibre entre les droits individuels et les besoins généraux, et c’est ce que nous faisons ».

Mais Tehilla Schwartz Altshuler, de l’Institut israélien de la démocratie, une éminente spécialiste israélienne des médias et de la technologie, a déclaré au Times of Israel : « Il est honteux que le procureur général ait approuvé cela. »

Judah Ari Gross a contribué à cet article.

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