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Le film ‘Alegría’, melting-pot espagnol qui fait frémir Juifs, Chrétiens et Musulmans

Le dernier film de la réalisatrice Violeta Salama, projeté au Festival du film juif de New York ce 22 janvier, évoque les arcanes de l’identité dans le tumulte de Melilla

Dans cet instantané  du nouveau long métrage 'Alegria', Yael (Laia Manzanares) à gauche, est avec sa mère Raquel (Adelfa Calvo). (Courtoisie / Julio Vergne)
Dans cet instantané du nouveau long métrage 'Alegria', Yael (Laia Manzanares) à gauche, est avec sa mère Raquel (Adelfa Calvo). (Courtoisie / Julio Vergne)

Située sur la côte d’une péninsule rocheuse qui s’avance en Méditerranée, Melilla, ville portuaire espagnole autonome d’Afrique du Nord, abrite Chrétiens, Musulmans et Juifs.

Les 12 kilomètres carrés de cette enclave offrent un concentré de coexistence et de tensions, que renforce la clôture qui la sépare du Maroc.

Pour ce nouveau long métrage, intitulé « Alegría » [NDLT : « Joie » en espagnol], Melilla est, dans sa réclusion, le lieu idéal pour explorer une histoire familiale complexe.

Réalisé par la cinéaste espagnole Violeta Salama, « Alegría » sera projeté le 22 janvier au Festival du film juif de New York, où Salama se livrera à une session de questions-réponses en direct.

Le film tourne autour de son héroïne, Alegría, interprétée par l’actrice mexicaine Cecilia Suárez.

D’origine juive, Alegría a du mal à vivre sa judéité, à rebours de la génération suivante, qu’incarne sa nièce Yael (Laia Manzanares), venue à Melilla épouser un Juif orthodoxe.

Lorsque Yael arrive, en vue du mariage, la question de l’identité devient incontournable pour Alegría.

Projeté d’abord en Espagne, le film a reçu un accueil enthousiaste à l’étranger, notamment dans des festivals en Israël et aux États-Unis.

Salama s’est inspirée de son histoire : fille d’un père juif séfarade et d’une mère catholique, elle a vécu son enfance à Melilla, pendant 12 ans.

Le film montre des panoramiques saisissants de la ville natale de la réalisatrice, avec ses paysages marins, ses palmiers et les montagnes au loin, l’appel du muezzin et le cri des mouettes.

« Le personnage d’Alegría est un mélange de mon père et de ma grand-mère », explique Salama au Times of Israel. Et Yael incarne « une certaine manière, consciente, choisie, d’être juif ». Elle évoque ceux qui « bougent, voyagent, se confrontent à d’autres cultures, décident de leur manière de vivre ».

C’est ce que Salama elle-même a tenté de faire.

Elle décrit un père issu d’un milieu séfarade traditionnel et une mère issue, elle, d’une famille de militaires. Elle rappelle la longue présence militaire à Melilla : c’est même là que les premiers coups de feu de la guerre civile espagnole ont été tirés.

En grandissant, Salama est l’une des rares enfants issues des communautés juives ou musulmanes à ne pas être scolarisée à l’école religieuse catholique.

Dans cet instantané du nouveau long métrage ‘Alegria’, Yael (Laia Manzanares) à gauche, est avec sa mère Raquel (Adelfa Calvo). (Courtoisie / Julio Vergne)

Si elle pouvait avoir des doutes sur son identité, elle était tout à fait certaine de ce qu’elle voulait faire.

Apres avoir obtenu une maîtrise en documentaire de création de l’Universidad Autónoma de Barcelone, elle suit les cours de la Vancouver Film School, en 2007.

Lorsqu’elle ne travaille pas sur des émissions comme « Smallville », au Canada, elle fait la rencontre d’autres personnes aux identités complexes.

« C’était la première fois que je rencontrais des Juifs comme moi », confie-t-elle, ce qu’elle définit comme « être juif à sa manière ».

Elle explore davantage son identité en se rendant en Israël, avec sa grand-mère, et en faisant la connaissance d’autres membres de sa famille.

« C’est là que j’ai commencé à relier des points », explique Salama. « C’était réellement fascinant. J’en voulais encore plus. »

Ce qui commence comme un projet de film sur sa famille se transforme, en cours de route, en un autre type de récit, qui a pour théâtre Melilla, et non Israël. Le thème central reste le même : se trouver soi-même.

Pour ce qui est du personnage d’Alegría, c’est toute une histoire…et un voyage.

Violeta Salama, réalisatrice d’Alegria. (Courtoisie)

Lorsque le film commence, Alegría, médecin, est de retour dans sa ville natale, à Melilla. Elle semble prête à tout, qu’il s’agisse de soigner un garçon réfugié nord-africain blessé ou de travailler avec sa femme de ménage musulmane, Dunia (Sarah Perles), pour préparer sa maison pour Yael.

Les tensions sont palpables avant même l’arrivée de Yael.

Nous apprenons qu’Alegría s’est éloignée de ses racines juives ainsi que de sa fille Sara. Née d’une union au Mexique qui a encore éloigné Alegría de sa famille, Sara est partie vivre pleinement sa judéité en Israël.

Alegría met à mal les habitudes des membres de sa famille juive pratiquante venue pour le mariage. Pour leur faire plaisir, elle installe une mezouza à sa porte, mais prend un malin plaisir à la coller, au mépris de la pratique juive. Quant à Israël, elle en parle comme du seul pays où elle ne se rendra jamais.

Au fur et à mesure que le film se déploie, surgissent des indices qui laissent penser qu’Alegría est moins dédaigneuse de son ascendance juive qu’elle ne veut bien le laisser paraitre.

Elle a une relation compliquée avec Simón, l’un des rabbins de Melilla, comme le montre une scène tournée à l’intérieur de ce que Salama considère comme la plus belle synagogue de la ville.

Le personnage de Simón est interprété par l’acteur argentin Leonardo Sbaraglia.

Cecilia Suarez, dans le rôle d’Alegria, et Leonardo Sbaraglia dans le long métrage ‘Alegria’. (Courtoisie / Julio Vergne)

« C’est un acteur très célèbre dans le monde latino », a déclaré Salama. « C’est un honneur qu’il ait accepté d’incarner ce personnage. »

La réalisatrice décrit l’histoire d’Alegría avec Simón avec ces mots : « Si elle avait été moins bornée vis-à-vis de la religion, peut-être aurait-elle accepté la personne qui se trouvait derrière. Elle a renié son judaïsme quand elle était adolescente. Elle a raté beaucoup de choses. Il lui fallait [voir] Simón en tant que personne. »

Aujourd’hui, explique Salama, Alegría « ne veut pas de famille, mais en a tout de même besoin ».

Elle explique le point de vue de son héroïne sur son frère, le père de Yael : « Je ne veux pas que tu me juges, mais j’ai besoin que tu m’approuves »…

La famille fait ressortir nos contradictions. Je voulais que ce soit le cas avec son frère. Elle donne cette impression de force, d’invulnérabilité. Mais son frère est celui qui a le pouvoir [de lui faire du mal], qui sait qu’elle est vulnérable. »

S’il y a réconciliation entre Alegría et sa famille – ou entre Alegría et sa judéité –, elle doit venir de l’acceptation que la vie est compliquée. Et tout au long du film, des indices nous montrent qu’Alegría est moins disposée à construire des barrières qu’à les surmonter.

Ainsi, elle développe une certaine forme d’empathie pour les Musulmans de Melilla.

La plupart sont issus du peuple amazigh, indigène du Maroc, (également connu sous le nom de Berbère, que beaucoup n’apprécient pas) et sont représentés dans le film par Dunia.

Selon Salama, les Musulmans de Melilla s’estiment pour l’essentiel espagnols, ce qui n’est pas vrai de la population chrétienne de l’enclave, ce qui conduit inévitablement à des inimitiés.

Extraite du long métrage ‘Alegria’, dans lequel une mariée juive se rend dans la maison d’une famille musulmane, au Maroc. (Courtoisie / Julio Vergne)

À un moment du film, Alegría encourage Dunia et Yael à apprendre à mieux se connaître.

Lorsque Yael exprime le souhait d’avoir une « nuit berbère » – version séfarade d’un enterrement de vie de jeune fille – Alegría trouve un moyen de le faire.

La fête a lieu dans la maison de famille de Dunia au Maroc, animée par sa grand-mère. (Le rôle de la grand-mère est tenu par la véritable grand-mère de l’un des amis amazighs de Salama à Melilla.)

Elle donne lieu à une scène poignante, où se raconte l’histoire de La Kahina, héroïne amazighe qui a vécu parmi les Juifs, les Musulmans et les Chrétiens du Maghreb. Un des morceaux de l’excellente bande originale y fait d’ailleurs référence, avec des paroles en espagnol, hébreu et arabe.

« J’ai toujours aimé cette chanson », confie Salama. « J’ai essayé de la rendre plus puissante encore avec ce mélange des trois langues. »

La volonté d’Alegría de faire tomber les barrières pour les autres laisse penser qu’elle accepte les siennes, qu’elle s’est parfois elle-même infligées.

Même si elle ne peut pas tout à fait répondre à la question de savoir si elle est juive ou non, on la sent sur le point de se sentir plus à l’aise dans ses complexités.

« Je n’aime pas les personnages qui comprennent tout depuis le début », conclut Salama.

« Les gens ont besoin de contradictions. »

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