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Leaders de la HealthTech : la refonte judiciaire entraînera une fuite des cerveaux

Des PDG et des chercheurs ont déclaré au Times of Israel qu'ils voyaient déjà les financements diminuer et des scientifiques israéliens envisager de se délocaliser à l'étranger

Ronit Harpaz, PDG d'Endoron, s'exprimant lors d'une manifestation à Ramat Hasharon, le 25 février 2023. (Autorisation)
Ronit Harpaz, PDG d'Endoron, s'exprimant lors d'une manifestation à Ramat Hasharon, le 25 février 2023. (Autorisation)

Ronit Harpaz fait partie de la vingtaine de dirigeants israéliens du secteur des technologies de la santé – ou HealthTech – qui se relaient chaque jour à la Knesset pour exprimer leur opposition au projet de réforme du système judiciaire du gouvernement. Ils se présentent devant la commission de la Constitution, du Droit et de la Justice, apportant les données les plus récentes pour illustrer ce qu’ils estiment être les graves dangers que les réformes font peser sur leur secteur.

Selon Harpaz, cela revient à un coup d’épée dans l’eau.

« Nous avons l’impression qu’il n’y a absolument aucune écoute. Je me suis assise en face du président de la commission, Simcha Rothman. J’ai crié de toutes mes forces mais personne ne m’a écoutée… Nous apportons tellement de données, tous les derniers chiffres… mais ils se contentent de se moquer de nous. Ils m’ont traitée de privilégiée et m’ont dit que je perdais mon temps et celui de mon entreprise », a-t-elle déclaré au Times of Israel.

Les retombées potentielles pour la technologie israélienne en général ont fait l’objet de nombreuses discussions. Toutefois, Harpaz et ses collègues estiment que le sous-secteur des technologies de la santé mérite une attention particulière. Son besoin d’investissements étrangers massifs et à long-terme, de cerveaux scientifiques israéliens de haut niveau et de collaborations universitaires et commerciales internationales le rend particulièrement vulnérable si Israël perdait sa réputation de démocratie libérale dans le monde. Les leaders de la HealthTech ont déclaré au Times of Israel qu’ils voyaient déjà les financements diminuer et les chercheurs israéliens envisager de prendre des postes à l’étranger.

Les technologies de la santé (qui couvrent la santé numérique, les dispositifs médicaux, la pharmacie et la biomédecine) représentent 20 % de l’écosystème technologique israélien. Le secteur compte près de 1 600 entreprises actives qui emploient quelque 30 000 personnes. Au cours des deux dernières années, la HealthTech a attiré plus de 4,6 milliards de dollars d’investisseurs étrangers.

Parmi ceux qui s’inquiètent de la refonte judiciaire, on trouve le conseil d’administration et les membres de 8400 – The Health Network, une organisation à but non lucratif créée en 2017 pour créer un écosystème coordonné et florissant de la technologie de la santé en Israël. Ses 320 membres proviennent des échelons supérieurs du monde universitaire, de l’entrepreneuriat BioTech et MedTech, des soins de santé, du gouvernement et du capital-risque.

Dapha Murvitz, PDG et co-fondatrice du 8400 The Health Network. (Autorisation)

Le conseil d’administration du 8400 a publié une déclaration à la fin du mois de février indiquant qu’il « prévoit avec une grande inquiétude les implications négatives attendues pour les industries de high-tech et de biotechnologie en Israël des mesures législatives actuelles du gouvernement visant à apporter des changements au système judiciaire ».

« En tant qu’organisation bénévole visant à faire progresser et à développer les technologies de la santé en Israël et à les transformer en moteurs de croissance économique locaux et internationaux, nous sommes déjà conscients des signes inquiétants en ce qui concerne les entreprises qui transfèrent leur propriété intellectuelle à l’étranger et les bailleurs de fonds qui hésitent à faire de nouveaux investissements en Israël », poursuit la déclaration.

Une lettre ouverte d’une page entière contenant un message similaire et signée par plus de 200 membres de l’organisation a été publiée dans le journal Haaretz le 3 mars.

À court-terme, c’est l’impact financier de la réforme judiciaire proposée qui est au centre des préoccupations

Selon Daphna Murvitz, co-fondatrice et PDG de 8400, le secteur de la HealthTech est plus vulnérable que le secteur de la technologie en général, même si toutes deux ont connu 18 mois difficiles en raison de la conjoncture économique mondiale.

Start-Up Nation Central, qui suit l’évolution de l’industrie technologique, a indiqué que seuls 159 contrats dans le domaine de la santé (19 % de tous les contrats technologiques) ont été conclus en 2022, ce qui représente une baisse de 27 % par rapport à 2021. Le nombre de tours de financement a été le plus bas depuis 2016, le second semestre de l’année étant le plus bas depuis 2014.

Selon l’Autorité de l’Innovation israélienne, les technologies de la santé ont attiré 2 milliards de dollars, soit 6 % des investissements dans les entreprises technologiques israéliennes privées en 2022. En comparaison, les logiciels d’entreprise, la FinTech et le cyber ont reçu 56 % des investissements.

Ron Lahav, directeur exécutif de la recherche et du développement à l’Institut national de biotechnologie du Néguev, s’exprimant au centre régional de biotechnologie de Pékin, en Chine, en 2019. (Autorisation)

« Les défis sont plus importants dans la HealthTech que dans les autres industries technologiques en raison de la science, du coût et du délai de développement, ainsi que des réglementations. Les talents des technologies de la santé doivent être très dévoués pendant de très nombreuses années – plus longtemps en général qu’il n’en faudrait pour créer une technologie révolutionnaire dans le domaine de la cybernétique, par exemple », a déclaré Murvitz, de 8400, au Times of Israel.

« Les bailleurs de fonds sont beaucoup plus réticents à investir dans les technologies de la santé en raison du cycle de revenus, bien que le potentiel de retour sur investissement soit nettement plus élevé une fois qu’une percée est réalisée et qu’un produit thérapeutique est commercialisé », a expliqué Murvitz.

On ne joue pas pour des clopinettes

Les sommes d’argent qui doivent être consacrées à la recherche et au développement dans le domaine de la BioTech sont colossales.

« Il s’agit de milliards de dollars pour des projets en phase de démarrage, juste pour atteindre un point d’inflexion où la technologie pourrait être intéressante pour des investissements supplémentaires », a expliqué Ron Lahav, directeur exécutif de la recherche et du développement à l’Institut national de biotechnologie dans le Néguev.

Efrat Shefer. (Crédit : Shlomo Shoham)

Le projet de réforme du système judiciaire intervient à un moment particulièrement inopportun pour Harpaz, co-fondatrice et PDG d’Endoron, une entreprise qui a mis au point une solution de fixation des endoprothèses pour les patients subissant une réparation de l’anévrisme de l’aorte abdominale. Son entreprise est en pleine levée de fonds.

Auparavant, elle avait réussi à convaincre le plus grand fonds de capital-risque d’Europe dans le domaine des dispositifs médicaux et de la BioTech, ainsi que le Conseil européen de l’innovation, qui ont soutenu son entreprise par des prises de participation et des subventions, respectivement.

« Il nous a fallu du temps pour convaincre les investisseurs internationaux d’investir dans notre entreprise. Nos bailleurs de fonds sont très réglementés et ont des directives très strictes quant aux pays dans lesquels ils peuvent investir. Lorsqu’ils font preuve de diligence raisonnable, ils s’intéressent à la gouvernance, au pays et à la question de savoir s’il s’agit d’une démocratie », a déclaré Harpaz.

« Si Israël n’est plus un pays démocratique, ils s’inquièteront de savoir si leur propriété intellectuelle pourra être protégée par les tribunaux israéliens. Le risque est tellement élevé pour eux que je ne sais pas ce qui va se passer dans les six à dix prochains mois. Nous ressentons leur peur. Ils ne commentent pas encore directement la situation politique, mais ils commencent à donner des excuses lorsque nous leur parlons », a-t-elle déclaré.

Les vagues craintes se traduisent par de grosses sommes d’argent

Tuvik Beker, PDG de Pangea Biomed, qui opère dans le domaine de l’oncologie de précision, a entendu des collègues dire qu’au cours des deux derniers mois, des accords presque conclus ont été brusquement abandonnés. Les raisons invoquées par les bailleurs de fonds étaient vagues.

Le Dr. Tuvik Beker, directeur-général de la start-up Pangea Therapeutics, spécialisée dans les cancers, et co-fondateur de MedAware, une start-up qui aide à réduire les erreurs de prescription. (Autorisation)

« Nous avons déjà appris de deux investisseurs importants qu’ils avaient suspendu leurs investissements en Israël dans le cadre d’une ‘réévaluation stratégique’. En outre, j’ai entendu plusieurs histoires très alarmantes de la part de collègues fondateurs et PDG à propos de fonds qui étaient déjà en phase de due diligence et qui ont été retirés », a-t-il rapporté.

Efrat Shefer, ancienne présidente des opérations israéliennes d’une grande multinationale de technologie de la santé, a mis en garde contre le danger potentiel que représentent les importantes sociétés de notation de crédit qui jettent un regard nerveux sur l’agitation actuelle en Israël.

« Lorsque les investisseurs potentiels regardent de l’extérieur, ils écoutent J.P. Morgan, Moody’s et Fitch. Ces institutions financières très importantes indiquent toutes que le paquet de réformes va nuire au profil de crédit d’Israël », a-t-elle déclaré.

Selon Shefer, un tel scénario ajouterait l’insulte à la blessure à un moment où les bailleurs de fonds européens investissent déjà moins dans les start-ups israéliennes que les années précédentes.

Beker a fait remarquer qu’Israël, avec son excellence en sciences, reçoit normalement un financement disproportionné de l’UE sous la forme de subventions pour la recherche et le développement universitaires et commerciaux. Il a ajouté que les entrepreneurs, les investisseurs en capital-risque et les consultants israéliens sont unanimes à penser que ce financement diminuera considérablement, car l’UE voit d’un mauvais œil la controverse politique en Israël.

La fuite des cerveaux, « la principale ressource dont nous disposons »

Une importante fuite des cerveaux est une réelle possibilité, car les chercheurs en sciences de la vie en Israël commencent à chercher des postes à l’étranger. De même, les Israéliens qui effectuent des études post-doctorales à l’étranger hésitent à rentrer chez eux.

« Je sais que beaucoup de gens cherchent un emploi en dehors d’Israël. Ils gardent leurs options ouvertes. Je pense que si, à Dieu ne plaise, nous en arrivons à cette situation [où le paquet de réformes judiciaires est adopté], il y aura un afflux de scientifiques très talentueux qui trouveront des postes ailleurs. Cela aurait un effet très négatif sur Israël », a déclaré Lahav.

Chezy Barenholz de l’université hébraïque. (Autorisation)

Chezy Barenholz, directeur du laboratoire de recherche sur les membranes et les liposomes du département de biochimie de l’école de médecine Hadassah de l’université hébraïque, est un expert mondialement reconnu dans le domaine de l’administration de médicaments et l’inventeur de médicaments largement commercialisés. Il a déclaré au Times of Israel qu’il trouvait la situation actuelle « effrayante ».

« Pour moi, sans le monde universitaire, il n’y a pas d’Israël. Le cerveau est notre principale ressource », a-t-il déclaré.

Ce n’est un secret pour personne que les plus grands cerveaux d’Israël pourraient gagner plus d’argent et vivre plus confortablement dans d’autres pays. Ceux qui restent en Israël ou qui y retournent après une formation avancée, ou avoir déjà travailler à l’étranger, le font pour diverses raisons, notamment par sionisme et par désir de vivre dans une démocratie juive et libérale.

« Je pense que les changements actuels aliènent une grande partie de ces personnes… si elles commencent à partir parce que le pays ne correspond plus à leurs idéaux, ce serait catastrophique [pour Israël] », a déclaré Beker.

Il pense également qu’à long-terme, la réforme du système judiciaire nuirait à la diversité, qui est essentielle à l’innovation.

« Je pense que la diversité est l’un des principaux moteurs de l’économie des start-ups partout dans le monde, et Israël ne fait pas exception à la règle. Je pense que la législation proposée aurait de graves répercussions sur l’égalité des chances pour les femmes et les minorités », a-t-il déclaré.

Les informations qui proviennent actuellement du pays nuisent à ce que Shefer appelle « l’image de marque d’Israël », que de nombreuses personnes talentueuses ont mis des dizaines d’années à construire. Cette marque est essentielle pour les entrepreneurs israéliens du secteur de la HealthTech, qui misent sur la recherche et le développement mais s’appuient sur des partenariats avec des investisseurs et des entreprises du monde entier pour commercialiser les produits israéliens.

Ronit Harpaz, PDG d’Endoron, s’exprimant devant la commission de la Constitution, du Droit et de la Justice de la Knesset, le 20 février 2023. (Autorisation)

« Les réformateurs judiciaires nuisent à l’image de marque d’Israël en tant qu’écosystème innovant et très serré. Nous sommes connus pour notre rapidité, notre efficacité et notre performance. Et cela va de pair avec le fait de faire partie d’une démocratie et d’être comme nos partenaires extérieurs », a déclaré Shefer.

Barenholz a indiqué que lors de conversations récentes avec de nombreux collègues et collaborateurs internationaux, ceux-ci lui ont clairement fait savoir qu’ils suivaient les nouvelles en provenance d’Israël et qu’ils n’étaient pas satisfaits de ce qu’ils entendaient.

« S’ils ne sont plus heureux d’interagir et de travailler en partenariat avec moi, ce ne sera pas à cause de moi. Ce sera à cause de ce qui se passe ici », a-t-il déclaré.

Harpaz a déclaré au Times of Israel qu’elle prévoyait pour l’instant de rester en Israël et d’y maintenir sa société, mais que les choses pourraient changer.

« Je suis une sioniste et je vais donc me battre pour que mon entreprise reste et réussisse ici. Mais nous avons bien sûr une obligation, un engagement légal envers nos actionnaires et nos investisseurs. Nous devons faire ce qui est le mieux pour l’entreprise », a déclaré Harpaz.

« Si nous ne parvenons pas à lever des fonds et que nous devons transférer l’entreprise et l’entité juridique dans un autre pays pour pouvoir lever des fonds, nous le ferons », a-t-elle ajouté.

« Bien sûr, ce ne sera qu’en dernier recours. »

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