« Les Derniers » : Sophie Nahum se confie sur son – indispensable – travail
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« Les Derniers » : Sophie Nahum se confie sur son – indispensable – travail

Avec son style "qui n’est jamais trop solennel ni trop sérieux", la réalisatrice aborde l'antisémitisme moderne en France et ses précieux interlocuteurs, les survivants de l'enfer

Sophie Nahum prolonge la série documentaire « Les Derniers » avec la parution d’un livre éponyme. (Crédit : Keren Ann)
Sophie Nahum prolonge la série documentaire « Les Derniers » avec la parution d’un livre éponyme. (Crédit : Keren Ann)

Sophie Nahum prolonge la série documentaire « Les Derniers » avec la parution d’un livre éponyme. Dans cet objet à l’esthétique sobre, conçu comme un album de famille, la réalisatrice croise les témoignages de survivants.

Times of Israël : Vous expliquez, dès l’introduction du livre, que les histoires que vous racontaient vos grands-parents n’étaient pas liées à la Shoah mais plutôt à leur jeunesse en Tunisie et à leur arrivée en France, avec « deux valises et quatre enfants ». Cet humour en forme de zeugme n’est-il pas révélateur de votre travail ?

Sophie Nahum : Absolument ! Je voulais donner une idée de ma personnalité et de mon style qui n’est jamais trop solennel ni trop sérieux. Il me semblait important de montrer, d’entrée, la façon dont j’avais abordé ce sujet.

N’avez-vous pas le sentiment que c’est une succession de rencontres et de ressentis qui vous a guidée, à votre corps défendant, vers ce projet dont on se dit qu’il a été conçu avec vos « tripes » ?

Je porte ce projet depuis trois ans, de manière totalement indépendante et autonome. Personne ne me l’a commandé et personne ne m’attendait. C’est un long parcours, un sentiment de nécessité et un vrai combat qui était très important pour moi pour de nombreuses raisons. C’est vrai, j’ai eu l’impression d’y avoir été poussée par l’actualité : ce n’est pas une démarche uniquement mémorielle. Ce travail dit quelque chose du présent, et peut-être aussi de l’avenir. Et ça, ce sont les « Derniers » qui me l’ont fait découvrir…

« Victor Young Perez, un oublié de l’Histoire »

« Quatre boules de cuir ou l’étrange destin de Young Perez champion du monde de boxe » d’André Nahum (Crédit : autorisation)

Etonnamment, ce travail est le fruit d’un héritage lié à la boxe ! Votre grand-père, l’écrivain et chroniqueur radio André Nahum est l’auteur de Quatre boules de cuir ou l’étrange destin de Young Perez, champion du monde de boxe (2001) Bibliophile – réédité sous le titre Young Perez, champion de Tunis à Auschwitz, ed. Sw Télémaque (2013)…

Mon grand-père a beaucoup œuvré pour la mémoire du judaïsme tunisien et il se souvenait très bien de Victor « Young » Perez * comme d’une gloire nationale de son enfance.

Un jour, dans son cabinet de médecine à Sarcelles, la sœur de Young Perez est venue le voir en lui disant : « Docteur, je ne viens pas pour une consultation. Je viens pour Victor qui a été oublié par l’Histoire. Je sais que son destin va vous
toucher ». Il en a fait un livre.

« Young Perez champion, de Tunis à Auschwitz », éditions sw Télémaque 2013.

Alors que vous étiez devenue réalisatrice, votre rencontre avec Tomer Sisley, lui aussi fasciné par le destin tragique du champion, a donné naissance au documentaire « Young et moi », dans lequel vous marchez, en France, en Pologne et en Israël, sur les traces du champion en interrogeant les derniers témoins de sa vie. Ces tournages auraient donc été les prémices du documentaire « Les Derniers »…

Au départ, nous avions simplement rendez-vous avec Jacques Altmann pour parler avec lui de Victor Young Perez qui avait été son instructeur de boxe avant-guerre.

Je ne savais pas trop comment l’aborder. Comment s’adresser à un ancien déporté ? Faut-il lui donner du « Monsieur », prendre un ton de circonstance ? Honnêtement, si j’avais été obligée de lui parler de manière très sérieuse, je crois que je n’aurais pas mené ces projets par la suite. C’est peut-être là le « supplément d’âme » de mon approche.

C’est en tout cas pour apporter cette dimension différente que je l’ai fait. Quand j’ai rencontré Jacques Altmann et Charles Palant, j’ai tout de suite vu que c’était des personnes avec lesquelles on pouvait rigoler. Pour eux, l’important est qu’on n’oublie pas et qu’on en tire des enseignements.

Quand nous sommes allés à Auschwitz avec Jacques, il portait un bonnet avec l’inscription « Descente à Paradise ». J’avoue que ça nous a fait rire. Ça, c’est quelque chose qui vient sans doute de mes origines et de mon grand-père. J’ai l’impression qu’en France, on a toujours tendance à vouloir traiter de manière sérieuse les sujets « intelligents », dramatiques et graves. Je pense que ce n’est ni une fatalité ni une nécessité et que l’on peut aussi bien aborder et rendre compte de choses difficiles de façon accessible et simple.

Sans pathos ?

Sans pathos, en tous cas quand il n’est pas nécessaire. Pour autant, la série documentaire et le livre ne font pas l’économie des faits atroces qui se sont déroulés…

Elisabeth Brami, Noëlle Châtelet, Alexandre Jardin, Mazarine Pingeot, Alice Zeniter, « Croire au matin », Calmann Levy, 2018

La préface du livre Croire au matin (Calmann Levy 2018) consacré à Charles Palant souligne l’humour de ce rescapé qui invitait à « ne pas exclure la joie de la transmission aux générations nouvelles ». Vous évoquez vous aussi un homme « plein d’esprit et d’humour »…

Dans le film, quand Tomer lui demande : « Quel âge avez-vous ? », Charles répond : « Oh, vous savez, ça change tous les jours ». Quand il lui demande, un peu plus tard, s’il a rencontré Young, Charles Palant lui dit : « Ah, vous l’appelez Young ? Parce que moi, je l’ai rencontré dans un endroit où plus personne n’avait de nom ». Ce genre de phrases qui donnent le ton, il vous les sortait comme ça.

Les témoins et leurs familles m’ont remerciée d’avoir traité cela de cette façon

Dans le livre, on relève aussi l’humour d’un rescapé prénommé Jean qui vous confie : « J’ai un problème avec le Bon Dieu. Je m’expliquerai peut-être avec lui quand je le verrai ». Ce pourrait être du Woody Allen…

Complètement ! Il n’est pas croyant mais il envisage de rencontrer Dieu. En même temps, Jean est celui qui est le plus bouleversé lorsqu’il témoigne. On sent que c’est celui à qui cela coûte le plus. Il a perdu toute sa famille et sa douleur est encore très vive. Il a failli faire un malaise devant moi. Il dit que lorsqu’il fait remonter ses souvenirs, c’est comme si on lui tirait dessus.

En fait, s’agissant de l’humour, je ne savais pas au départ comment cette démarche et ce ton allaient être accueillis. J’avais tourné quelques épisodes en me disant : « On verra si ça passe ».

Le retour a été extraordinaire : les témoins et leurs familles m’ont remerciée d’avoir traité cela de cette façon. Ils se sont réjouis de la beauté du résultat et je les ai sentis très sensibles à cette idée de livre illustré. Je ne voulais pas faire un hold-up sur le sujet sur lequel des milliards de choses ont été faites. L’enthousiasme de ces survivants m’a permis de vérifier l’intérêt qu’ils avaient vu dans ma démarche. Leur validation m’était nécessaire. Du coup, j’ai continué et j’ai fait vingt-cinq épisodes. Cela m’a pris trois ans.

« J’ai gardé la veste que j’ai portée six mois – 116 536, c’est mon matricule, à Buchenwald, il n’y avait pas de tatouage. J’avais aussi une chemise, mais pas de caleçon, par moins 30 » (Crédit : capture d’écran Les derniers)

La frustration ressentie lors de votre visite à Auschwitz et un peu plus tard, la naissance de vos enfants et votre désir de leur transmettre cette histoire, n’ont-ils pas été un autre moteur du projet ?

Si Jacques (Altmann) n’avait pas été là, s’il ne m’avait pas dit avoir vu passer des centaines de milliers de personnes dont ses grands-parents qu’il avait voulu suivre, je n’aurais rien ressenti. J’ai perçu son émotion et son désir de quitter rapidement la rampe où nous nous trouvions. Sur place, il n’arrêtait pas de parler pour témoigner. Avec lui, nous sommes allés à Monowitz-Buna où était Victor Young Perez : là, il n’y a plus rien. Rien de rien. Imaginez : nous avons dormi dans un hôtel avec vue sur Auschwitz et cette nuit-là, un mariage a été célébré dans l’hôtel. Je ne reproche pas à ces gens de vivre normalement mais cette visite m’a frustrée. C’est pour cela que Ginette (Kolinka) dit qu’elle s’efforce, lorsqu’elle va à Auschwitz, de faire vivre chaque pierre pour tenter « d’incarner » l’endroit.

Je ne m’érige ni en experte ni en historienne de la Shoah

En 2008, Elie Wiesel déclarait au magazine Muse : « J’appartiens à une tradition biblique où l’on exalte le rôle de témoin plus que celui de juge. Un témoin est celui qui croit en la vérité. » Ce rôle essentiel du témoin ne fait-il pas écho à la lourde responsabilité dont vous investit Elie Buzyn quand il vous dit : « Vous allez devenir le témoin du témoin que je suis » ?

Oui, il aime bien répéter cela. Il est vrai qu’il m’a passé le relai mais je le soupçonne d’en avoir missionné d’autres ! Le livre comporte une introduction dans laquelle j’explique mon parcours et la raison d’être du projet mais par la suite, je suis très en retrait et je reste au plus près des propos recueillis. Pour les besoins du livre, j’ai procédé à un agencement, à des coupes, des recoupements et à une organisation évidemment très personnelle mais je crois avoir été fidèle à ce rôle de témoin des témoins. Je ne m’érige ni en experte ni en historienne de la Shoah : j’ai rencontré vingt-cinq témoins et mon travail a été de retranscrire leurs mots.

La simplicité avec laquelle vous abordez les témoins n’est-elle pas ce qui confère à votre travail sa dimension inédite et authentique ?

Je tenais à cette fraîcheur. Je la revendique. Ce projet nécessitait la présence d’un « passeur », d’un intermédiaire auquel le spectateur et le lecteur peuvent s’identifier. Un jeune peut comprendre les questions que je pose tout comme il peut comprendre ma réaction quand Armand brandit sa veste de déporté. C’est naturel et spontané. Ma posture n’est pas celle d’une professionnelle. Je n’ai pas installé de mise à distance. D’ailleurs, les rencontres se font chez eux.

« Les Derniers » est un titre court et percutant qui témoigne de l’urgence de recueillir les témoignages. Il vous aurait été inspiré par la rescapée Ginette Kolinka…

Oui, c’est d’ailleurs dans la bande annonce du documentaire. Elle m’a dit : « Vous avez de la chance, ce sont les deniers que vous voyez là ». C’est un titre qu’il m’a fallu assumer, tout comme la démarche. Il n’est pas évident de dire à des gens qu’ils sont les derniers. Elie Buzyn me l’a d’ailleurs fait sentir plus d’une fois : « Ah, ça y est, vous nous enterrez ! ». Ce n’est évidemment pas l’idée. C’est juste que je n’avais pas envie d’assister au même décompte que celui des Poilus…

« Tu vois la fumée qui sort de la cheminée ? » (Crédit : capture d’écran Les derniers)

Pourquoi êtes-vous passée du documentaire web au livre ?

Depuis le début, j’envisage un projet décliné sur différents supports : une série, un livre, un film… J’ai d’ailleurs tourné des séquences, en dehors de chez eux, qui seront utilisées pour le film. J’ai aussi pensé à une exposition. Il s’agit vraiment d’un projet global : je fais de nombreuses conférences et j’interviens dans des lycées.

Pourquoi le livre ? D’abord parce que je trouve bien le fait d’avoir un objet. Par ailleurs, la série recueille les témoignages un par un. Les épisodes n’abordent pas forcément les mêmes thèmes et ne mettent pas l’accent sur les mêmes choses. C’est une sorte de kaléidoscope. Le livre permet de croiser les témoignages qui se font écho. J’ai découvert, au fur et à mesure des rencontres, des aspects communs que j’ai organisés en chapitres. Que des lois anti-juives aient été proclamées, que des familles entières aient été arrêtées et envoyées au camp : toutes ces étapes ont été racontées et semblent « évidentes » mais d’autres, qui sont partagées par tous les survivants, le sont moins. Comme le fait qu’on leur a imposé le silence au retour, qu’ils ont eu l’impression de déranger et que leurs nuits étaient peuplées de cauchemars…

Michel Borzykowski, Ilan Lew, « Objets transmissionnels » Liens familiaux à la Shoah, Ed. Slatkine, 2019

Fruit des recherches d’un médecin et d’un chercheur genevois, le livre Objets transmissionnels, Liens familiaux à la Shoah (Slatkine, 2019), souligne l’importance du sens véhiculé par les objets. Est-ce la raison pour laquelle Armand brandit sa veste rayée ou qu’il vous présente sa gamelle de Buchenwald comme « toute sa fortune » ?

Qu’Armand ait besoin de prouver la véracité de ce qu’il a vécu à l’aide de ces objets et l’entendre me
dire : « On n’est pas obligé de me croire sur parole », est horrible…

Du premier chapitre intitulé « Le basculement » se détache la volonté que leurs familles avaient, chevillée au corps, d’être des « citoyens exemplaires ». Alors qu’en juin 1942, l’étoile jaune devient obligatoire pour tous les Juifs, Francine vous confie que sa mère et sa grand-mère avaient pris la peine de surfiler leurs étoiles : « Elles devaient être belles et pas effilochées, comme celles de certaines personnes »…

C’est la raison pour laquelle j’ai titré sur l’idée de bascule comme lors d’un accident, d’un choc. En citoyens exemplaires, les pères de famille sont allés eux-mêmes déclarer les occupants et les biens de leur foyer. Les autorités n’ont eu, par la suite, qu’à ressortir les listes et à leur opposer qu’il en manquait un, le cas échéant. Avec le recul, imaginer ces scènes a quelque chose d’encore plus terrifiant. Ceux qui sont passés à travers les mailles du filet sont ceux qui ont désobéi.

Tous ont gardé le souvenir très précis de leur arrestation : l’irruption de policiers français, de SS ou de miliciens, le moteur d’un camion, du bruit dans les escaliers, des coups de matraque dans les portes, des pantalons baissés en pleine rue… La trame des arrestations est à peu près la même et pourtant, à la lecture des témoignages, chaque histoire est étrangement singulière…

C’est, en effet, la singularité de chaque témoignage que j’ai voulu laisser transparaître. Les arrestations sont toutes différentes et en même temps assez semblables. Ce que j’ai essayé de faire passer, c’est la dimension totalement inattendue de l’arrestation. Ça vous tombe dessus alors que vous êtes en train de dîner en famille ou de préparer le gâteau pour l’anniversaire de maman… C’est d’une brutalité inouïe. Tout à coup, leur vie bascule. Esther avait 14 ans. Elle qui n’avait jamais quitté ni son quartier ni ses parents raconte comment elle s’est retrouvée toute seule dans la rue, en petite robe d’été.

« Se mettre dans la peau de celui ou celle qui, trois jours avant, menait une vie normale (…) et qui, d’un seul coup, se retrouve à poil dans la neige avec, en face, quelqu’un qui lui dit que son père ou sa mère est parti en fumée par la cheminée ».

Suit le chapitre consacré à l’arrivée au camp, la fumée et les cheminées…

Les scènes d’arrivée, ce sont d’abord la descente du train, les chiens, les hurlements en allemand, l’odeur, la honte d’être nu devant tout le monde, la tonte, la distribution aléatoire de vieux vêtements dépareillés… Et puis en effet la réponse faite à ceux qui se renseignent pour savoir ce que sont devenues les autres personnes du convoi : « Regarde la fumée qui sort de la cheminée, ils sont là ». Les témoignages croisés montrent qu’à ce moment-là, les jeunes déportés pensent qu’on leur raconte des histoires pour leur faire peur. Ils croient aussi à une méchante plaisanterie. Aujourd’hui on sait, mais à l’époque, comment imaginer qu’une telle chose puisse exister ? Les jours passent, des gens disparaissent, de la fumée sort en permanence et l’odeur de chair brûlée persiste. C’est ce que dit très bien Nicolas Roth : « J’ai commencé à me poser des questions sur la véracité de ce qu’on m’avait raconté ». C’est ce genre de choses que le livre essaie de rendre : se mettre dans la peau de celui ou celle qui, trois jours avant, menait une vie normale, dans une famille où l’on se comportait bien, qui était pudique et qui, d’un seul coup, se retrouve à poil dans la neige avec, en face, quelqu’un qui lui dit que son père ou sa mère est parti en fumée par la cheminée. Lucette dit souvent qu’elle ne savait pas si elle devait rire ou pleurer, tellement c’était impensable. Même eux, qui l’ont vécu dans leur chair, ont du mal à prendre toute la mesure de ce qu’ils nous racontent. Mon grand-père disait : « Les négationnistes ont bon dos, tout cela est tellement incroyable ».

« Ça, c’est toute ma fortune : ma gamelle. À Buchenwald, je mangeais là-dedans, elle était déjà trouée » (Crédit : capture d’écran Les derniers)

Un chapitre s’intitule « Le quotidien ». Dans quel état d’esprit ceux qui n’avaient pas été gazés dès leur arrivée ont-ils pu vivre ce qu’on appelle le « quotidien » ?

Esther raconte comment les déportés se sont installés dans l’horreur du quotidien. Ils se mettent à « décharger » les morts, à ramasser les cadavres, à charrier les corps. Elle dit même qu’à force, ils étaient devenus capables de savoir qui était sur le point de mourir et se disaient : « Tiens, celui-ci ou celle-là ne passera pas la nuit ».

Le quotidien, c’est aussi la photo témoignant de la cruauté d’un chef de baraque qui s’amusait avec les déportés…

La photo dont vous parlez est une capture d’écran de la série. C’est une scène tellement forte… Henri me mime le « sport » imposé par le chef du baraquement qui, la nuit, par -20 degrés, leur ordonnait de se déshabiller, les arrosait d’eau glacée et leur faisait faire de la « gym » tout en les frappant.

Quoi qu’ils disent, ils étaient coupables.

Nous laisserons les lecteurs découvrir, dans le livre, les témoignages sur les marches de la mort. Nous en arrivons à la libération et au retour. Leurs voix semblent s’unir pour dire : « On a essayé de
parler »…

Ils ont dérangé avant même d’avoir essayé de parler. Leur seule présence dérangeait. Concrètement, leur retour jusqu’au Lutetia a été un périple. Beaucoup ont mis des mois pour rentrer. Les survivants sont arrivés dans un pays qui avait recommencé à vivre, qui ne voulait pas ressasser le passé et encore moins faire le tri entre les bons et les salauds. Dans ce contexte, ils arrivaient comme un cheveu sur la soupe.

Jacques vous raconte que les gens refusaient de les croire et disaient : « Tiens, voilà les meshuge » (les fous en yiddish)…

Oui, ils sont nombreux à avoir entendu cela.

Sarah se souvient d’avoir été invitée à « oublier » ; Robert dit que dans la tête des gens, les Juifs étaient « les idiots qui s’étaient fait ramasser bêtement ». Quant à Esther, son récit suscitait de l’incrédulité, quand ce n’était des soupçons sur la raison de sa survivance…

Oui, il y a eu tout cela. Quoi qu’ils disent, ils étaient coupables. Personne n’avait envie de gérer la tristesse et la misère de ces gens. Personne ne voulait des rescapés mineurs de Buchenwald. On ne s’est pas occupé d’eux. Rien n’a été fait pour adoucir leur vie. D’ailleurs, Esther a fait une tentative de suicide. Jean a erré dans Toulouse en crevant la faim. Yvette, qui pesait à peine 36 kilos en rentrant du camp, a dû prendre le métro avec sa mère qui était venue la chercher au Lutetia ! Il ne s’agit pas de demander un cortège présidentiel mais on aurait quand même pu leur épargner ce retour chez elles en métro…

« Il nous faisait mettre à poils, nous arrosait de seaux d’eau glacée et nous faisait faire de la gym ». (Crédit : capture d’écran Les derniers)

Lucette évoque la « mission » qu’elle remplit en souvenir de ceux qui l’avaient chargée de dire « ce qui se passait ici ». Le dernier chapitre du livre s’intitule « Plus jamais cela ? ». Pourquoi avoir accolé un point d’interrogation ?

Pendant des décennies, on a répété cette phrase comme un mantra, au nom d’un devoir de mémoire que l’on considérait seulement comme un impératif moral. À force de répéter « Plus jamais cela ! », on s’est promis d’être vigilants et de réagir si les SS revenaient à Paris avec leurs bottes. Évidemment, l’histoire ne se répète jamais exactement de la même façon. Il y a de nouvelles technologies et de nouvelles menaces. L’intérêt du
« plus jamais cela » est de comprendre les mécanismes qui mènent à cela et d’en détecter les signaux annonciateurs.

Est-ce la raison pour laquelle vous évoquiez, dès le début de cet entretien, ce que ces survivants vous ont fait comprendre ?

Ils ont vu jusqu’où l’homme pouvait réellement aller. Ceux qui ont perpétré ces crimes étaient des gens normaux, des pères de famille souvent civilisés et instruits. Les mécanismes très élaborés qui ont été mis en place étaient le fruit d’un monde moderne. Le point d’interrogation annonce aussi le chapitre dans lequel les survivants disent qu’ils ne sont pas sûrs qu’il n’y aura plus jamais cela.

S’ils témoignent, c’est pour que cela n’arrive plus, ni aux Juifs ni à personne d’autre. C’est ce qui m’a aussi beaucoup touchée : leur message est universel. Chacun d’eux nous dit, en substance : si vous pensez qu’en témoignant, je ne fais que lutter contre la haine envers mon peuple, c’est que vous n’avez rien compris à ce que je vous raconte.

« Qu’on tue des enfants dans une école juive et que la France ne se soulève pas dit quelque chose de très grave du pays, bien au-delà des Juifs et de l’antisémitisme »

Evelyn vous parle de Mireille Knoll « dont on a voulu brûler le corps et tous les souvenirs ». On pense aussi évidemment à Sarah Halimi dont l’assassin a été jugé irresponsable pénalement…

Que voulez-vous me faire dire ? Que l’antisémitisme existe ? Bien sûr qu’il existe. Ces survivants pensaient ne jamais revoir des enfants tués parce que juifs. On imagine ce qu’ont pu ressentir, face à la tuerie d’Ozar Hatorah de Toulouse, ces hommes et ces femmes qui se sont reconstruits sans haine. Ils pensaient que l’humanité avait tiré des leçons des six millions de morts. Ce n’est pas le cas. Mais tous les anciens déportés que j’ai rencontrés sont dans quelque chose de plus universel. La haine du Juif, c’est le canari dans la mine, le signal d’alerte d’un effondrement global. Le problème se situe au niveau de ceux qui ne se sentent pas concernés. C’est comme pour la mémoire de la Shoah dont certains n’ont pas compris les enjeux. Ils n’ont pas compris que cela ne concerne pas seulement les Juifs.

Est-ce cette inertie qui a dévasté Lucette quand elle a vu passer, quelques années avant sa mort, un cortège parisien dans lequel on hurlait « mort aux Juifs » sans que personne ne réagisse ?

Les survivants disent que l’antisémitisme a toujours existé. Sur ce point, ils se sont pour ainsi dire fait une raison. Mais ce qui les détruit, c’est que le monde autour persiste à ne pas réagir. Qu’on tue des enfants dans une école et que la France ne se soulève pas dit quelque chose de très grave du pays, bien au-delà des Juifs et de l’antisémitisme, qui est de l’ordre du déni de réalité, de la lâcheté, de la collaboration passive.

Les entretiens que vous avez menés illustrent le concept de résilience mis en lumière par Boris Cyrulnik auquel vous avez montré votre travail. « Les survivants sont la preuve vivante que, confronté au pire, l’homme est aussi capable du meilleur ». Ce constat explique-t-il l’énergie formidable qui se dégage de votre livre ?

Ces gens ne sont pas des héros parce qu’ils ont survécu au camp. Survivre au camp relève d’une succession de micro-miracles et de petits hasards. En revanche, ce qu’ils sont parvenus à faire après est héroïque. Je pense qu’ils sont, qu’ils peuvent ou devraient être des figures très inspirantes pour la jeunesse.

Tous semblent en tous cas avoir réussi professionnellement…

Il y a vraiment toutes les catégories sociales. J’ai été reçue dans de grands appartements mais aussi dans de petits studios.

Un article du Times of Israël faisait récemment état de la présence, en Israël, de plus de 40 000 survivants de la Shoah vivant dans la pauvreté…

Je sais. C’est affreux. Je n’ai pas vu ces situations en France. Certains vivent de façon très modeste mais je n’ai pas été confrontée à la misère. Peut-être y a-t-il des survivants dans ce cas mais je ne les ai pas rencontrés.

Sophie Nahum, « LES DERNIERS » Rencontres avec les survivants des camps de concentration, Alisio, 256 p, 19,90 € (Site web)

* Plus jeune champion du monde poids mouche. Dénoncé en 1943, il a été déporté à Auschwitz. Le commandant du camp d’Auschwitz 3, Monowitz-Buna, passionné de boxe, organisait contre lui des simulacres de combats. Young a été abattu pendant les marches de la mort.

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