Les Juifs du Michigan aux prises avec une haine croissante
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Les Juifs du Michigan aux prises avec une haine croissante

Après que des manifestants d'extrême droite ont pris d'assaut le Capitole de l'État le 30 avril - arborant croix gammées et armes à feu - les Juifs de Lansing ont peur

Eric Cortellessa couvre la politique américaine pour le Times of Israël

Des manifestants portent des armes devant les marches de bâtiment du Capitol de l'Etat du Michigan à Lansing, aux États-Unis, le 15 avril 2020. (Crédit : AP/Paul Sancya)
Des manifestants portent des armes devant les marches de bâtiment du Capitol de l'Etat du Michigan à Lansing, aux États-Unis, le 15 avril 2020. (Crédit : AP/Paul Sancya)

WASHINGTON – David Mittleman a accepté le fait que le Covid-19 a bouleversé sa vie. Son fils devait se marier il y a deux semaines, mais il a dû reporter la cérémonie jusqu’à ce que des rassemblements puissent se tenir à nouveau en toute sécurité. Sa fille devrait se marier en juillet. Celui-ci aussi devra probablement attendre.

« Si nous nous en sortons en n’ayant à réorganiser que deux mariages, nous nous sentirons bénis », a-t-il déclaré au Times of Israel.

Cela étant, quelque chose d’autre le préoccupe également. Il vit à quelques kilomètres seulement de l’endroit où des partisans d’extrême droite ont protesté à plusieurs reprises contre les ordres de confinement décrétés par le Michigan pour arrêter la propagation du virus. Certains revêtaient des croix gammées et des insignes nazis, d’autres hissaient des drapeaux confédérés et des nœuds coulants.

Le 30 avril, les manifestations ont franchi une étape supplémentaire : les activistes ont de nouveau pris d’assaut le Capitole de l’État à Lansing, dans le Michigan, mais cette fois-ci, ils étaient armés d’armes automatiques. Cette manifestation a fait la une des journaux nationaux et a glacé le sang de la communauté juive locale, qui a renforcé ses mesures de protection au cours des dernières années, alors que les crimes de haine antisémites se multipliaient.

Il n’est pas certain que d’autres manifestations de ce type soient prévues à l’avenir. Le gouverneur du Michigan, Gretchen Whitmer, a déclaré mercredi qu’elle souhaitait interdire les armes à feu dans l’enceinte du Capitole, apparemment au cas où les manifestations se poursuivraient.

« Certains parlementaires portent des gilets pare-balles pour aller travailler », a déploré Mme Whitmer. « Personne ne devrait être intimidé par quelqu’un qui introduit un fusil d’assaut sur son lieu de travail. »

David Mittleman (Autorisation)

La communauté juive se fait l’écho de cette même pensée. « J’ai personnellement contribué au renforcement de la sécurité de notre congrégation », indique David Mittleman, un éminent avocat qui a négocié l’accord entre l’université d’État du Michigan et les victimes du médecin scolaire Larry Nassar – le plus important jamais conclu dans une affaire d’abus sexuel impliquant une université américaine. « Et c’est directement lié à des activités comme celle-ci », a-t-il ajouté, en se référant aux protestations.

Quelque chose d’autre a motivé sa donation.

Alors qu’il vit à East Lansing depuis plus de 40 ans, il a grandi à Squirrel Hill, le quartier de Pittsburgh où un homme armé a ouvert le feu sur la synagogue Tree of Life en octobre 2019, tuant 11 fidèles dans ce que l’Anti-Defamation League (ADL) a qualifié d’attaque antisémite la plus meurtrière sur le sol américain. « L’antisémitisme est en hausse dans ce pays et nous avons vu où cela nous mène », déplore-t-il.

De façon déconcertante, ajoute-t-il, le président américain Donald Trump a soutenu les manifestations, qui ont inclus des membres de la Michigan Liberty Militia, que le Southern Poverty Law Center a classé comme un groupe extrémiste anti-gouvernemental, et les Proud Boys, que le SPLC désigne comme un groupe haineux.

Dans un tweet, Donald Trump a qualifié les participants de « très bonnes personnes », faisant ainsi écho aux commentaires qu’il avait faits en 2017 au sujet des participants au rallye des suprémacistes blancs à Charlottesville.

« Je suis inquiet », commente David Mittleman. « Le fait que le président encourage ce comportement est effrayant ».

La pandémie utilisée comme prétexte à la haine

Selon Carolyn Normandin, qui dirige le bureau de l’ADL dans le Michigan, les manifestants d’extrême-droite de Lansing se servent de la crise du coronavirus pour amplifier et donner de la voix à leur idéologie.

« Ce sont des gens qui utilisent la situation pour donner de la voix à leur rhétorique haineuse », a-t-elle dénoncé auprès du Times of Israel. « Chaque fois qu’il y a un gros problème, les gens cherchent d’autres boucs-émissaires et d’autres responsables – et le peuple juif a été blâmé tout au long de l’histoire, avec toutes sortes de mythes et théories conspirationnistes, surtout pendant les crises ».

Carolyn Normandin, directrice régionale du bureau de l’ADL dans le Michigan (Autorisation)

Le centre chargé d’étudier l’extrémisme au sein de l’ADL a constaté que des théories du complot clamant que ce sont les Juifs qui ont créé le virus se propagent actuellement dans tous les recoins les plus sombres d’internet.

« Les gens suivent les informations et lisent autant qu’ils le peuvent », explique Carolyn Normandin. « Et ceux qui ne connaissent pas l’histoire ou qui ignorent qu’il s’agit d’un trope antisémite commun peuvent le prendre au sérieux ».

Au même moment, les extrémistes de tout le pays ont de plus en plus tendance à comparer les gouverneurs qui ordonnent un confinement à Adolf Hitler, une initiative qui vise à entraîner le chaos, selon les spécialistes.

Une femme, à Lansing, a récemment brandi un panneau sur lequel était écrit « Heil Whitmer », en référence à la gouverneure démocrate de l’État. D’autres ont exhibé des affiches la représentant portant la moustache de Hitler.

« Comparer notre gouverneure à un homme démoniaque qui a voulu éradiquer un peuple tout entier est à la fois ridicule et effrayant », dénonce le rabbin de la congrégation East Lansing, Amy Bigman, auprès du Times of Israel. « La hausse récente des actes antisémites, ici et ailleurs, est effrayante, elle aussi. Le Juif en tant que bouc-émissaire, ce n’est bien sûr pas une nouveauté ».

Le nouveau coronavirus a d’ores et déjà fait plus de 4 000 morts dans le Michigan, surchargeant les hôpitaux de la région de Detroit. En réponse à la pandémie, Gretchen Whitmer a émis une série de directives de confinement pour tenter de réduire la courbe ascendante des infections.

Des panneaux montrant la gouverneure Gretchen Whitmer collés à des véhicules pendant une manifestation à Lansing, dans le Michigan, le 15 avril 2020 (Crédit : AP/Paul Sancya)

« Ce n’est jamais une bonne chose d’utiliser des références à la Shoah ou aux nazis », souligne Carolyn Normandin. « Appeler quelqu’un Hitler – ce nom ne peut que se référer à Hitler. Cela n’aide en rien de diaboliser les responsables politiques qui tentent d’assurer la sécurité sanitaire de leurs communautés ».

Les mouvements de protestation d’extrême-droite ont eu lieu à quelques kilomètres seulement de la Michigan State University (MSU), l’une des plus importantes facultés publiques de l’État. Selon un professeur, ils ont eu un impact sur la communauté même si l’établissement assure dorénavant un enseignement à distance.

Yael Aronof, qui dirige le programme d’Études juives de l’université, explique que les étudiants ont été traumatisés lorsqu’ils ont découvert les images des manifestations dans les journaux télévisés – en particulier parce que ces événements sont survenus après une série d’incidents antisémites sur le campus.

« C’est comme si vous preniez conscience qu’ils sont vraiment là, qu’ils existent véritablement », dit-elle au Times of Israel, évoquant les antisémites. « On a eu des croix gammées sur des prospectus distribués sur le campus. Mais aujourd’hui, ces gens sont encore plus visibles. Depuis deux ans, ils sont sortis du bois et se sentent encouragés à apparaître au grand jour. Et les étudiants sont inquiets – préoccupés que cela puisse arriver dans leur environnement proche ».

« Je me contente de penser qu’on saura traverser cela »

Tandis que certains membres de la communauté juive du Michigan ne s’inquiètent pas de ce que les mouvements de protestation puissent les mettre personnellement en danger, ils s’inquiètent plutôt de ce qu’ils pourraient entraîner à l’avenir.

« Pendant ce confinement, la majorité des gens restent simplement chez eux », explique Mike Serling, avocat à la tête du programme d’Études juives à la MSU et membre conseil d’administration de l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) et de l’ADL.

« Je ne nourris aucune inquiétude pour ma sécurité à la suite de ça », clame-t-il.

« En revanche, je suis davantage préoccupé par ce qui va se passer pendant les élections et par ce qui arrivera quand on lèvera le confinement à un degré ou à un autre », confie-t-il au Times of Israel. « Est-ce que tout cela tournera à la violence ? Bien sûr, il pourrait y avoir un plus grand nombre d’incidents antisémites ».

Un manifestant avec son arme au capitole de l’Etat du Michigan de Lansing, le 30 avril 2020 (Crédit : AP Photo/Paul Sancya)

Et en effet, les recherches faites par l’ADL ont montré que les épisodes antisémites sont en augmentation depuis 2016. Une étude récente menée par un groupe juif de défense des droits civils a révélé que les deux-tiers des Juifs américains se sentent moins en sécurité qu’il y a dix ans.

Mike Serling note néanmoins avoir traversé d’autres périodes sombres – aux États-Unis et en Israël – et, selon lui, les agitations actuelles ne devraient pas devenir une caractéristique permanente de la vie américaine.

« Je suis optimiste face à l’avenir et je crois que l’Amérique sera un lieu de vie merveilleux pour les Juifs, pour les prochaines générations – pour mes petits-enfants, pour mes enfants », ajoute-t-il. « Je me contente de penser qu’on saura traverser cela ».

La communauté juive du Michigan, pour sa part, doit relever un double défi : tenter de traverser au mieux la pandémie et combattre un mouvement idéologique prompt à utiliser la crise du Covid-19 pour propager sa haine.

« Ces gens sèment la discorde », déplore Carolyn Normandin, la directrice du bureau du Michigan de l’ADL. « Ceux qui utilisent la stratégie de la peur se rendent redoutables aux yeux de tous ».

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