Pour des extrémistes US, la distanciation sociale est une « politique nazie »
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Pour des extrémistes US, la distanciation sociale est une « politique nazie »

Des militants américains d'extrême-droite comparent de plus en plus souvent les gouverneurs qui luttent contre le COVID-19 à Hitler, suscitant l'inquiétude des communautés juives

Eric Cortellessa couvre la politique américaine pour le Times of Israël

Des manifestants portent des armes devant les marches de bâtiment du Capitol de l'Etat du Michigan à Lansing, aux États-Unis, le 15 avril 2020. (Crédit : AP/Paul Sancya)
Des manifestants portent des armes devant les marches de bâtiment du Capitol de l'Etat du Michigan à Lansing, aux États-Unis, le 15 avril 2020. (Crédit : AP/Paul Sancya)

WASHINGTON — L’épidémie mondiale de coronavirus a causé des centaines de milliers de mort dans le monde. Elle a ravagé l’économie mondiale, en entraînant des millions de pertes d’emplois. Et maintenant, les responsables de la communauté juive américaine craignent que l’épidémie ne puisse être utilisée comme un instrument pour propager un autre virus : l’antisémitisme.

Se rebellant contre les directives de confinement instaurées pour aplanir la courbe du taux d’infection au COVID-19, des militants d’extrême-droite comparent de plus en plus souvent les gouverneurs qui imposent ce type de mesure à Adolf Hitler. Selon des experts, leur but est de semer le chaos et de profiter de la crise pour faire entendre leur idéologie.

Mercredi, des centaines de manifestants sont descendus dans les rues de Lansing, du Michigan, pour manifester devant le Capitol et protester contre l’ordre de confinement imposé par la gouverneur. Le virus a déjà tué près de 2 000 résidents du Michigan et submergé les hôpitaux de la zone de Detroit.

Et pourtant, la décision a fait l’objet d’une forte opposition, y compris d’activistes d’extrême-droite. Ils affirment, de manière bizarre et dans un contre-sens historique total, que les ordres de confinement sont comparables aux politiques menées par les nazis. Lors de la manifestation, une femme a brandi une pancarte où il était écrit « Heil Whitmer », en référence à la Gouverneure du Michigan Gretchen Whitmer, une élue Democrate. D’autres manifestants ont agité des drapeaux confédérés avec des casquettes pro-Trump MAGA sur la tête.

D’autres manifestations pour appeler à mettre un terme aux politiques de distanciation sociale ont été organisées dans le pays, notamment dans l’Ohio, dans le cadre d’une campagne coordonnée surnommée « Opération Impasse ».

Dawn Perreca proteste devant les marches de bâtiment du Capitol de l’Etat du Michigan à Lansing dans le Michigan, le 15 avril 2020. (AP Photo/Paul Sancya)

Pire encore, dans la même journée, les autorités ont arrêté et inculpé un homme qui aurait tenté de mettre le feu à une maison de retraite juive, située à côté de trois synagogues, une école juive et d’un centre communautaire juif.

« Cette affaire souligne la grande menace posée par les extrémistes violents qui agissent sur des motifs racistes », a déclaré Joseph Bonavolonta, l’agent spécial du FBI en charge de la Boston Division. L’arrestation est intervenue après que l’Anti-Defamation League (ADL) a découvert que des extrémistes propageaient une théorie conspirationniste en ligne selon laquelle le coronavirus avait été créé par une cabale des Juifs.

« L’antisémitisme est ce fléau ancien qui refait surface encore et encore dans l’histoire, où l’on rend les Juifs responsables de tout », a déclaré le rabbin Jonah Pesner, qui dirigeait le Religious Action Center, la branche politique du mouvement Réformé. « Nous y voilà ».

Le Western States Center, un organisme à but non lucratif basé dans l’Oregon, étudie l’extrémisme. Dans sa nouvelle recherche, il a mis en évidence une nouvelle tendance émergeante : les gouverneurs qui prennent des mesures fermes contre le COVID-19 sont comparés à Hitler.

Sur Telegram, une plateforme de message sécurisée qui est utilisée par les suprémacistes blancs, des utilisateurs ont comparé le gouverneur de Washinton Jay Inslee, la gourverneur de l’Oregon Kate Brown, le gouverneur de l’Idaho Brad Little et la gouverneure du Michigan Gretchen Whitmer au leader nazi.

Sur un canal Telegram, par exemple, une photographie circulait d’un participant au rassemblement de Lansing avec un mannequin représentant Whitmer grimée d’une moustache d’Hitler et accoutrée d’un uniforme nazi.

« L’une des stratégies consiste à essayer de diffuser l’idée que les Etats-Unis mettent en place une sorte de loi martiale ou un régime autoritaire en réagissant à la pandémie », a déclaré Eric Ward, le directeur exécutif du Western States Center.

« C’est une rhétorique similaire à celle que certains militants pro-armes utilisent pour s’opposer à tout contrôle des armes aux Etats-Unis, a ajouté Ward. Nous avons aussi vu ce type de rhétorique avec les lois visant à imposer les ceintures de sécurité. On observe cette tendance dans la droite autoritaire à s’opposer à l’intervention du gouvernement, assez ironiquement contre l’idée que le gouvernement fédéral mène une action autoritaire ».

Selon l’organisme à but non lucratif, beaucoup de ces individus sont des électeurs du président américain Donald Trump et soutiennent son effort pour que l’économie soit relancée le 1er mai. De leur côté, les officiels de santé publique, dont certains membres de sa propre administration, ont déconseillé cette mesure, estimant qu’elle était prématurée.

L’épidémie intervient en pleine course à la présidentielle 2020. Certains commentateurs politiques ont laissé entendre que Trump souhaite rouvrir l’économie pour améliorer ses chances d’être réélu.

Une pancarte Trump Unité posée sur remorque est exposée lors d’une manifestation devant le Capitol de l’Etat du Michigan à Lansing dans le Michigan, le 15 avril 2020. (AP Photo/Paul Sancya)

Dans un entretien accordé avec le Times of Israël, Ward, un expert en violence raciste, a déclaré qu’il n’y avait pas suffisamment d’éléments pour déterminer si les idéologues de droite avaient profité de la crise du coronavirus afin d’attirer plus de personnes vers leur cause.

« Je pense qu’il y a un plus grand danger que le fait qu’ils puissent élargir leur base, a déclaré Ward. Ils sèment plus de peur et de tension au sein du public américain. Ils ont pu mettre la main sur beaucoup d’oxygène afin d’essayer de détourner l’attention de la responsabilité de l’administration Trump ».

Les responsables communautaires juifs qui ont vécu cette augmentation des incidents antisémites ces dernières années, dont des attaques mortelles sur des synagogues à Pittsburgh et Poway, redoutent l’éventualité que cette rhétorique extrémiste ne se transforme en violence.

« Cela incite à la violence et aux tendances génocidaires ciblant les Juifs et d’autres [groupes] qui sont les boucs-émissaires quand il y a de la souffrance, a déclaré Pesner au Times of Israël. Nous avons déjà vu cela ».

De fait, ce n’est pas la première fois que des Juifs sont les boucs-émissaires d’une épidémie mondiale. De manière tristement célèbre, on a rendu les Juifs responsables de la Peste noire, ce qui a entraîné la persécution et le massacre de nombreuses communautés juives de 1348 à 1351.

« Ayant passé la période après le massacre à la synagogue Tree of Life avec la communauté juive à Pittsburgh, je suis toujours inquiet, a ajouté Pasner. Accuser les Juifs conduit à assassiner des Juifs et d’autres minorités ».

Pour Halie Soifer, directrice exécutive du Jewish Democratic Council of America, la manifestation du Michigan avait quelque chose de personnel.

Mercredi, elle était sur l’ordinateur, en train de travailler chez elle, quand elle est tombée sur une photo publiée dans les réseaux sociaux avec une femme tenant une pancarte « Heil Whitmer ».

Halie Soifer dirige le Jewish Democratic Council of America. (Crédit: JDCA)

« Je me suis dit ‘Oh mon Dieu, il doit y avoir un militant d’extrême droite dingue’, a-t-elle dit. Mais ensuite j’ai regardé plus attentivement et je me suis rendu compte que c’était une manifestation organisée, qu’il y avait beaucoup de monde, et que c’était ma ville natale ».

Soifer a grandi à 10 minutes du bâtiment du capitole de Lansing où a eu lieu la manifestation. Elle est née à l’hôpital, en bas de la rue, à quelques centaines de mètres. Les protestataires ont causé de vastes embouteillages, mercredi, avec une longue file de voitures qui a bloqué l’entrée de l’établissement hospitalier.

Les images du rassemblement, clame-t-elle, la hantent. Des hommes et les femmes, mitrailleuses à la main, brandissant des drapeaux confédérés, arborant des casquettes MAGA et des insignes nazis, décrit-elle. Ils ne portaient ni masque, ni gants.

« C’était clairement une manifestation contre la distanciation sociale », a déclaré Soifer au Times of Israël. « Comme la rencontre de nombreux dangers, qui s’abattent comme un ouragan ».

« C’est tout simplement choquant de voir que des gens, porteurs d’un agenda et d’une idéologie aussi haineux, peuvent vivre dans nos villes natales à tous », ajoute-t-elle.

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