Les leçons que tire l’Iran de la Corée du nord renégate
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AnalyseL'iran observe, apprend - dans l'ensemble, pas dans le détail

Les leçons que tire l’Iran de la Corée du nord renégate

Des experts israéliens et américains estiment que si Pyongyang ne peut plus être maîtrisé, il existe encore une chance de déjouer les ambitions nucléaires de l'Iran

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Lancement d'un missile nord-coréen vu à la télévision sud-coréenne, dans une station de métro de Séoul, le 29 août 2017. (Crédit : Jung Yeon-Je/AFP)
Lancement d'un missile nord-coréen vu à la télévision sud-coréenne, dans une station de métro de Séoul, le 29 août 2017. (Crédit : Jung Yeon-Je/AFP)

Pour l’Iran, la Corée du nord dotée de l’arme atomique offre un aperçu d’un avenir, 20 ans en aval, où le pays posséderait l’arme nucléaire en ayant payé le prix fort pour y arriver.

Les deux pays ont des sociétés complètement différentes et tandis que la Corée du nord a déjà créé ses bombes atomiques, l’Iran n’en serait pas encore doté.

Or, Pyongyang et Téhéran se trouvent inextricablement liés par leur statut à l’international d’états-parias, qui se sont acharnés et s’acharnent encore à stocker des armes nucléaires et des missiles balistiques.

De plus, la Corée du nord fait figure d’exemple – pour le meilleur ou pour le pire – pour l’Iran, qui a tiré les leçons de ses échecs et de ses réussites. Et lorsque Pyongyang envoie un missile sur le Japon, comme il l’a fait mardi, l’Iran peut voir comment répond la communauté internationale et prendre cet enseignement en compte pour plus tard.

« Vous ne pouvez pas comparer la Corée du Nord et l’Iran maintenant. Vous pouvez simplement voir comment pourra se positionner l’Iran à l’avenir au vu de l’exemple établi par la Corée du nord », commente Amos Yadlin, ancien chef des renseignements militaires de l’armée israélienne et actuel président de l’Institut d’études sécuritaires nationales, un think-tank basé à l’université de Tel Aviv.

Yaakov Amidror, ancien conseiller national à la sécurité, a noté dans un rapport au début du mois d’août que la connexion entre l’Iran et la Corée du nord a été démontrée « en 2007, lorsque le haut-négociateur iranien, Ali Larijani, a déclaré : ‘Regardez l’attitude de la Corée du nord. Qu’est-il advenu de deux ans de négociations avec la Corée du nord ? Elles ont mené à l’acceptation [par l’Occident] des technologies nucléaires nord-coréennes dans le domaine de l’enrichissement d’uranium. Alors dorénavant, [l’Occident] acceptera le nôtre ».

Un missile lancé pour un test dans la matinée du mardi 4 juillet 2017 (Capture d'écran : Agence de presse centrale coréenne)
Un missile lancé pour un test dans la matinée du mardi 4 juillet 2017 (Capture d’écran : Agence de presse centrale coréenne)

Selon Yadlin, l’Iran ne prête pas forcément attention à tous les lancements de missile et tests nucléaires de la Corée du nord, mais observe plutôt la situation dans son ensemble.

« L’observation de la Corée du nord par l’Iran se fait plutôt dans l’ensemble que dans le détail. Il n’est pas question d’un test ou d’un autre en particulier, d’un missile ou d’un autre en particulier. L’Iran tire une leçon de la Corée du nord, à savoir – que quiconque possède une arme nucléaire ou un missile balistique peut menacer les puissances mondiales et maintenir à la fois la pression sur elles », a déclaré au téléphone Yadlin au Times of Israël.

Pour preuve que les états non-nucléaires sont plus vulnérables, il suffit au régime iranien de se tourner vers l’ancien leader Muammar Kadhafi, qui avait volontairement désarmé son pays de sa puissance nucléaire en 2003 et qui a été destitué moins de dix ans plus tard suite à une combinaison d’agitations internes au pays et d’opérations de l’OTAN sous la direction des Etats-Unis.

Le dictateur nord-coréen Kim Jong Un, d’un autre côté, a fait escalader les tensions avec les Etats-Unis avec une impunité apparente.

Le lancement de mardi matin est le treizième effectué cette année par la Corée du nord, selon les chefs d’Etat-major inter-armées sud-coréens. Ce n’est pas la première fois qu’un missile est lancé sur le Japon. Bien au contraire, la Corée du nord fait cela depuis presque 20 ans.

Kim a récemment menacé d’attaquer Guam, qui accueille une importante base américaine. Alors que le missile de mardi n’a pas été envoyé vers le territoire américain, les analystes estiment qu’il avait précisément pour objectif de démontrer qu’il pouvait atteindre l’île du Pacifique.

Stephan Haggard, un chercheur invité au think-tank de l’Institut Peterson pour l’économie internationale, a écrit que le lancement avait été « parfaitement calibré pour créer des dégâts politiques », mettant les Etats-Unis, la Corée du sud et le Japon dans un état de détresse immédiate et « creusant un fossé » entre eux sur l’éventuelle réponse à apporter, tout en sachant que des représailles les placeraient en porte-à-faux avec un autre acteur majeur de la région : la Chine.

La télévision sud-coréenne diffuse une vidéo d'un tir de missile de la Corée du Nord, le 12 février 2017. (Crédit : Jung Yeon-Je/AFP)
La télévision sud-coréenne diffuse une vidéo d’un tir de missile de la Corée du Nord, le 12 février 2017. (Crédit : Jung Yeon-Je/AFP)

Alors que la Corée du nord gagne en audace dans sa rhétorique et dans ses lancements de missiles, les développements de la situation donneront probablement des informations au guide suprême iranien Ali Khamenei sur la manière de continuer le programme nucléaire de la république islamique – au grand dam des autres pays du Moyen-Orient.

« Les dirigeants et les populations de toute la région, en particulier en Israël et dans les états du Golfe, craignent d’être en train de regarder un film qui se déroule dans l’est de l’Asie et qui pourrait bien se dérouler beaucoup plus près d’eux très bientôt », ont écrit Yadlin et Philip Gordon, du Conseil américain des Relations étrangères, dans un article paru ce mois-ci dans Foreign Affairs.

Rêve ou cauchemar nucléaire ?

Et pourtant, l’Iran n’est pas nécessairement intéressé par avoir le même avenir que la Corée du nord.

La Corée du nord s’est murée dans un mutisme face aux tentatives de la communauté internationale visant à stopper ses ambitions nucléaires. Le pays est entré dans des négociations avec les Etats-Unis pour obtenir de l’aide et, une fois qu’il a bénéficié d’un accord, est revenu sur ses engagements pris.

Une volte-face qui a eu pour conséquence que la Corée du nord est parvenue à se doter d’un arsenal nucléaire et notamment – prétend le pays – d’une bombe à hydrogène. Mais une autre conséquence a été que la Corée du nord s’est retrouvée dans un incroyable état de pauvreté et d’isolement au sein de la communauté internationale, ne faisant du commerce qu’avec la Chine, Singapour et la Russie.

Les soldats de l'Armée populaire de Corée du nord applaudissent alors qu'ils regardent un écran montrant le lancement d'un test de missile sur une place publique, aux abords d'une gare de Pyongyang, le 30 août 2017. (Crédit : AFP/Kim Won-Jin)
Les soldats de l’Armée populaire de Corée du nord applaudissent alors qu’ils regardent un écran montrant le lancement d’un test de missile sur une place publique, aux abords d’une gare de Pyongyang, le 30 août 2017. (Crédit : AFP/Kim Won-Jin)

La Corée du nord a une population profondément dévouée à son dirigeant et elle semble avoir accepté le statut de paria de son pays.

Une bombe nucléaire pourrait offrir à la république islamique un certain degré d’impunité, mais le processus de son obtention pourrait accroître sa vulnérabilité.

L’Iran, d’un autre côté, veut également entretenir des liens avec les pays étrangers, faire du commerce et envoyer ses étudiants fréquenter des universités à l’étranger.

« L’Iran a un gouvernement impopulaire, une classe moyenne éduquée et une population jeune désireuse de rejoindre la communauté internationale, ce qui rend le régime plus vulnérable à la pression et aux incitations », ont écrit Yadlin et Gordon.

L’option militaire

L’autre différence déterminante entre l’Iran et la Corée du nord est la possibilité d’une option militaire pour mettre un terme à leurs programmes nucléaires respectifs.

Dans les plus de soixante années qui se sont écoulées depuis le début de la guerre en Corée, Pyongyang a investi d’immenses efforts et du matériel pour dissuader les attaques des pays étrangers, en créant une batterie imparable de canons d’artillerie et de missiles dirigés vers Séoul, en Corée du sud, ville située à seulement un peu plus de 60 kilomètres de la frontière.

L'armée populaire coréenne durant une parade militaire lors du 105ème anniversaire de feu le leader nord-coréen Kim Il-Sung, à Pyongyang, le 15 avril 2017 (Crédit : Ed Jones/AFP)
L’armée populaire coréenne durant une parade militaire lors du 105ème anniversaire de feu le leader nord-coréen Kim Il-Sung, à Pyongyang, le 15 avril 2017 (Crédit : Ed Jones/AFP)

Dans l’édition du mois de juillet/août du magazine Atlantic, le journaliste Mark Bowden écrit : « Un officier militaire américain de haut-rang qui avait commandé des troupes en Corée, aujourd’hui à la retraite, m’a indiqué avoir entendu des estimations disant que si Séoul devait être quadrillé en divisant la ville en blocs de 0,2 mètres carrés, les fusils de [l’artillerie nord-coréenne] pourraient, en quelques heures, ‘les poivrer tous ».

La menace de la destruction de Séoul ou de Tokyo par la Corée du nord – ces deux villes possèdent une population de presque 10 millions d’habitants – réduit de manière significative l’envie américaine de recourir à une solution militaire contre Pyongyang.

Ce qui n’est pas nécessairement vrai pour l’Iran.

« Des frappes préventives contre le programme nucléaire iranien seraient bien évidemment coûteuses et problématiques, mais au vu des coûts et des conséquences qui seraient entraînés par des capacités nucléaires en Iran, elles restent une réelle option – et qui serait soutenue par un grand nombre de voisins de l’Iran », ont écrit Yadlin et Gordon.

Lors de notre entretien téléphonique, Yadlin a également noté que contrairement aux gouvernements de Corée du sud et du Japon, qui s’opposent à une option militaire à l’encontre de la Corée du nord en raison de sa capacité à tuer des millions de leurs ressortissants, les ennemis de l’Iran – en particulier Israël et l’Arabie saoudite – figurent parmi les partisans les plus féroces de frappes aériennes contre la république islamique, malgré les menaces que ces dernières représenteraient pour leur propre population.

Savoir-faire technique

Mark Kirk, ancien sénateur républicain et haut-conseiller du groupe ‘Unis contre l’Iran nucléaire’, a averti qu’en plus de l’orientation donnée par la Corée du nord aux décisions stratégiques de l’Iran, les deux pays ont également une histoire de collaboration sur des projets de missiles balistiques et nucléaires.

« Le missile Shahab-3, qui est le principal missile que les Iraniens ont orienté vers Israël, est un missile Nodong qui a été créé et beaucoup fabriqué en Corée du nord », a dit Kirk lors d’un appel téléphonique depuis les Etats-Unis.

Un missile longue portée Shahab-3 exposé pendant la Journée d'Al-Qods à Téhéran, le 23 juin 2017. (Crédit : Stringer/AFP)
Un missile longue portée Shahab-3 exposé pendant la Journée d’Al-Qods à Téhéran, le 23 juin 2017. (Crédit : Stringer/AFP)

Le service de recherche du Congrès américain a également indiqué que la Corée du nord avait probablement fourni à l’Iran le missile balistique BM-25, que la république islamique aurait apparemment testé en juillet 2016, et des sous-marins miniatures qui seraient déployés dans la mer Rouge depuis 2011.

« Il est probable que la technologie [d’armement] nucléaire que les nord-coréens ont déjà développée a été transférée à l’Iran », a-t-il ajouté.

L’ancien sénateur de l’Illinois a également expliqué qu’il pensait qu’une partie des fonds versés à l’Iran au cours des deux dernières années dans le cadre de l’accord sur le nucléaire passé avec six puissances mondiales est partie vers la Corée du nord.

Yadlin a aussi affirmé que les services de sécurité israéliens contrôlaient de près ce type d’information et les éventuels partages d’équipements entre les deux pays.

Israël vérifie « s’il y a des contacts, s’il y a des transferts d’armes depuis la Corée du nord vers l’Iran », a-t-il précisé.

Yadlin a noté que la semaine prochaine, cela fera dix ans que – selon des rapports étrangers – Israël aurait bombardé un réacteur nucléaire syrien qui avait été construit par les nord-Coréens.

« Personne ne l’a revendiqué. Mais quelqu’un l’a découvert et l’a détruit », a dit Yadlin, qui était chef des renseignements militaires à ce moment-là.

Avancer

Tandis que l’Iran semble se tenir aux termes de son accord, cette convention – nommée Plan d’action conjoint – n’a pas pour objectif de durer indéfiniment, pas plus qu’il ne vise à stopper les actions non-nucléaires iraniennes, notamment la production de missiles balistiques et le financement du terrorisme.

Il s’agit d’une mesure de secours, qui, avec un peu de chance, pouvait empêcher le pays de créer une bombe iranienne pendant 10 à 15 ans, une période pendant laquelle un changement de régime pouvait survenir dans le pays.

Toutefois, l’Iran utilise aussi ce délai pour s’assurer que le pays soit en mesure de survivre à une autre série de sanctions s’il devait abandonner la convention une fois cette dernière expirée.

Yaakov Amidror, ancien conseiller à la sécurité nationale, en octobre 2013. (Crédit : Flash90)
Yaakov Amidror, ancien conseiller à la sécurité nationale, en octobre 2013. (Crédit : Flash90)

« Aidé par la Russie, l’Iran est en train de construire intensivement ses systèmes de défense aérienne », a écrit Amidror, se référant à l’installation de la batterie anti-aérienne avancée S-300. « Le pays cultive une économie solide qui pourra potentiellement mieux résister à de futures sanctions et autres moyens de pression économiques, ce qui l’avait fait venir, à genoux, à la table des négociations ».

La semaine dernière, le chef de l’organisation iranienne de l’énergie atomique a également averti que son pays pouvait commencer à produire de l’uranium enrichi de qualité militaire en moins d’une semaine en cas de dissolution de l’accord sur le nucléaire.

‘Israël doit tirer les leçons de l’accord nucléaire avec l’Iran et étudier comment la Corée du nord est devenue une puissance nucléaire qui menace les Etats-Unis’

Et donc, a écrit Amidror, la communauté internationale doit dès maintenant prendre des initiatives pour empêcher que l’Iran ne devienne une autre Corée du nord.

« Israël doit tirer les leçons de l’accord nucléaire avec l’Iran et étudier comment la Corée du nord est devenue une puissance nucléaire qui menace les Etats-Unis », a-t-il écrit dans son article pour le Centre d’études stratégiques Begin-Sadat.

Mark Kirk (photo credit: CC-BY-SA Argonne National Laboratory, Flickr)
Mark Kirk (Crédit: CC-BY-SA Argonne National Laboratory, Flickr)

Kirk a qualifié l’ancienne politique américaine envers la Corée du nord et l’Iran comme étant une politique « d’apaisement », jugeant qu’elle s’est révélée finalement inefficace.

L’ancien sénateur a salué le ton plus ferme adopté par le président américain Donald Trump à l’encontre des nord-Coréens, spécifiquement sa menace de « feu et de fureur » s’abattant sur le pays asiatique.

« Cela a été particulièrement entendu à Téhéran », a-t-il indiqué.

Yadlin a expliqué que les limitations militaires iraniennes, le désir des ressortissants de conserver le contact avec le monde extérieur et le fait que le pays n’a pas de défenseur comme la Corée du nord peut en trouver un dans la Chine, signifient que la république islamique peut être encore arrêtée.

Dans son article avec Gordon, Yadlin a déclaré que les Etats-Unis et les autres puissances mondiales ne doivent pas « abandonner les négociations, ce qui laisserait ces alternatives désastreuses qui reviendraient à soit accepter une bombe iranienne ou bien à bombarder l’Iran. Il faut faire en sorte que ces négociations fonctionnent ».

Mais les auteurs ont également encouragé le développement de systèmes de défense anti-missiles ainsi que d’armes telles que le MOP (Massive Ordnance Penetrator), une bombe de 14 000 kilos capable de détruire le type de bunkers souterrains utilisés par l’Iran pour mener ses activités nucléaires.

Juste au cas où.

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