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Analyse

L’histoire de la famille Blinken pendant la Shoah éclaire la politique US en Ukraine

Le Secrétaire d’État américain semble tiraillé entre le personnel et le politique, alors que Zelensky multiplie les comparaisons avec la Shoah pour tenter d'obtenir plus de soutien

Le secrétaire d'État américain Antony Blinken à l'écoute alors qu'il est présenté pour prendre la parole lors d'une rencontre et d'un accueil de la mission australienne à Melbourne, en Australie, le jeudi 10 février 2022. (Kevin Lamarque/Pool Photo via AP)
Le secrétaire d'État américain Antony Blinken à l'écoute alors qu'il est présenté pour prendre la parole lors d'une rencontre et d'un accueil de la mission australienne à Melbourne, en Australie, le jeudi 10 février 2022. (Kevin Lamarque/Pool Photo via AP)

WASHINGTON, États-Unis (JTA) – Ce n’était pas la première fois, lundi, que le Secrétaire d’État américain, Antony Blinken, évoquait l’histoire de sa famille pendant la Shoah pour expliquer une question de politique étrangère américaine.

« L’une de mes responsabilités en tant que Secrétaire est de déterminer, au nom des États-Unis, si des atrocités sont commises », a déclaré lundi Blinken – qui est Juif – au US Holocaust Memorial Museum, d’où il avait déjà annoncé que l’administration Biden avait établi que l’armée birmane avait commis un génocide contre les Rohingyas.

« C’est une immense responsabilité que je prends particulièrement au sérieux compte tenu de l’histoire de ma famille. »

Cette histoire familiale est celle de son beau-père, Samuel Pisar, survivant de la Shoah devenu juriste et philosophe renommé. Blinken a souvent évoqué le récit que faisait feu Pisar de son sauvetage par des soldats américains, affirmant que cela avait façonné sa propre idée de ce que les États-Unis symbolisaient dans le monde entier.

« C’est l’histoire avec laquelle j’ai grandi, sur ce qu’est notre pays, ce qu’il représente, et ce que cela signifie lorsque les États-Unis sont engagés et mènent une action », avait déclaré Blinken par le passé.

Aujourd’hui, le plus haut diplomate américain est aux prises avec un conflit qui met toutes ces valeurs à l’épreuve : l’invasion de l’Ukraine par la Russie, avec des massacres de civils.

Il fait également face aux appels du président juif ukrainien, Volodymyr Zelensky – qui évoque également la Shoah comme déterminant de sa vision du monde – à faire davantage pour stopper les attaques de la Russie.

Dans cette image extraite d’une vidéo fournie par le Bureau de presse de la présidence ukrainienne, le président ukrainien Volodymyr Zelensky parle depuis Kiev, en Ukraine, le jeudi 24 mars 2022. (Crédit : Bureau de presse de la présidence ukrainienne via AP)

Zelensky a fait des rapprochements entre l’invasion russe et la Shoah, tandis que le président russe Vladimir Poutine répétait que son objectif était de
« dénazififier » l’Ukraine.

Dans une adresse aux dirigeants juifs américains, Zelensky a qualifié les actions de Poutine de « pur nazisme ». Face aux Israéliens, il a comparé la tactique russe à la « solution finale ». Et dans son discours au Congrès américain, il a qualifié l’invasion russe de « pire guerre depuis la Seconde Guerre mondiale ».

L’administration Biden a imposé des sanctions dévastatrices à la Russie et achemine des milliards de dollars en matériels de défense et aide humanitaire à l’Ukraine, en plus des troupes américaines déployées auprès des alliés de l’OTAN dans le voisinage immédiat de l’Ukraine.

Mais le président américain Joe Biden n’accédera pas aux principales demandes de Zelensky – principalement la création d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine pour la protéger – considérant qu’elles pourraient provoquer une guerre mondiale.

Mercredi, cependant, Blinken a officiellement déclaré que la position des États-Unis était que les forces russes avaient commis des crimes de guerre.

Un enfant marche devant une école endommagée dans la ville de Zhytomyr, dans le nord de l’Ukraine, le 23 mars 2022. (Crédit : Fadel Senna/AFP)

« De nombreux sites attaqués par les forces russes ont été clairement identifiés comme civils », a-t-il déclaré dans un communiqué. « Cela inclut la maternité de Marioupol, comme l’a expressément noté le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme dans un rapport du 11 mars. Cela inclut également l’attaque du théâtre de Marioupol, clairement marqué du mot ‘дети’ – russe pour « enfants » – en énormes lettres visibles du ciel.

Blinken ressent-il les pressions de l’histoire familiale lorsqu’il pense à l’Ukraine ? Le Département d’État n’a pas répondu aux multiples demandes d’entretien. Mais son discours au mémorial de la Shoah lundi a montré qu’il l’avait manifestement à l’esprit.

« L’une des vérités troublantes du Musée commémoratif de la Shoah des États-Unis est que ses leçons trouvent toujours un profond écho en moi », a-t-il indiqué. Mais je dois vous dire que je ne me rappelle d’aucun moment où cette histoire a semblé si urgente, notre responsabilité si impérieuse. Alors que nous nous réunissons, le gouvernement russe continue de mener sa guerre brutale et délibérée contre l’Ukraine. Et chaque jour apporte son terrible lot d’attaques déchirantes, d’hommes, de femmes et d’enfants innocents tués. »

Ce que la guerre représente pour les survivants de la Shoah en Ukraine a fait l’objet de propos particulièrement poignants de la part de Blinken.

Des pompiers ukrainiens au cimetière juif du site commémoratif de la Shoah de Babyn Yar à Kiev, le 1er mars 2022. (Crédit : Service d’urgence de l’État ukrainien)

« L’Ukraine abrite près de 10 000 survivants de la Shoah, dont une femme de 88 ans, Natalia Berezhnaya, d’Odessa », a-t-il déclaré. « Voici ce qu’elle a dit dans une récente interview, je cite : ‘Il est difficile de comprendre qu’en 1941, j’ai dû me cacher dans le sous-sol de cet immeuble, et que je vais devoir le faire à nouveau maintenant.’ »

Blinken n’a pas accusé Poutine de génocide comme il a pu le faire pour l’armée birmane. Il a présenté les exactions de la Russie comme faisant partie d’une série de violations des droits de l’homme qui prolifèrent de par le monde.

« Même si nous augmentons la pression internationale sur le Kremlin pour mettre fin à cette guerre injustifiée, nous savons qu’il y a beaucoup d’autres endroits dans le monde où des atrocités horribles sont également commises », a déclaré Blinken. « Ces dernières semaines, alors que je parlais de l’Ukraine avec des diplomates du monde entier, j’ai entendu un refrain récurrent. Beaucoup me disaient : ‘Bien sûr que nous sommes aux côtés du peuple ukrainien. Mais nous devons aussi nous tenir aux côtés des personnes qui subissent des atrocités ailleurs.’ »

La décision d’accuser la Russie de crimes de guerre mercredi a été très remarquée. Jusqu’alors, les spécialistes juifs de politique étrangère avaient été déçus par les propos de Blinken.

Josh Rogin, éditorialiste influent en politique étrangère pour le Washington Post, a écrit que l’hésitation vis-à-vis de la situation en Ukraine était le reflet d’un Occident qui avait déjà permis que des atrocités soient commises en Chine, en Syrie et en Birmanie.

« Le cas ukrainien montre que le fait d’ignorer les atrocités où que ce soit est un échec tout autant moral que stratégique », a-t-il déclaré cette semaine, avant que Blinken ne parle de crime de guerre.

Aaron David Miller, négociateur de paix au Moyen-Orient et descendant de l’une des familles juives les plus en vue de Cleveland, a publié un commentaire désespéré sur Twitter.

Aaron David Miller. (Autorisation)

« Plus jamais ça, mais au final toujours la même histoire », a-t-il écrit. « La communauté internationale n’a même pas essayé d’empêcher les génocides et les massacres de masse au cours des 100 dernières années : Arméniens, Shoah, Cambodge, Rwanda, Congo, Soudan, Darfour, Myanmar, Ouïghours, Syrie… Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi ? »

Invité à expliciter son tweet sur CNN, Miller, aujourd’hui maître de recherche au Carnegie Endowment, un groupe de réflexion sur la politique étrangère, a admis qu’il comprenait la situation difficile dans laquelle se trouvait Blinken.

« Un Président des États-Unis qui évalue les conséquences d’une intervention humanitaire dans le cas de l’Ukraine a plus que de simples facteurs moraux à prendre en compte, sans parler des conséquences d’une intervention et celles d’une non-intervention, du moins pour les intérêts américains, susceptibles d’affecter des millions de personnes aux États-Unis et en Ukraine. C’est un énorme dilemme moral », a déclaré Miller. « C’est un problème extrêmement difficile. Et franchement, je pense que l’Ukraine va une nouvelle fois confirmer la règle. »

Abe Foxman, directeur national à la retraite de l’Anti-Defamation League et lui-même survivant de la Shoah, a fait valoir que l’approche de Blinken avait du sens. Les opinions d’une personne sur la Shoah peuvent évidemment façonner la politique, mais ne devraient pas déterminer la politique à suivre.

« Je suis heureux de voir que Blinken sait, comprend, est informé et instruit de son histoire familiale, par son expérience juive », a déclaré Foxman dans une interview.

« Cela fait une différence, mais cela ne peut pas être déterminant pour les décisions à prendre. C’est une guerre. Ce n’est pas la Shoah ou un génocide. Et c’est très, très important : si vous connaissez votre histoire, alors vous faites la différence. »

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