Philippe Velila : Israël « n’est pas tout à fait une société comme les autres »
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Interview

Philippe Velila : Israël « n’est pas tout à fait une société comme les autres »

L'écrivain évoque le conflit, la religion, l'engagement politique, le coût de la vie et les écarts entre les différentes strates sociologiques de ce pays, définitivement unique

Journaliste Société-Reportage

Philippe Velilla, auteur de 'Israel et ses conflits' donne les clefs pour comprendre la société israélienne (Crédit: autorisation)
Philippe Velilla, auteur de 'Israel et ses conflits' donne les clefs pour comprendre la société israélienne (Crédit: autorisation)

Enseignant en droit, chargé de mission au ministère de l’Economie, et auteur de plusieurs ouvrages dont Les Juifs et la droite (2010), Philippe Vellila propose dans Israël et ses conflits un tour d’horizon de la société israélienne, décrite comme très fragmentée mais rassemblée autour d’une histoire forte.

Times of Israël : Selon vous, 70 ans après la création de l’Etat d’Israël, le sentiment d’appartenance au pays est toujours fort « l’histoire est toujours un objet vivant » pour les Israéliens, écrivez-vous. Cela se reflète-t-il par un engagement politique accru du citoyen moyen ?

Philippe Velilla : Non, comme dans tous les pays occidentaux, les citoyens s’engagent de moins en moins.

Un exemple flagrant : le taux de participation aux élections qui est désormais largement inférieur à 80 % (72 % aux élections de 2015). Les partis politiques ont également moins d’adhérents qu’avant.

Un seul courant idéologique échappe à cette désaffection : le courant sioniste-religieux qui ne cesse de se développer, en particulier avec son mouvement de jeunesse, le Bnei Akiva.

Après l’utopie sioniste, puis les projets collectifs des débuts (moshav, kibboutz…) vous décrivez « la normalisation de la société israélienne » actuelle qui a pour conséquence un « matérialisme prenant le pas sur l’idéalisme ». Israël est-il, selon vous, un pays se préoccupant de moins en moins des questions spirituelles et idéologiques ?

Oui, au sens où l’idéalisme n’est désormais plus un moteur dans la société, à l’exception, là aussi, du secteur sioniste-religieux qui voit les implantations juives dans les territoires comme la poursuite du travail des pionniers.

Pour le reste, la société israélienne est de plus en plus matérialiste… mais pas autant que d’autres sociétés occidentales comme la société française. Il y a une raison majeure à cela : l’importance de la religion.

Lorsque 80 % des Juifs israéliens se déclarent croyants et pratiquants – à des degrés divers – il y a de toute évidence un aspect qui échappe à la recherche effrénée du bien-être matériel.

L’autre thème qui fait que la société israélienne n’est pas tout à fait une société comme les autres, est le souvenir de la Shoah, qui unit les générations et les rattache à l’Histoire juive dans sa dimension la plus tragique.

Jérusalem à l’arrêt pendant les deux minutes de la sirène d’hommage aux victimes et aux survivants de la Shoah, pour Yom HaShoah, le 24 avril 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Pour le reste, les débats ont tendance à être de plus en plus superficiels.

Selon vous, les clivages de la société israélienne sont souvent facteurs de crises et de crispations, notamment entre Juifs et Arabes, ou ultra-orthodoxes et le reste de la société israélienne. Ne sont-ils que facteurs de crises et d’immobilisme ?

Oui, les clivages sont au cœur de la société israélienne, et constituent sa ‘marque de fabrique’, mais, après avoir été longtemps facteur d’immobilisme (avec chacun restant dans la ‘case’ où on l’a mis à la naissance), il y a désormais dans les deux secteurs que vous évoquez de puissants facteurs de changement.

Dans le secteur arabe, la chute du taux de fécondité libère les femmes qui étudient et travaillent de plus en plus. Ce mouvement est inéluctable, et il s’agit d’une révolution silencieuse dont on ne mesure pas encore toutes les conséquences.

Dans le secteur ultra-orthodoxe, ce sont les hommes qui travaillent de plus en plus : désormais plus de la moitié d’entre eux ont une activité professionnelle et ne se contentent plus d’étudier la Thora toute la journée. Les hommes et les femmes ultra-orthodoxes étudient désormais pour avoir une vraie carrière professionnelle. Leur présence dans la high tech n’est plus négligeable.

Internet fait que les rabbins n’ont plus le monopole des esprits.

Autre révolution dans le monde ultra-orthodoxe : la ‘sortie’ d’individus de plus en plus nombreux, et désormais de familles entières qui veulent rejoindre ‘l’autre monde’. Nul doute que le monde ultra-orthodoxe est bouleversé par ces évolutions internes et par un puissant facteur externe : Internet qui fait que les rabbins n’ont plus le monopole des esprits.

Un récent sondage montre qu’une majorité d’Israéliens arabes, rattache plus volontiers son identité à la désignation « arabe israélien » que « arabe palestinien ». S’agit-il, selon vous, d’une tendance de fond, allant de pair avec un effondrement du leadership palestinien et à sa capacité d’incarner un projet concret?

Oui, mais il ne faut pas s’y tromper : les Arabes israéliens veulent rester dans la société israélienne et ne pas dépendre du leadership palestinien, mais ils restent – même s’ils ne le disent pas – solidaires du combat national des Palestiniens de l’autre côté de la Ligne verte. Comme eux, ils sont bien évidemment déçus par les dirigeants de l’Autorité palestinienne, et las de la corruption et de l’incompétence de nombre d’entre eux.

Dans Jérusalem-est par exemple, de nombreux jeunes arabes refusent de parler hébreu. Vous décrivez une double tendance chez les Arabes israéliens. Ceux qui choisissent la voix de l’intégration, et ceux qui se radicalisent. Font-ils peser un danger sur la -relative – paix civile qui prévaut aujourd’hui dans les frontières israéliennes ?

Ces deux tendances sont effectivement à l’oeuvre dans la société arabe israélienne. Mais la radicalisation d’une fraction du public arabe ne fait pas courir de risque de conflit violent. Au pire, il y aura un conflit idéologique de plus en plus aigu.

Hausse du prix de l’achat (55 % en 5 ans de 2008 à 2013) et de la location (30 % sur la même période), difficulté pour les jeunes couples d’acquérir leur propre logement dans un pays où la propriété de la résidence principale est traditionnelle (70 % mais la tendance baisse, écrivez-vous), alimentation très chère… Où en est la grogne sociale qui avait débouché en mouvement social en 2011 ? Quelles politiques les gouvernements Netanyahu successifs ont-ils mis en place pour pallier à ces retards ? Se dirige-t-on vers un nouveau mouvement social ?

Je ne pense pas que nous allions vers un mouvement de même ampleur qu’en 2011. Mais la population israélienne est excédée par ces niveaux de prix (que l’OCDE a chiffré à + 30 % pour l’alimentation par rapport à des pays comparables). Le gouvernement a mené en la matière des politiques inspirées par son libéralisme : renforcement de la concurrence, facilitation des importations (pour l’alimentation) qui ont donné quelques résultats.

Le ministre des Finances Moshe Kahlon dirige une réunion de son parti Koulanou à la Knesset le 30 octobre 2017 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

En ce qui concerne le logement, seul l’avenir dira si des mesures comme la taxation du troisième logement possédé par un même propriétaire conduira à une baisse des prix.

Pour l’instant cela a surtout provoqué une forte baisse du nombre de transactions. Cette situation a fait émerger effectivement des personnalités politiques qui ont montré leur ardeur à défendre le pouvoir d’achat des Israéliens.

Des personnalités politiques émergentes ont-elles su incarner ces revendications ?

A droite, Moshe Kahlon aimerait bien être identifié à cette cause, mais son image ‘sociale’ est abîmée du fait de la situation du logement.

A gauche, des députés comme Itzik Shmuli et Stav Shaffir, dirigeants du mouvement de 2011, se sont affirmés.

La députée Stav Shaffir lors d’une réunion de la commission des finances le 24 décembre 2013 (Crédit : Flash90)

Les principes de Milton Friedman qui conseilla le gouvernement Begin laissant les manettes du pays au secteur privé, sont-ils tant ancrés dans les esprits des personnels politiques qu’il est inenvisageable de permuter vers un modèle plus redistributif et dirigiste ?

Oui, le libéralisme domine totalement les débats économiques. Même à gauche, quelqu’un comme Avi Gabbay est largement le produit de la libre entreprise.

La redistribution est néanmoins possible, comme l’ont montré les mesures prises récemment en faveur des handicapés à la suite de leur mouvement de protestation.

Quant au dirigisme, il existe encore en matière d’aménagement du territoire : c’est la décentralisation de services de Tsahal qui a lancé le puissant mouvement de développement de Beer Sheva.

Le titre de l’un de vos chapitres pose la question ‘Pourquoi les pauvres votent à droite ?’ Oui, pourquoi ?

Pour trois raisons.

D’abord, parce que la majorité des pauvres sont des Séfarades qui ont un vieux contentieux avec la gauche qu’ils accusent de les avoir mal accueillis lors de leur alyah.

Ensuite, parce que la population pauvre est plus traditionnelle que la moyenne des Israéliens et considère que la droite défend mieux l’identité juive et la religion.

Enfin, parce que la droite sait s’y prendre pour parler à cette population en rejetant les responsabilités sur les ‘élites ashkénazes, gauchistes, pro-arabes, indifférentes aux souffrances du peuple etc.’

Notons que cette caractéristique n’est plus spécifiquement israélienne : ce sont des électeurs pauvres qui ont assuré la victoire de Donald Trump aux Etats-Unis, ou les bons scores du Front national en France.

Vous expliquez, en somme, que les contours d’un règlement définitif du conflit sont déjà connus. Malgré cela « tous les plans de paix ont échoué ». Quels sont les principaux facteurs de ces échecs successifs ?

Pour répondre brièvement, je dirais que du côté palestinien, c’est l’immobilisme des dirigeants qui refusent d’assouplir leurs demandes concernant les « frontières de 1967 » ou encore le « droit au retour ».

Du côté israélien, la présence de 400 000 Juifs de l’autre côté de la Ligne verte et le développement des implantations sont considérés comme difficilement compatibles avec une souveraineté palestinienne.

Il y a également mille autres raisons, dont celle du lourd passif d’un conflit désormais centenaire.

Philippe Velilla, Israël et ses conflits, Editions Au bord de l’eau, 184 pages, 18,70 euros

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