Pourquoi « Mad Men » est une histoire profondément juive
Rechercher
« Si vous voulez dire que c’est l'histoire de la façon dont nous nous sentons tous comme des étrangers, oui, absolument » Matthew Weiner, créateur de Mad Men

Pourquoi « Mad Men » est une histoire profondément juive

La série, dont la diffusion se termine dimanche soir, peut être considérée comme une métaphore complexe de la vie juive en Amérique au XXe siècle

Le dernier épisode de Mad Men sera diffusé dimanche soir (Crédit : JTA/AMC)
Le dernier épisode de Mad Men sera diffusé dimanche soir (Crédit : JTA/AMC)

La campagne de publicité de l’AMC pour la deuxième moitié de la dernière saison de « Mad Men » mettait en avant le slogan « la fin d’une époque ».

Un double sens habile puisqu’il ne s’agit pas simplement de la fin d’une époque au sein de la série, puisque l’intrigue passe le cap des années 1970 et laisse derrière elle les années 1960.

La fin de Mad Men pourrait bien aussi marquer l’achèvement d’une époque (bien que relativement brève) : celle d’une décennie où la télévision a touché au sublime, grâce notamment au succès de « Mad Men ».

Quand cette très vénérée série tirera le rideau avec son épisode final ce dimanche soir, la plupart des téléspectateurs seront probablement davantage tourmentés par ses conclusions déchirantes que par le fait que la télévision est en train de perdre l’une de ses séries les plus juives. Et ce dernier point est relativement surprenant.

A part « Mad Men », cette période récente qualifiée d’ « âge d’or de la télévision » (et qui est plus précisément le deuxième âge d’or, après la première époque bénie des années 50) n’a pas été très juive.

Prenez n’importe quelle série généralement associée au retour d’une télévision de qualité : « The Wire », « Breaking Bad », « Game of Thrones », « True Detective », « Orange is the new black », « The Walking
Dead »… Aucune caractéristique spécifiquement juive ne vous viendra à l’esprit, et ce même si la plupart des auteurs et producteurs sont juifs.

Certes, des comédies comme « Weeds » et « Curb Your Enthusiasm » présentent beaucoup de questions caractéristiques à la communauté juive mais il n’est pas sûr qu’elles fassent partie de l’ « âge d’or ».

Bien sûr, on peut compter deux personnages extraordinaires baptisés Saul dans la crème des séries : Saul Berenson joué par Mandy Patinkin dans « Homeland » et le faux juif Saul Goodman joué par Bob Odenkirk dans « Breaking Bad » (et d’ailleurs, « Homeland » est un remake de la série israélienne « Hatufim »).

Mais si ces séries peuvent se frotter aux grandes questions avec la même grâce que « Mad Men », aucune n’aborde des thématiques juives avec constance et exception.

Les fans de longue date de « Mad Men » (et ceux qui ont regardé de façon compulsive ces derniers mois les sept saisons pour tout rattraper) ne devraient avoir aucun mal à se rappeler tous les mémorables moments, thèmes et personnages typiquement juifs qui ont jalonné la série.

Comment oublier Rachel Menken, l’héritière confiante de la société de grands magasins, qui discute avec Don au sujet d’Israël et lui demande en se moquant avec incrédulité si elle est la seule Juive qu’il connaît à New York ?

Ou encore Abe Drexler, le journaliste passionné et petit ami de Peggy qui couvre les émeutes raciales et provoque la colère de la mère farouchement catholique de Peggy ?

Et bien sûr, aucun véritable fan ne peut oublier Michael Ginsberg, le rédacteur charmant mais cinglé qui perd la tête à l’écran, de la manière la plus triste qui soit.

Et avec un peu de perspective, il est évident que la judéité de l’émission est beaucoup plus profonde que de simples scènes et personnages.

Le créateur et « show runner » Matthew Weiner (qui est juif et s’est longuement exprimé sur l’antisémitisme subtil des années 60 et 70 à Los Angeles, où il est né) l’a dit lui-même tout au long des mois de la dernière demi-saison de la série.

« Je n’aime pas valider les généralisations à propos de la série, mais si vous voulez dire que c’est l’histoire de la façon dont nous nous sentons tous comme des étrangers, oui, absolument » a affirmé Weiner lors d’une interview pour un événement au Musée du patrimoine juif fin mars.

« Cette identité [assimilée juive] est aussi l’histoire de l’identité de Don. Comment devenir blanc ?  Comment mon enfant pourra-t-il aller à Wesleyan [Weiner est un diplômé de Wesleyan] pour qu’il puisse
réussir ? Qu’est-ce que cela me coûte ? »

Spécificités et lignes sinueuses du script mises à part, le cœur de « Mad Men » est bien une métaphore complexe de la vie juive en Amérique au XXe siècle.

Le centre de l’histoire de la série, c’est-à-dire la seconde identité de Don Draper, forgée à partir d’une tragédie, et son combat pour vivre une vie heureuse, est bel et bien une histoire juive.

Lisa Lednicer, du Washington Post, a bien résumé jeudi soir :

« [« Mad Men »] parle de la montée de la méritocratie au travail et du déclin de la forces des WASP. Cela parle des dominés cherchant à réussir, à s’intégrer dans le rêve américain tout en évacuant leur passé difficile… En d’autres termes, c’est une histoire qui parle de l’expérience juive américaine … »

Et donc, dimanche soir après la dernière diffusion, la télévision ne sera pas seulement en deuil de la perte de l’une des séries les plus acclamées de l’histoire : elle sera aussi beaucoup moins juive.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...