Israël en guerre - Jour 145

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Sans travailleurs étrangers, les agriculteurs tirent le signal d’alarme

Les bénévoles aident à atténuer le désastre survenu dans le secteur agricole depuis le 7 octobre, mais face à la pénurie de main-d'œuvre dans le pays, les exploitants perdent espoir

  • Benny Anderman dans une serre, à proximité de plants de poivrons pourris au Moshav Talmei Eliyahu, le 15 novembre 2023. (Crédit : Mati Wagner / The Times of Israel)
    Benny Anderman dans une serre, à proximité de plants de poivrons pourris au Moshav Talmei Eliyahu, le 15 novembre 2023. (Crédit : Mati Wagner / The Times of Israel)
  • Yehudit Goddard dans les plants de poivrons destinés à l'arrachage dans une serre du Moshav Talmei Eliyahu, le 15 novembre 2023. (Crédit : Mati Wagner / The Times of Israel)
    Yehudit Goddard dans les plants de poivrons destinés à l'arrachage dans une serre du Moshav Talmei Eliyahu, le 15 novembre 2023. (Crédit : Mati Wagner / The Times of Israel)
  • Eli Pereg, exploitant agricole, montre aux bénévoles comment manier déraciner les plans de poivron en les dégageant des tuteurs qui les maintiennent droit à Talmei Eliyahu, le 15 novembre 2023. (Crédit : Mati Wagner / The Times of Israel)
    Eli Pereg, exploitant agricole, montre aux bénévoles comment manier déraciner les plans de poivron en les dégageant des tuteurs qui les maintiennent droit à Talmei Eliyahu, le 15 novembre 2023. (Crédit : Mati Wagner / The Times of Israel)

Les explosions entraînées par les affrontements opposant l’armée israélienne et le groupe terroriste palestinien du Hamas sont perceptibles à huit kilomètres à l’Ouest, dans la coopérative agricole de Talmei Eliyahu, où une dizaine de bénévoles se sont dûment alignés à l’entrée d’une grande serre, le 15 novembre, pour y travailler.

« Merci à vous d’être venus. Je vais vous montrer ce qu’il faut faire », dit Eli Pereg, agriculteur à la peau tannée, à la personnalité affable, en distribuant des ciseaux de taille à ces ouvriers improvisés âgés de 14 à 74 ans.

Ce groupe particulier de volontaires – il fait partie des nombreux groupes qui viennent chaque jour, depuis le massacre commis par le Hamas le 7 octobre, dans les exploitations agricoles de toute la nation pour donner un coup de main aux fermiers – a quitté Maale Adumim à 5 heures du matin pour pouvoir être opérationnel à Talmei Eliyahu dès huit heures trente, après les prières du matin et un rapide petit-déjeuner.

« J’ai le sentiment que je dois faire quelque chose pour aider ces agriculteurs », s’exclame Benny Anderman, 74 ans. « C’est mieux que de rester chez moi à ne rien faire ».

Mais la puanteur qui accueille Anderman et les autres, qui émane d’une parcelle d’environ 6 000 mètres-carrés de poivrons en état de décomposition sur leurs plants, témoigne de l’étendue des pertes qui ont été entraînées par l’assaut meurtrier du Hamas, qui a semé la désolation dans le sud d’Israël.

Les ravages visibles survenus dans la serre de Pereg ne sont que l’un des exemples des pertes essuyées par les exploitants – et qui menacent dorénavant l’avenir du secteur agricole israélien.

Eli Pereg distribue des sécateurs aux bénévoles à l’entrée de l’une de ses serres à Talmei Eliyahu, le 15 novembre 2023. (Crédit : Mati Wagner / The Times of Israel)

Dans le cadre de ce que le directeur-général du ministère de l’Agriculture, Oren Lavi, a qualifié de « pire crise » de main-d’œuvre jamais connue dans ce secteur dans toute l’Histoire du pays, il manque actuellement environ 40 000 ouvriers agricoles, selon les données présentées par le ministère aux membres d’une sous-commission, à la Knesset, qui travaille sur la croissance économique et qui s’est réunie le 15 novembre.

Le 7 octobre, des milliers de terroristes du Hamas ainsi que des civils gazaouis avaient franchi la frontière séparant l’État juif et Gaza. Ils avaient sauvagement assassiné plus de 1 200 personnes, des civils en majorité. Des familles entières avaient été assassinées dans leurs habitations ; des festivaliers qui prenaient part à une rave-party avaient été massacrés. Les hommes armés du groupe avaient enlevé 240 personnes, qui avaient été prises en otage au sein de l’enclave côtière. Suite à cet assaut barbare sans précédent, Israël avait déclaré la guerre au Hamas avec pour objectif de renverser le régime du groupe terroriste à Gaza, qu’il dirige depuis qu’il a pris le pouvoir dans la bande en 2007.

Dans ce carnage, le Hamas avait assassiné 32 ouvriers agricoles thaïlandais et enlevé 23 ressortissants du royaume, selon les chiffres fournis par ce dernier.

Suite à cet assaut, 10 000 ouvriers agricoles avaient quitté Israël, soit un tiers du total de la main-d’œuvre étrangères, dont une majorité était constituée de Thaïlandais. Dans le sillage du 7 octobre, de nombreux ouvriers craignaient pour leur vie et les responsables du gouvernement thaïlandais leur avaient vivement recommandé de revenir au pays. Ce qu’ils avaient fait, embarquant dans des vols financés par les autorités thaïlandaises.

Par ailleurs, un gel des permis de travail, décidé pour des raisons de sécurité, empêche dorénavant l’entrée en Israël d’environ 20 000 Palestiniens originaires de Gaza ou de Cisjordanie. Un grand nombre d’Israéliens employés dans le secteur de l’agriculture sont réservistes – et ils servent actuellement à proximité de Gaza ou dans le Nord du pays, venant également soutenir les forces régulières qui défendent les implantations israéliennes de Cisjordanie.

Une étude de la Knesset qui date de 2021 et qui citait des données enregistrées en 2020 avait révélé que 75 200 personnes travaillaient dans l’agriculture – avec 49 % d’Israéliens ; 32 % de ressortissants étrangers (majoritairement thaïlandais) et 19 % de Palestiniens.

« J’ai perdu 80 % de ma récolte dans ce bazar », dit Pereg. « Et je ne sais pas comment je vais pouvoir continuer en partant de là ».

Benny Anderman dans une serre, à proximité de plants de poivrons pourris au Moshav Talmei Eliyahu, le 15 novembre 2023. (Crédit : Mati Wagner / The Times of Israel)

Douze des quatorze ouvriers qui travaillaient pour Pereg ont répondu à l’appel lancé par le gouvernement thaïlandais, qui a payé leur billet retour. Pereg, de son côté, a versé les salaires de ses hommes en étant parfaitement conscient que la plus grande partie de sa récolte serait définitivement perdue.

« Les photos qui ont circulé sur les réseaux sociaux et qui montraient les Gazaouis en train de décapiter un ouvrier thaïlandais avec une houe ont effrayé la majorité de ceux qui travaillaient pour moi », explique Pereg. « Les deux qui sont restés étaient avec moi depuis beaucoup plus longtemps que les autres ; ils sont habitués à la guerre ».

Dans les jours qui avaient suivi l’entrée des terroristes sur le sol israélien depuis Gaza, massacrant, violant, pillant, kidnappant, l’armée avait procédé à l’évacuation de la région frontalière de l’enclave côtière, qui est l’une des plus productives du secteur agricole israélien.

La pénurie avait doublé, voire triplé, les prix des tomates et des concombres, qui avaient atteint le prix de 30 shekels le kilo après l’attaque.

Eli Pereg, exploitant agricole, montre aux bénévoles comment manier déraciner les plans de poivron en les dégageant des tuteurs qui les maintiennent droit à Talmei Eliyahu, le 15 novembre 2023. (Crédit : Mati Wagner / The Times of Israel)

Les grandes chaînes de supermarchés s’étaient ruées sur les importations – depuis la Turquie majoritairement, dont le président Recep Tayyip Erdogan a récemment déclaré qu’Israël était « un État terroriste » et que les hommes armés du Hamas étaient « des moudjahidines qui libéraient leur patrie ».

Dans la matinée du 7 octobre, l’équipe chargée de la sécurité de Talmei Eliyahu était parvenue à repousser un pick-up Toyota rempli de terroristes portant des Kalashnikov qui étaient arrivés devant le portail d’entrée du moshav.

Pourtant, la communauté entière avait été évacuée et les agriculteurs avaient été dans l’incapacité de retourner sur leurs terres pendant plus d’une semaine. Et lorsqu’ils avaient enfin eu l’autorisation d’y revenir, ils avaient d’ores et déjà perdu un nombre significatif d’ouvriers thaïlandais.

Les bénévoles s’étaient manifestés pour tenter de remplir le vide entraîné par cet exode de main-d’œuvre. Mais à ce moment-là, les grandes chaînes de magasins avaient déjà signé des contrats d’importation avec des exploitants étrangers.

« Les grandes chaînes n’ont pas voulu regarder dans notre direction », déplore Shlomo Yifrah, qui est propriétaire de 50 hectares de terres à Tirosh, entre Beit Shemesh et Kiryat Malachi, à une quarantaine de kilomètres de Gaza. « Tout ce qui les intéresse, c’est de s’en mettre plein les poches ».

Même si son exploitation est éloignée de Gaza, il a perdu 27 de ses ouvriers thaïlandais sur 30.

« Grâce aux bénévoles, nous sommes parvenus à sauver 20 % des produits. On a pu les vendre aux petites épiceries », explique-t-il.

De nombreuses initiatives ont été prises pour mettre en contact les bénévoles et les agriculteurs dans le besoin – avec des volontaires qui viennent même de la Diaspora.

Taglit-Birthright a appelé 850 000 de ses anciens, en Amérique du nord, à venir aider les fermiers israéliens, et environ 80 membres du groupe de mères juives Momentum, dont le siège est aux États-Unis, ont fait le déplacement jusqu’en Israël pour soutenir les exploitants agricoles.

Au niveau local, HaShomer HaHadash, une organisation de la société civile créée pour protéger les fermiers contre l’extorsion, les vols et les actes de vandalisme – principalement de la part des Arabes israéliens et des Palestiniens – a mis en place, lui aussi, des groupes de bénévoles. Ce qui a également été le cas d’Achim Leneshek, un groupe d’officiers réservistes ou à la retraite qui avait été fondé dans le cadre du mouvement de protestation des opposants au plan de refonte du système de la justice israélien qui était avancé par le gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu. Une autre initiative a été lancée par le Tzav 8, un groupe placé sous l’autorité de l’Israeli American Council.

De surcroît, de nombreuses académies pré-militaires ont répondu à l’appel, comme l’ont fait également les lycées.

Ces initiatives et d’autres mettent un exergue un sens vibrant de la communauté et un climat de confiance qui permettent à une coopération spontanée de s’exprimer à travers des groupes divers de la société israélienne, et entre Israël et la Diaspora.

« Je suis venu ici pour aider à sauver l’agriculture israélienne », s’exclame Yehudit Goddard, art-thérapeute originaire de Maale Adumim.

Yehudit Goddard dans les plants de poivrons destinés à l’arrachage dans une serre du Moshav Talmei Eliyahu, le 15 novembre 2023. (Crédit : Mati Wagner / The Times of Israel)

Yifrah dit que dans deux semaines, toutes ses récoltes seront ramassées – sauf imprévu. Mais pour la prochaine phase de son travail, note-t-il, il ne pourra pas s’appuyer sur des bénévoles qui manquent des qualifications nécessaires pour mener à bien les tâches exigées.

« Je n’ai pas les ouvriers dont j’ai besoin pour semer une nouvelle récolte, c’est tout », déplore-t-il.

Yifrah indique se sentir abandonné.

« Mes ouvriers sont partis ; les chaînes de supermarché importent des produits depuis la Turquie et nous ne savons toujours pas si le gouvernement va nous venir en aide », dit-il. « Ma seule consolation, ce sont les bénévoles ».

Le 15 novembre, les ministères de l’Agriculture et des Finances et la commission des Finances de la Knesset, aux côtés de l’Association israélienne des Agriculteurs, se sont accordés sur le cadre d’un plan d’indemnisation en direction des exploitants pour les pertes qu’ils ont essuyées. Cette ébauche doit encore être approuvée devant le parlement israélien.

Les fermiers résidant dans les zones situées dans un périmètre de neuf kilomètres autour de la frontière avec le Liban, ou dans un périmètre de sept kilomètres autour de la frontière avec la bande de Gaza, seront pleinement indemnisés.

Un montant maximum de trois millions de shekels par mois sera fourni aux exploitations situées dans un périmètre de 20 kilomètres des deux frontières.

Et une somme encore indéterminée sera versée aux agriculteurs qui, comme Yifrah, sortent de ce périmètre de 20 kilomètres.

Le plan doit encore être présenté au vote devant la Knesset.

Le gouvernement tente aussi de convaincre les Israéliens au chômage ou qui ne sont pas sur le marché du travail de devenir ouvriers agricoles en offrant une allocation mensuelle de 3 000 shekels en plus de l’argent qu’ils recevront des fermiers.

Noam Shalev, à droite, et Roni Waldman, deux bénévoles de Modiin assis aux abords d’une serre de Talmei Eliyahu, disent que les volontaires n’offrent qu’une solution partielle, le 15 novembre 2023. (Crédit : Mati Wagner / The Times of Israel)

Et s’ils restent travailler plus de deux mois, cette allocation mensuelle augmentera, passant à 4 000 shekels. S’ils acceptent d’être employés dans les exploitations agricoles évacuées, à proximité de Gaza, du Liban ou de la Syrie, ce montant sera multiplié par deux.

Mais aux abords de l’enclave côtière, Pereg affiche son scepticisme. Il doute qu’il y ait suffisamment d’Israéliens qui viennent remplacer les ouvriers Thaïlandais.

« Les Israéliens ne veulent pas faire ce genre de travail et même la plus grande partie des étrangers ne supportent pas la chaleur, ici », explique-t-il. « Il faut peut-être faire appel à des Sri-Lankais ou à des Vietnamiens ».

Pereg ajoute ressentir un malaise en voyant des bénévoles s’adonner à des tâches ingrates – comme le nettoyage des plants de poivrons en état de décomposition qui jonchent la serre. Mais, ajoute-t-il, ils ne peuvent pas se livrer à des travaux plus complexes comme conduire un tracteur ou faire les semis.

A environ 14 heures, après cinq heures passées dans la serre, les volontaires commencent à rentrer chez eux. Ils ont suffisamment travaillé pour la journée, disent-ils.

Noam Shalev et Roni Waldman, deux bénévoles venus de Modiin, les vêtements sales, font part de leur inquiétude pour l’avenir de l’agriculture israélienne.

« Les gens commencent à se lasser de ce travail », note Shalev.

« Ce n’est pas une solution à long-terme », renchérit Waldman.

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