Un couple israélien obtient le droit de concevoir et d’élever leur petit-enfant, grâce au sperme de leur fils décédé
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La chose la plus dure dans le monde, c’est de perdre un enfant. Rien ne tient la comparaison

Un couple israélien obtient le droit de concevoir et d’élever leur petit-enfant, grâce au sperme de leur fils décédé

Irit et Asher Shahar ont mené un combat sans précédent pour offrir une progéniture à leur fils décédé, grâce à un prélèvement de sperme posthume, qui a toujours dit vouloir fonder une famille

Asher et Irit Shahar, avec leur fils Omri, avant la mort d'Omri en juin 2012. (Crédit : autorisation)
Asher et Irit Shahar, avec leur fils Omri, avant la mort d'Omri en juin 2012. (Crédit : autorisation)

KFAR SABA – Comme de nombreux couples de cinquantenaires dont les enfants ont grandi, Irit et Asher Shahar sont impatients de devenir grands-parents. Cependant, les Shahar s’apprêtent à accueillir leur premier petit-enfant d’une manière peu conventionnelle.

Depuis que leur fils Omri, capitaine de la marine israélienne, a été tué en 2012 dans un accident de voiture à l’âge de 25 ans, le couple se bat contre l’État pour obtenir le droit de concevoir un enfant à partir d’un prélèvement de gamètes posthumes. Les Shahar ont l’intention d’élever cet enfant eux-mêmes.

Le combat d’Irit et d’Asher a pris fin en septembre, dans une décision qui fait jurisprudence. Le Tribunal des Affaires familiales de Petah Tikva a accordé la permission à la famille d’élever l’enfant qui sera conçu grâce au sperme de leur défunt fils et d’ovocytes achetés. L’embryon sera implanté dans l’utérus d’une mère porteuse.

La décision du tribunal semble être la première du genre, en Israël, mais également dans le monde.

Depuis 2003, la loi israélienne autorise les prélèvements de sperme posthume dans le but d’être ultérieurement inséminé ou implanté par fécondation in-vitro ou chez la femme du défunt.

Au cours de la dernière décennie, il y a eu de nombreux cas de parents qui donnaient le sperme de leur fils à des femmes qui souhaitaient procréer. Dans de tels cas, les femmes étaient les mères biologiques de l’enfant. Elles les élevaient, et les parents du donneur posthume conservaient leur rôle de grands-parents.

En dépit de la décision de septembre, l’État prépare un appel, en raison des circonstances inhabituelles du cas des Shahar, qui souhaitent être à la fois les parents et les grands-parents de la progéniture d’Omri. En attendant, la cour a prononcé une injonction interdisant à Irit et Asher d’utiliser les gamètes d’Omri.

« Dès que l’injonction sera levée, nous ferons bouger les choses », a déclaré Irit au Times of Israel, lors d’une interview dans la maison qu’elle partage avec Asher et leur benjamine de 16 ans Lotem. Leur cadette Inbar, âgée de 26 ans, s’est récemment mariée.

Irit est confiante. L’État ne gagnera pas l’appel, et pour elle, il n’est pas impossible qu’ils puissent tenir dans les bras le fils ou la fille biologique d’Omri d’ici un an ou deux.

Irit Shahar se recueille sur la tombe de son fils Omri, à Kfar Saba. (Crédit : autorisation)
Irit Shahar se recueille sur la tombe de son fils Omri, à Kfar Saba. (Crédit : autorisation)

D’autres obstacles à franchir

L’avocate Irit Rosenblum, fondatrice et PDG de New Family, une ONG israélienne qui travaille en faveur des droits de la famille, prévient que la route ne sera pas sans obstacles pour les Shahar, même si l’appel de l’État venait à être rejeté.

« Ils devront obtenir d’un tribunal l’autorisation de faire sortir le sperme de leur fils du territoire israélien. En effet, il est impossible d’acheter légalement des ovocytes ou de faire appel à une mère porteuse, ici en Israël. Ils devront donc se rendre à l’étranger pour concrétiser tout cela », explique Rosenblum.

Les Shahar, qui ont déjà dépensé des milliers de shekels dans leur quête pour perpétuer le nom de leurs fils, restent imperturbables. Le coût, dont celui de la mère porteuse, peut grimper jusqu’à 130 000 dollars aux États-Unis, n’est pas un obstacle.

« Je suis prête à sacrifier ce qu’il faudra pour qu’Omri ait une descendance, ici en Israël », insiste Irit.

Les liens patriotiques qui unissent la famille à Israël sont évidents, quand on observe l’espace entre la cuisine et le salon, transformé en mausolée à la mémoire de leur fils.

Le nombre impressionnant de photos, de souvenirs, notamment des médailles, des insignes qui ont distingué Omri, mais aussi de nombreux membres de la lignée Shahar pour leurs services rendus à la nation. Le père d’Irit a servi dans la marine pendant 27 ans, et Asher durant 26 ans. Aujourd’hui âgé de 54 ans, il est réserviste avec le grade de colonel.

Irit et Asher Shahar, au milieu des souvenirs de leurs fils, à leur domicile à Kfar Saba. (Crédit : autorisation)
irit et Asher Shahar, au milieu des souvenirs de leurs fils, à leur domicile à Kfar Saba. (Crédit : autorisation)

Qu’est ce qui est « normal » face au chagrin ?

« Beaucoup de personnes pensent que ce qu’ils font est fou », dit Shirly Berkovitz, qui a réalisé un documentaire sur les Shahar et leur parcours juridique. Le film, intitulé « Reborn » (Renaissance), a été acheté par Yes Doco et sera diffusé sur la télévision israélienne au printemps 2017.

Berkovitz aussi était sceptique lorsqu’elle a rencontré le couple, et ils ont accepté qu’elle les suive, avec sa caméra pendant des mois.

La réalisatrice Shirly Berkovitz. (Crédit : autorisation)
La réalisatrice Shirly Berkovitz. (Crédit : autorisation)

« Je me suis fait toute petite. Ils m’ont laissé entrer dans les sphères les plus privées de leur vie. Au fur et à mesure, j’ai appris à les connaître, et j’ai commencé à approuver leur démarche. Ils méritent d’obtenir ce pour quoi ils se sont battus », a déclaré Berkovitz, 40 ans.

Certains s’interrogent, de savoir si le projet révolutionnaire des Shahar est normal, mais « la norme » est un concept relatif.

« Le monde n’est pas normal. Est-ce normal que nous envoyions notre fils de 18 ans à l’armée et qu’il revienne dans un cercueil ? », demande Berkovitz.

« Le monde n’est pas normal. Est-ce normal que nous envoyions notre fils de 18 ans à l’armée et qu’il revienne dans un cercueil ? »

Irit a déclaré qu’elle comprenait l’opposition des gens, mais qu’elle ne comprenait pas la cruauté exprimée par ceux qui ont manifesté leur désapprobation.

Elle est particulièrement blessée par ceux qui pensent qu’ils entreprennent cette démarche pour obtenir des indemnités de l’État. (Le ministère de la Défense n’octroie pas d’allocations régulières aux orphelins des soldats de l’armée israélienne.)

« Ça me révolte que certaines personnes réagissent de la sorte face à quelqu’un qui a subi un tel malheur », répond Irit.

Asher a replacé les difficultés de ce combat juridique dans son contexte.

« Les démarches juridiques et la pression ne sont rien comparés à notre souffrance. La chose la plus dure dans le monde, c’est de perdre un enfant. De toutes les choses dont les gens se plaignent, rien ne tient la comparaison », explique-t-il.

https://vimeo.com/134192576

Une décision juridique sans précédent, mais pas un précédent juridique

Alors que tous les experts que les Shahar ont contactés ont été compatissants devant leur détresse, ils sont peu à avoir accepté de soutenir leur cas. L’un d’un était le philosophe Asa Kasher, qui pouvait s’identifier à la souffrance des parents.

Co-auteur du Code Éthique de l’armée israélienne, et père d’un soldat tué, il a présenté un élément clé qui a aidé la juge Yocheved Greenwald-Rand a rejeter la plainte de l’État. Haaretz a rapporté que l’enfant serait soumis à un « orphelinat planifié », et sera « fragile face aux enfants de familles normatives ».

Le Professeur Asa Kasher (Crédit : Oren Nahshon/Flash90)
Le Professeur Asa Kasher (Crédit : Oren Nahshon/Flash90)

La juge a écrit que selon son opinion, « il n’y a rien d’inacceptable dans la façon [dont les Shahar] choisissent de gérer leur deuil ni dans leur demande d’offrir à leur défunt fils une descendance et de vouloir élever cet enfant comme le leur. »

Elle poursuit en disant que de nombreux enfants sont amenés dans ce monde dans des conditions bien moins optimales et en souffrent, alors que cet enfant naitra dans une famille aimante, solidaire, que la cour juge plus qu’apte à élever un enfant.

La force dont Irit et Asher ont fait preuve les a surpris eux-mêmes, dès le terrible moment où des représentants de l’armée israélienne sont venus les informer du décès d’Omri.

D’une certaine manière, du fond de son choc et de sa souffrance, Irit a eu la présence d’esprit de demander un prélèvement de sperme. Conscient du peu de temps qu’ils leur restaient pour que le sperme d’Omri reste viable, Asher s’est dirigé, une demi-heure plus tard, vers le Tribunal des Affaires familiales de Petah Tikva pour obtenir une permission de prélèvement de sperme, qui lui a été accordée.

« J’étais sur les genoux, plutôt que sur mes jambes, mais je l’ai fait », se souvient Asher.

« Les Shahar ont ouvert des esprits et suscité une prise de conscience, mais il ne s’agit pas d’un précédent juridique. »

Rosenblum n’a pas été directement impliqué dans l’affaire de Shahar, mais elle a représenté d’autres familles désireuses de perpétuer la lignée biologique de leur fils.

Pour elle, les Shahar ont marqué l’histoire, mais les autres familles israéliennes ne doivent pas supposer qu’ils ont ouvert la porte à ce genre de procédures.

« « Les Shahar ont ouvert des esprits et suscité une prise de conscience, mais il ne s’agit pas d’un précédent juridique, et cela ne changera pas la loi. Les familles qui souhaiteront entreprendre des démarches similaires devront attaquer l’État en justice, comme l’ont fait les Shahar. »

Irit Rosenblum, Fondatrice et PDG de NEw Family. (Crédit : autorisation)
Irit Rosenblum, Fondatrice et PDG de NEw Family. (Crédit : autorisation)

Irit explique qu’elle veut que les familles sachent qu’elles ont des options.

Elle voudrait conseiller à toutes les familles dont le fils est mort ou a été tué (et qui n’aurait pas congelé un échantillon de sperme, comme le font certains soldats », de solliciter immédiatement un tribunal pour obtenir une autorisation de prélèvement de sperme posthume.

« Ils auront tout le temps de décider ce qu’ils voudront en faire, s’ils veulent en faire quelque chose. Mais au moins, ils auront des options. »

Les yeux du monde sont rivés sur eux

Alors que la décision de la cour en faveur des Shahar repousse les limites de la bioéthique, ici en Israël, le monde observe avec intérêt. Certains pays autorisent le prélèvement de sperme posthume si le défunt a laissé une autorisation écrite. En France, en Allemagne et en Suède, par exemple, c’est totalement interdit.

Aux États-Unis, la loi varie d’un état à l’autre, et des affaires clés se sont focalisées davantage sur les questions d’héritage et de sécurité sociale de l’usage d’un tel échantillon, que sur le droit à l’utilisation.

I. Glenn Cohen, professeur à Harvard. (Crédit : autorisation)
I. Glenn Cohen, professeur à Harvard. (Crédit : autorisation)

Selon I. Glenn Cohen, professeur de droit à Harvard, expert sur les questions confluentes à la bioéthique et au droit, le cas des Shahar soulève de nombreuses questions.

Parmi elles, l’invasion du corps humain, le droit à ne pas procréer ou à ne pas être un parent, le préjudice à l’enfant (et aux autres enfants de la famille), les droits des grands-parents et les intentions du défunt.

Cohen n’a pas souhaité s’exprimer sur l’affaire Shahar, mais il a tout de même révélé au Times of Israel qu’il n’est pas surpris de la décision de la cour en Israël.

« Je dirais qu’Israël est connu pour avoir une politique, une culture et des décisions juridique pro-nataliste. Pensez au financement des FIV en Israël, qui est aussi fort que dans tous les pays que je connaisse », dit Cohen.

« Je dirais qu’Israël est connu pour avoir une politique, une culture et des décisions juridique pro-nataliste. »

« La conséquence de la position halakhique [loi juive] de se multiplier, ne laisse pas indifférent, et je ne suis pas surpris qu’Israël autorise la reproduction posthume dans un cas où de nombreux autres pays ne le feraient pas.

Irit et Asher se souviennent de leur fils qui disait souvent vouloir se marier et fonder une grande famille. C’est pour cela qu’ils sont convaincus que ce qu’ils font est bien pour eux-mêmes et pour leurs filles, mais que c’est aussi ce que leur fils aurait voulu.

Selon Asher, ils ne le font pas simplement pour leur famille, mais également pour tous les parents du monde.

« C’est important que tout le monde sache que perdre un enfant ne signifie pas nécessairement perdre la chance qu’il ait des enfants », affirme Asher.

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