Un jalon du cinéma gay et l’un des meilleurs films juifs de ces dernières années
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Un jalon du cinéma gay et l’un des meilleurs films juifs de ces dernières années

« Call me by your name » est une histoire franche sur l’entrée dans l’âge adulte, une histoire qui sonne juste avec son regard oblique sur l’identité politique

Armie Hammer et Timothée Chalamet dans "'Call Me by Your Name" (Crédit : Courtesy Sony Classics)
Armie Hammer et Timothée Chalamet dans "'Call Me by Your Name" (Crédit : Courtesy Sony Classics)

Depuis sa projection en avant-première au festival Sundance en janvier, le film « Call me by your name » du réalisateur Luca Guadagnino a vu des spectateurs bouleversés et en pleurs, avec son regard poignant sur l’entrée dans l’âge adulte.

Adapté du roman d’André Aciman, « Plus tard ou jamais », il a pour vedette Timothée Chalamet qui joue Elio, un jeune américain de 17 ans qui vit en Italie. Son père, interprété par Michael Stuhlbarg, est professeur d’archéologie et accueille chaque été un étudiant différent et brillant. Cette année, au son des hirondelles qui gazouillent et des abricots qui mûrissent, l’invité se nomme Oliver, joué par le beau et athlétique Armie Hammer. Elio et Oliver vont tomber amoureux et, tout comme la nuit toscane prend le jour, vous tomberez amoureux des jeunes hommes tombant amoureux.

On a beaucoup dit à propos du talent de ce film à capter le magnifique tourbillon du premier amour et des doutes qui accompagnent le coming-out. Comme l’écrit Richard Lawsn dans Vanity Fair, « Elio doit faire comme si rien n’arrivait alors que tout arrive ».

C’est un jalon dans le cinéma gay, pour des quelque peu raisons paradoxales. Tout le monde peut l’apprécier (et le fera certainement), pas seulement les gays, tant il évoque de façon si belle et si chaleureuse des vérités universelles.

Pour autant, le fait que les deux se trouvent être homosexuels n’est pas une simple coïncidence. Être homosexuel, et ceci implique des moments intimes, est une part essentielle de l’histoire. « Call me by your name » touche chacun d’entre nous par la spécificité de ces deux êtres.

Je ne voudrais pour rien au monde enlever ce film de la communauté gay. Toutefois, il y a un aspect de ce film qui a moins fait l’objet de commentaires. Ce film est très juif et aussi, avec sa compassion, sa franchise, son ardeur et son intelligence, très « bon pour les Juifs ».

L’auteur André Aciman est un Juif né en Égypte, le jeune new-yorkais de Manhattan Timothée Chalamet est juif par sa mère, Stuhlbarg est un juif de Californie venu à New York pour étudier et Hammer est le descendant direct de l’industriel et philanthrope Armand Hammer. Plus important encore, tous les personnages du film sont juifs, de ce type de juifs que l’on rencontre tout le temps dans la vraie vie mais que l’on voit rarement dans des films.

Armie Hammer et Timothée Chalamet dans « ‘Call Me by Your Name » (Crédit Courtesy Sony Classics)

Le professeur joué par Stuhlbarg est un bon vivant chaleureux, mais pas du genre « La vérité si je mens ». C’est un intellectuel dont le plus grand travers est d’essayer de coincer un étudiant sur un sujet étymologique tordu. Lui, sa femme et son fils passent indifféremment de l’italien au français et à l’anglais, et parlent d’art classique, d’esthétique et d’histoire.

Elio aime jouer des airs de Bach à la manière de Liszt, puis à celle de Busoni adaptant Liszt (Oliver ne semble pas impressionné : joue simplement comme Bach).

Je dois signaler ici que l’action se situe dans les années 1980, quand YouTube ne polluait pas les jeunes esprits. C’est aussi un idéal platonicien du « milieu enrichi », sans doute une vision stéréotypée de l’accent mis par la culture juive sur l’éducation. Les Gens du Livre, comme on dit. C’est un film où Armie Hamme apparaît torse-nu tout en essayant d’analyser une phrase de Heidegger (Heidegger !) avant de s’immerger dans une antique piscine en pierre.

Ce sont des Juifs qui connaissent probablement le Pentateuque de fond en comble, mais sont fondamentalement séculiers. En effet, aucun signe juif dans leur villa italienne, c’est pourquoi on remarque à ce point l’étoile de David pendue au cou d’Oliver (et aussi parce qu’elle nage dans les poils de sa poitrine).

Michael Stuhlbarg dans « Call Me by Your Name » (Crédit : Courtesy Sony Classics)

« Je sais ce que c’est qu’être le Juif décalé, » déclare Oliver au plus timide Elio. Oliver vient de la Nouvelle Angleterre, et la famille d’Elio est la seule famille juive de cet ensemble de petites villes italiennes tranquilles.

Comme toute histoire de coming-out, il y a le souci de ce que vont penser les parents. Cette famille juive, ouverte, franche, n’est pas représentative de ce que l’on a l’habitude de voir. Elio parle de sa quasi perte de virginité avec une fille du coin, avec une franchise saine et charmante (je ne parlerai pas de cette partie-là du film, mais la jeune femme joue un rôle important dans la véritable idylle in fine). Le film se termine pas seulement par un grand monologue parental de compréhension, mais par l’un de plus grands monologues du cinéma.

Timothée Chalamet et Esther Garrel dans « Call Me by Your Name » (Crédit : Courtesy Sony Classics)

Michael Stuhlbarg, qui, bien sûr, « savait » tout, parle de l’idylle vécue par son fils avec son protégé. Il le laisse lui demander conseil, ou demeurer seul, mais il lui donne ce conseil poignant : « La façon dont tu vis ta vie, c’est ton affaire. Rappelle-toi, on nous donne une seule fois nos cœurs et nos corps. Et avant que tu t’en aperçoives, ton cœur est usé, et quant à ton corps, vient le moment où plus personne ne le regarde, et moins encore ne le désire ».

C’est la chose la plus « mench » que vous puissiez entendre, mais assaisonnée de ce qu’il faut d’humour fataliste.

On ne peut faire revenir ces étés interminables de notre jeunesse, mais on peut se souvenir de leur esprit. On peut considérer « Call Me By Your Name » comme un film idéaliste, mais c’est juste quelque chose de naturel pour un jeune faisant l’expérience de quelque chose de merveilleux pour la première fois. Cela nous incite, nous spectateurs – et nous Juifs – à être ce que nous sommes.

« Call me by your name » ouvre le Festival du film juif de Jérusalem, qui aura lieu à la cinémathèque de Jérusalem le 16 décembre.
Il sortira en France le 28 février prochain.

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