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Une mère et sa fille libérées évoquent la peur intense à Gaza et la douleur du retour

Chen Goldstein-Almog et sa fille, Agam, se confient sur leurs ravisseurs. Le père et la fille aînée de la famille ont été tués à leur domicile

Agam Goldstein-Almog, 17 ans et sa mère, Chen Goldstein-Almog,  parlent à la Douzième chaîne de leurs 51 journées passées en captivité à Gaza, le 22 décembre 2023. (Capture d'écran : Douzième chaîne, used in accordance with Clause 27a of the Copyright Law)
Agam Goldstein-Almog, 17 ans et sa mère, Chen Goldstein-Almog, parlent à la Douzième chaîne de leurs 51 journées passées en captivité à Gaza, le 22 décembre 2023. (Capture d'écran : Douzième chaîne, used in accordance with Clause 27a of the Copyright Law)

Chen Goldstein-Almog, 48 ans et sa fille Agam Goldstein-Almog, 17 ans, qui avaient été prises en otage, le 7 octobre, pendant l’attaque meurtrière commise par les terroristes du Hamas et des civils dans le sud d’Israël et qui ont été libérées dans le cadre d’un accord de trêve, à la fin novembre, ont indiqué que leurs ravisseurs avaient largement voulu « les garder satisfaites » pendant leur 51 jours de captivité à Gaza et elles ont parlé de l’effroi qui les saisissait lors des bombardements de l’armée israélienne, dans la bande.

S’exprimant devant les caméras de la Douzième chaîne, vendredi, environ trois semaines après leur libération, la mère et la fille ont indiqué qu’elles avaient tout fait pour survivre et « rester saines d’esprit », développant un rapport empreint d’une grande politesse – quoique parfois tendu et combatif – avec les geôliers du Hamas, dans des circonstances terrifiantes.

Elles avaient été prises en otage et emmenées à Gaza avec les deux jeunes fils de Chen (qui sont les frères d’Agam), Gal, 11 ans et Tal, neuf ans, et elles ont toujours été détenues à l’intérieur, dans des endroits inconnus et indéterminés, le jour et la nuit se succédant sans distinction. Les garçons, Gal et Tal, a raconté Agam, « sentaient que nous n’avions que peu d’énergie et ils étaient renfermés sauf que parfois, il y avait des éclats de colère et des bagarres » entre eux – qui suscitaient immanquablement les cris et les réprimandes de leurs gardiens, qui n’hésitaient pas à recourir à la menace s’ils n’acceptaient pas de se tenir tranquilles.

Agam précise, devant les caméras, qu’elle craignait être violée ou abusée sexuellement – comme cela a été le cas d’autres otages – et que leurs ravisseurs la narguaient, disant à la jeune fille âgée de 17 ans qu’elle serait « mariée » à un homme de Gaza et qu’ils allaient « lui trouver un mari ».

Le viol était ainsi sa principale crainte, confie-t-elle à la chaîne. « J’ai dit à ma mère : ‘Ils vont me violer’. J’ai demandé à l’homme qui nous ramenait à Gaza : ‘Gardez-nous ensemble, gardez-nous seulement ensemble.’ Et nous sommes restés ensemble, de manière étonnante ».

Chen et Agam étaient au kibboutz Beeri, le 7 octobre, avec leur mari et père Nadav ; avec Yam, 20 ans, la fille aînée du couple, et avec Gal et Tal lorsque des milliers de terroristes du Hamas avaient lancé leur assaut meurtrier dans le sud des communautés israéliennes sous couvert d’un déluge de roquettes en ce samedi funeste.

Six membres de la famille Goldstein-Almog du kibboutz Kfar Aza. (DE GAUCHE À DROITE) : Agam, 17 ans, Gal, 11 ans, Nadav (décédé), Chen, 48 ans, Tal, 11 ans et Yam (décédé). Quatre membres ont été libérés le 26 novembre 2023. (Crédit : Autorisation)

La famille était dans la pièce blindée, cachée, terrifiée, lorsque les hommes armés sont entrés dans la maison.

« J’ai eu très peur quand ils sont arrivés », raconte Agam. « Quand ils se sont tenus aux abords de la porte et qu’ils ont crié sur nous, j’ai ressenti une angoisse très forte en me disant des choses comme ‘ça y est, je vais mourir’. Et bizarrement, j’ai accepté cette idée ».

Nadav a bien tenté d’arrêter les hommes armés et de défendre la famille à l’aide d’une planche en bois mais « il a reçu une balle dans la poitrine à bout portant », dit Chen. Yam « a reçu une balle au visage », ajoute sa mère qui dit qu’il a été très difficile pour elle de comprendre, à ce moment précis, ce à quoi elle assistait.

Chen, Agam et les garçons ont été emmenés hors de la maison sous la menace d’une arme et traînés à Gaza avec les 240 autres personnes qui ont été enlevées, ce jour-là, pour être retenues en captivité au sein de l’enclave palestinienne.

Nadav et Yam figurent parmi les 1 200 personnes qui ont été tuées, le 7 octobre – des familles toutes entières ont été exécutées froidement dans leurs habitations et les jeunes qui prenaient part à une rave-party ont été massacrés.

Chen explique que chaque jour passé en captivité, à Gaza, elle s’est donnée pour objectif de « ne jamais oublier ce que j’ai vu de mes propres yeux » – même « dans les moments les plus difficiles, les plus effrayants, les plus noirs ».

La mère évoque aussi le trajet en voiture jusqu’à Gaza : « Je me souviens de l’expression qu’il y avait sur le visage de mes enfants. Réussir à réaliser ce qui était en train d’arriver, ce qui était arrivé chez moi, où j’allais à ce moment-là – c’était dément ».

Pendant le parcours en voiture, les hommes armés se sont emparés de corps sans vie qu’ils ont mis dans le véhicule – mais il est difficile de dire s’il s’agissait de dépouilles israéliennes ou des cadavres de terroristes palestiniens.

Des soldats israéliens autour des destructions causées par les terroristes du Hamas dans le kibboutz Kfar Aza, près de la frontière entre Israël et la bande de Gaza, dans le sud d’Israël, le 15 octobre 2023. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)

A Gaza, la famille n’a pas été séparée, maintenue en détention dans un appartement où leurs ravisseurs ont gardé les otages 24 heures sur 24 et sept jours sur sept pendant les premières semaines – jusqu’au début de l’incursion terrestre de Tsahal dans l’enclave palestinienne.

« Parfois, ils nous parlaient de Gilad Shalit », se souvient Chen, faisant référence au soldat kidnappé en 2006 et détenu pendant cinq ans par le Hamas à Gaza avant sa libération, en 2011, en échange de plus d’un millier de prisonniers palestiniens avec, parmi eux, le chef du Hamas actuel à Gaza, Yahya Sinwar.

Chen fait remarquer que les terroristes parlaient de Shalit « avec un petit sourire narquois, comme pour nous narguer à ce sujet ».

« C’était mon inquiétude, qu’il faille peut-être des années avant que nous recouvrions la liberté », s’exclame Chen, qui précise que les terroristes « étaient sur un nuage » après le 7 octobre.

« C’était aussi une sorte de message qui nous était transmis, celui que l’État n’en avait rien à faire, qu’il avait fallu cinq ans pour que Shalit soit libéré et que tout ce qui intéressait l’État, c’était les combats », poursuit-elle.

Les otages ignoraient, au début de leur détention, que Nadav et Yam étaient finalement morts – et elles l’ont appris un vendredi après-midi, alors qu’elles écoutaient la radio qui leur avait été fournie. Elles ont entendu un entretien accordé par un membre de la famille – et le journaliste avait dit à ce proche : « Nous partageons votre douleur pour Nadav et pour Yam ».

« Cela a été la première fois que Gal, onze ans et demi, a pleuré », note Chen. « On s’en doutait évidemment mais ça a été très dur de l’entendre de vive voix ».

La radio était parfois utilisée pour punir la famille.

Chen et Agam évoquent encore, pour la Douzième chaîne, des moments où les gardes s’en prenaient à voix forte aux deux jeunes enfants et où Agam intervenait. Ils communiquaient dans un mélange d’anglais, d’arabe et d’hébreu.

« C’était effrayant de les entendre crier et je disais à maman : ‘Ils ne sont pas leur père ; ils ne vont pas les punir… Ils n’ont rien à leur dire, j’espère qu’ils ne vont pas oser ; c’est eux qui les ont amenés ici et ils doivent faire avec’, » dit Agam, ajoutant qu’il lui arrivait d’insulter ses ravisseurs et qu’ils se vengeaient en conséquence. « On ne nous donnait pas la radio ou ils nous disaient des choses comme : ‘Oh, aujourd’hui, il n’y a pas beaucoup à manger », déclare Agam.

Agam Goldstein-Almog, 17 ans, parle à la Douzième chaîne de ses 51 journées passées en captivité à Gaza avec sa famille, le 22 décembre 2023. (Capture d’écran : Douzième chaîne, used in accordance with Clause 27a of the Copyright Law)

Un jour, explique Chen, l’un des gardiens a demandé à Agam comment elle allait, ce matin-là, et elle a répondu « merd…e », ce que son ravisseur a pris pour une insulte personnelle.

« Il n’a pas ouvert la bouche de la journée et nous n’avons pas eu droit à la radio », précise-t-elle.

« Nous sommes restées silencieuses et il est allé dans un coin de l’appartement. Je suis allée le voir, au milieu de la journée, et je lui ai dit : ‘Qu’est-ce que vous avez donc aujourd’hui, vous vous êtes levé du pied gauche ? Vous ne restez pas avec nous ? Venez nous parler’, » se souvient Agam.

« On demandait toujours la radio, c’était la seule chose qui nous reliait à la réalité », indique Agam. Mère et fille demandaient alternativement à pouvoir écouter la radio, tentant de jauger l’état d’esprit quotidien de leurs ravisseurs.

Un jour, le gardien a répondu à Chen : « Aujourd’hui, vous pouvez oublier la radio », en anglais.

« Et là, je me suis levée », raconte Agam, « et je lui ai dit : ‘Ne parlez pas comme ça à ma mère ; vous ne voulez pas nous donner la radio, pas de problème, vous n’êtes pas obligé de le faire mais ne parlez pas comme ça à ma mère’. »

« Il est allé dans le salon, il était en colère et il ne nous a pas adressé la parole pendant deux heures. Ensuite, il est venu, il a amené des piles et la radio », ajoute-t-elle.

La mère et la fille reconnaissent que les ravisseurs ont fini par les apprécier – donnant à Agam le surnom de « Salsabil », qui signifie « eau fraîche » en arabe. Agam veut dire « lac » en hébreu.

Ils ont ainsi dit à Chen : « Nous vous aimons – ne rentrez pas chez vous. Allez à Tel Aviv, ne retournez pas à Kfar Aza. »

« Ils prévoyaient de revenir [en Israël], il ne faut pas avoir d’illusion, ils ne cèdent pas et ils reviendront plus fort encore la prochaine fois, c’est ce qu’ils ont dit. Ils ont été énivrés par le 7 octobre », indique Chen.

La fenêtre d’une maison du kibboutz Kfar Azza brisée par des balles, le mardi 10 octobre 2023. Des soldats de Tsahal ont emmené des représentants de la presse étrangère dans ce kibboutz du sud d’Israël où des terroristes du Hamas ont massacré des centaines de civils israéliens, le 7 octobre 2023 (Crédit : AP Photo/Ohad Zwigenberg)

Il y a eu aussi des moments presque légers dans ces circonstances horribles. Agam avait adopté une routine d’exercice physique – que ses ravisseurs ne manquaient jamais de commenter – et il y avait même des concours de bras de fer.

« Lui – le plus jeune – avait amené une serviette parce qu’il n’avait pas le droit de me toucher », note Chen.

Pendant le premier mois, la famille a été déplacée à un certain nombre de reprises au beau milieu de la nuit. « Certains soirs, on dormait avec le hijab parce qu’à chaque fois qu’on était déplacées, il fallait s’habiller ».

Agam raconte qu’elle a elle-même demandé à partir ailleurs, un soir, les frappes aériennes se rapprochant et devenant à chaque fois plus effrayantes.

« Il y a eu une forte explosion et tout mon corps s’est mis à trembler ; j’ai dit aux terroristes : ‘Il faut qu’on bouge de là’, se rappelle-t-elle.

« Ce sont des explosions incroyables qui sont même physiques », dit Chen. « C’est un état de panique totale, c’est l’effroi, c’est quelque chose de physique et il faut un moment pour que le corps s’apaise enfin. C’est quelque chose qu’on ne contrôle pas et nous vivons à la périphérie de Gaza, nous savons ce que c’est ».

« Nous racontons tout ça, y compris les choses qui paraissaient normales dans une situation anormale parce que nous avions la certitude que c’était ce genre de choses ça qui nous permettrait de ne pas sombrer dans la folie. Nous nous disions qu’il n’y a pas de gens mauvais – seulement des gens qui se sentent mal ».

Agam déclare que la famille a séjourné dans une école où « une femme très gentille nous a accueillis, elle nous a donné de l’eau et elle a arrangé un coin où on pouvait dormir ».

« Je me suis tournée vers ma mère et je lui ai dit : ‘Il y a des gens bons dans ce monde’, » continue-t-elle.

« Et cinq minutes plus tard, ils ont tiré un barrage de roquettes depuis l’école, vers Israël ; tout le monde criait : ‘Allah Akbar, Allah Akbar’ et je lui ai dit d’oublier ce que je venais de dire ».

Un soldat de Tsahal monte la garde près de la place de la Palestine dans le quartier de Rimal à Gaza, le 19 décembre 2023. (Crédit : Emanuel Fabian/Times of Israël)

Une autre fois, la famille a séjourné à l’arrière d’un supermarché et les gardiens leur ont donné des matelas. « Il y avait des bombardements… Nous avons pris les matelas et nous nous sommes cachées dessous et nos gardiens, nos ravisseurs, les terroristes ont été formidables, ils nous ont protégés de leur corps. Nous avions de la valeur à leurs yeux », explique Chen.

« Ils voulaient qu’on soit satisfaites, ils essayaient de nous amener à manger et de temps en temps, on les aidait à préparer le repas », précise Chen.

Dans la dernière semaine de sa captivité à Gaza, avant sa libération, la famille a été emmenée dans des tunnels où se trouvaient également d’autres otages.

Chen évoque une situation plus dure, là-bas, en particulier pour les jeunes femmes. « Il y avait de jeunes filles qui étaient seules, qui étaient seules depuis cinquante jours ; des jeunes filles de 19 ans, seules, qui avaient subi des choses difficiles. Qui avaient été violées, blessées ».

Les hommes aussi faisaient l’objet de violences et d’actes de torture, ont-elles continué.

Chen note qu’elle a promis à ces jeunes femmes otages qu’elle parlerait à leurs proches, pour leur annoncer qu’elles étaient encore en vie.

« Je ne veux pas qu’on puisse croire que ça allait bien, là-bas, que ces gens étaient des gens bien… que nous avons décelé une forme d’humanité en eux », a déclaré Agam. Sa mère, l’interrompant, ajoute que « c’est seulement ce qui nous a permis de ne pas devenir folles là-bas ».

« Nous n’oublierons jamais et nous n’éprouverons jamais une forme ou une autre d’empathie à l’égard de ces personnes-là. Si nous pensions auparavant qu’il y avait une chance de faire la paix, nous avons perdu toute foi en ces gens en particulier après avoir été là-bas, après avoir évolué au sein de la population », fait remarquer Agam.

La famille, qui vit temporairement à Tel Aviv, tente encore de réaliser la perte d’un père et d’une sœur, a confié Chen.

« Nous étions un foyer heureux, un foyer rempli de rires. Cela restera toujours en nous. L’abîme de la souffrance est très, très profond ».

« Nous n’avons pas eu droit au deuil, qui est pourtant le droit de tous les êtres humains », a continué Chen. « Nous n’avons pas eu de funérailles, pas de shiva… Pour être honnête, je pensais que ce serait plus facile mais c’est pire que ce que je pouvais imaginer ».

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