BHL à Tel Aviv : « J’ai toujours trouvé très scandaleux, et très beau, d’aller parler à l’ennemi »
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Interview'Venir au secours de son prochain est un ordre inconditionnel'

BHL à Tel Aviv : « J’ai toujours trouvé très scandaleux, et très beau, d’aller parler à l’ennemi »

Bernard Henri-Lévy est venu présenter ces deux derniers travaux au public israélien : 'L'Esprit du judaïsme', qui vient clore une réflexion initiée en 1979, avec 'Le testament de Dieu', et son dernier documentaire 'La Bataille de Mossoul'

Journaliste Société-Reportage

Bernard Henry-Lévy avant sa  conférence à l'Université de Tel-Aviv (Crédit: Chen Damari)
Bernard Henry-Lévy avant sa conférence à l'Université de Tel-Aviv (Crédit: Chen Damari)

Bernard Henri-Lévy, « philosophe et humaniste ». C’est ainsi que les affiches présentent « BHL » à l’entrée de l’université de Tel-Aviv où l’intellectuel est attendu ce 15 mai. Figure de proue des « Nouveaux philosophes » dans les années 70, l’homme des grandes causes, que l’on dit murmurer aux oreilles des présidents, y a reçu le titre de docteur honoris causa. Loin du Quartier latin, celui qui se voit comme un Jonas moderne, parfois moqué, vilipendé, mais toujours écouté, jouit en Israël d’une aura toujours puissante au vu du nombre de personnes venues écouter la présentation de son livre « L’Esprit du judaïsme« .

Au festival DocAviv de Tel Aviv, il présentait le soir-même La Bataille de Mossoul, son dernier documentaire en zone de guerre. Times of Israel a rencontré l’intellectuel en amont de sa conférence pour discuter de son soutien à Emmanuel Macron, des turbulences de la présidence Trump, de son reportage en Irak, et de son rapport, nouveau, à l’étude des textes du judaïsme, question centrale de son dernier livre.

Le Times of Israël : Pour quelles raisons la figure si paradoxale du prophète Jonas, un prophète qui ne veut pas obéir aux ordres de Dieu, est-elle omniprésente dans L’esprit du judaïsme ?

Bernard Henri-Lévy : C’est une figure qui m’a fasciné depuis toujours. La particularité de Jonas comme vous le savez c’est qu’il porte une prophétie qui ne s’adresse pas aux membres du royaume d’Israël, mais à un peuple idolâtre, et même ennemi ! C’est Ninive, la capitale de l’Assyrie.

Et j’ai toujours trouvé à la fois très énigmatique, très scandaleux pour l’esprit, très beau, cette idée d’aller parler à l’ennemi. Celui dont on sait que lui ne nous parlerait pas. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire vouloir contribuer à la rédemption de l’autre radical. C’est une situation-limite dans l’histoire juive, qui est pour moi passionnante.

Je le dis dans le livre, il y a eu des moments importants de ma vie, où j’avais avec moi le livre de Jonas. Quand je suis allé il y a 15 ans sur les traces de Daniel Pearl, et que j’ai passé tant de mois au Pakistan : j’avais le sentiment d’être à Ninive.

Quand je suis allé, pour le compte du gouvernement français, faire une mission d’évaluation de la reconstruction de l’Afghanistan, après la mort du commandement Massoud, j’avais le sentiment d’être dans une sorte de Ninive. En Libye, c’était une sorte de Ninive aussi.

« Si c’était si facile cela ferait 50 ans que cela serait réglé. Donc c’est absurde, c’est un des conflits les plus difficiles à résoudre où se mêlent des considérations politiques, géopolitiques, religieuses, l’antisémitisme, il y a tellement de facteurs, comment peut-on dire que cela n’est pas si difficile, c’est absurde »

Bernard-Henri Lévy

La figure de Jonas est ambivalente, car il refuse d’accepter sa mission…

Ce n’est pas qu’il n’a pas envie d’y aller, c’est qu’il ne peut pas croire à cet ordre. Il le trouve au sens propre scandaleux. Et il s’y dérobe, parce qu’il a le sentiment que Dieu le met à l’épreuve ; parce qu’il a le sentiment que c’est un tour que lui joue le Tout-Puissant ; parce qu’il est partagé devant un choix cornélien entre la nécessité d’obéir et celle de sauver son propre peuple.

Pour lui, ce qui est important c’est que Ninive se consacrera un jour à détruire son peuple. Et néanmoins, il finit par comprendre qu’il y a là un ordre sans réplique. Venir au secours de son prochain est un ordre inconditionnel.

Dans ce même livre, vous défendez « la judéité d’affirmation », une manière plus fière de porter son identité juive. Quelques détracteurs vous accusent d’abandonner l’universalisme, l’humanisme, pour le particularisme juif. Pour la promotion de ce livre vous vous êtes rendus dans de nombreuses communautés juives de Paris et de province. Vous tournez-vous aujourd’hui vers la communauté juive dans un but précis ?

Et il ne s’agit pas d’un repli communautaire. Quand vous avez passé votre vie à vous occuper du reste du monde, il me semble légitime, à un moment donné, à l’occasion de ce livre-ci, de parler aussi, en France, aux juifs.

Il ne s’agit que d’une étape entre le Kurdistan, le Pakistan et votre prochain voyage ?

Non, ce livre est majeur pour moi, ça c’est vrai. C’est un livre où je m’exprime entièrement, je donne les clefs de mon parcours, où je donne les clefs de ce qui va venir aussi. Mais ce n’est pas un repli.

Pourquoi évoquer l’idée de repli ? Il pourrait s’agir d’un dialogue particulier, à l’occasion d’un retour vers la communauté juive ?

Il ne s’agit pas d’un retour. Ce retour au judaïsme, je l’ai opéré en 1979. Ma téchouva [retour au judaisme et au respect de la pratique de la loi juive] a commencé en 1979. Ce livre, j’y travaille depuis cette date, parallèlement à tout ce que j’ai pu faire d’autre.

Pendant que j’écrivais sur Sartre, sur l’art, sur la Libye, etc.. il y avait un travail permanent et souterrain qui m’a conduit à l’Esprit du judaïsme. Après, ce livre c’est un face-à-face avec les maîtres du judaïsme, aujourd’hui je suis plus avancé dans l’étude que je ne l’étais il y a 10 ou 20 ans. Pas avec la communauté de qui j’ai toujours été proche.

Avec qui étudiez-vous les textes de la Torah ?

Personne ne sait avec qui j’étudie, personne ne le connait. Je peux vous dire que c’est un Américain du courant, disons libéral, au sens américain.

Après avoir parcouru les différentes communautés juives françaises, et grâce à la proximité que vous entretenez avec elles, quel constat dressez-vous de l’état actuel de la communauté juive française ?

Inquiète. Depuis les meurtres de Toulouse en 2012, depuis l’attaque de l’Hyper-Casher, elle est inquiète.

Rassemblement pour les victimes juives de Vincennes - 10 janvier 2015 (Crédit : AFP)
Rassemblement pour les victimes juives de Vincennes – 10 janvier 2015 (Crédit : AFP)

La trouvez-vous ouverte sur les débats du monde contemporain, en dialogue avec les autres domaines du savoir, de l’université ou d’ailleurs ? Notamment en regard de la vivacité, des débats contradictoires, des points de vue différents présents dans la vie juive américaine ou israélienne ?

Oui. Je la trouve au contraire de bonne qualité, plus intense qu’il y a 20 ou 30 ans, et incomparable avec ce qu’elle pouvait être avant la Seconde Guerre mondiale, puisque c’est avec cette période que l’on fait souvent la comparaison.

Elle est incomparablement plus vive, plus efficiente. Je suis fasciné par le brio, et l’avancement dans l’étude de la jeunesse juive française. Chez les juifs y compris les plus plus profanes, les plus engagés dans les disciplines non juives. Il y a un souci de l’étude qui n’existait pas chez leurs pères et leurs grand-pères, et qui n’existait pas de mon temps. Quand j’écris Le Testament de Dieu en 1979, j’étais presque seul.

Après-guerre, l’Ecole d’Orsay a pourtant marqué un renouveau de la pensée juive importante. Gordin, Neher, Ashkénazi, entre autres maintenaient un dialogue très riche entre tradition juive et culture « profane »… La France ne connait-elle pas un manque de ce type de dialogue ?

Non, parce que je crois que bien qu’il n’y ait pas de figure aussi éclatante que Chouchani, que Manitou, ou Lévinas c’est possible. On ne sait jamais sans le recul. En revanche, ils sont plus nombreux qu’hier les jeunes juifs qui avancent sur les deux jambes de l’études et du savoir.

Ce soir, vous présenterez La Bataille de Mossoul au festival de documentaires DocAviv, après avoir réalisé un précédent documentaire dans la région sur les Peshmergas. Vous êtes familier de la question kurde d’où cette question : aujourd’hui, les Kurdes sont dispersés sur 4 pays, Irak, Syrie, Iran, Turquie et semblent plus divisés que jamais entre courants politiques et milices qui s’affrontent parfois entre elles. Dans ces conditions, quelles sont leurs chances d’accéder à l’indépendance ?

D’abord, qu’il existe des courants différents, politiques, idéologiques me semble une bonne chose. Qu’un peuple ne soit pas réduit à son ethnie est un signe de santé. La division sur ces bases là ne me choque pas.

Pour l’indépendance, il faut parler des deux Kurdistan qui sont en assez bonne voie. Les Kurdes syriens sont dans un état de quasi-indépendance aujourd’hui. Au Kurdistan irakien, ils sont autonomes depuis longtemps et j’espère que, en reconnaissance des sacrifices qu’ils ont consentis à la défense de la civilisation mondiale, j’espère que la communauté internationale finira par transformer leur autonomie en une indépendance.

Comment avez-vous conçu le film la Bataille de Mossoul ?

C’est un film dont la scène est resserrée autour de la bataille pour la prise de la Bataille de Mossoul. C’est un film où je montre ce que c’est que la guerre, ce que c’est que cette guerre là, et ce que c’est qu’une opération décisive pour libérer le monde de Daesh. L’idée c’est de montrer la bataille de Mossoul.

Des forces de sécurité irakiennes kurdes patrouillent dans une rue du sud de Kirkouk, après des attaques d'hommes armés jihadistes contre la ville, le 22 octobre 2016. (Crédit : AFP/Marwan Ibrahim)
Des forces de sécurité irakiennes kurdes patrouillent dans une rue du sud de Kirkouk, après des attaques d’hommes armés jihadistes contre la ville, le 22 octobre 2016. (Crédit : AFP/Marwan Ibrahim)

Avez-vous été accueilli d’une manière particulière en raison de vos origines juives ?

Au Kurdistan, le fait que je sois juif, ça va peut-être vous surprendre, non seulement n’a créé aucun problème, mais a généré chez mes interlocuteurs une amitié supplémentaire. Car au Kurdistan irakien j’ai senti à chaque pas cette nostalgie et cette fierté des temps où les Kurdes et les Juifs vivaient là en symbiose.

Le Kurdisan irakien, c’est le seul pays de cette région où l’on montre comme un lieu de mémoire, de fierté même, la maison natale d’un ancien ministre israélien, qui s’appelle Itshak Mohdehaï. A Akré, c’est un lieu de fierté locale. Je connais bien le monde arabo-musulman, et je ne connais pas beaucoup d’autres exemples où l’on voit cela.

Pour les Irakiens, c’est plus compliqué. Les forces spéciales du contre-terrorisme m’ont accueilli comme un journaliste mais, en tous cas dans la première phase des combats ils voulaient montrer leur bataille, leur contribution à la cause de la défense de la civilisation contre Daesh.

Comme il n’y avait pas tant de journalistes que cela, j’ai été parmi ceux qu’ils ont « embédés » [incorporés]. Jusqu’au moment où je me suis arrêté de tourner fin janvier, j’ai pu les accompagner partout où je le voulais, sur les premières lignes de front toujours.

Dans une tribune publiée sur la Règle du jeu, vous écrivez qu’à Emmanuel Macron incombe aujourd’hui la charge d’écrire « le vrai roman national », lui qui incarne une France sauvée de ses « passions tristes » et de son « déclinisme ». Mais ce « roman » s’écrira aussi par l’influence qu’aura la France à l’étranger, face à la Russie, aux Etats-Unis. Son positionnement face au conflit israelo-palestinien sera également très attendu par ceux qui voudront mesurer sa carrure à l’internationale. Selon vous, apportera-t-il quelque chose de nouveau à même de faire avancer ce dossier ?

Macron a un avantage, c’est qu’il ne promet pas la lune. C’est un mélange d’énergie et de modestie. Energie, pour dire qu’il fera de son mieux, modestie pour dire qu’il ne fera pas de miracle.

Il y aura peut-être des bonnes surprises, mais il n’y aura pas de miracle. J’espère surtout que cela sera un président amical, ami d’Israël et ami de la paix, mais je le crois.

A l’opposé du spectre, Donald Trump a expliqué lors de sa dernière rencontre avec Mahmoud Abbas, qu’il ne pensait pas que la résolution du conflit « soit quelque chose aussi difficile que ce que les gens en ont pensé ces dernières années ». Les signaux sont contradictoires : déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem, visite officielle au Kotel, tout en refusant d’être accompagné par des représentants israéliens…

Je suis assez inquiet quand je vois le président de la première puissance mondiale dire, ‘ce n’est pas si difficile que ça’. Ce n’est pas vrai, c’est extrêmement difficile.

Si c’était si facile cela ferait 50 ans que cela serait réglé. Donc c’est absurde, c’est un des conflits les plus difficiles à résoudre où se mêlent des considérations politiques, géopolitiques, religieuses, l’antisémitisme, il y a tellement de facteurs, comment peut-on dire que cela n’est pas si difficile, c’est absurde.

Je suis très sceptique.

Le président américain Donald Trump, à gauche, et le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas pendant une conférence de presse conjointe au palais présidentiel de Bethléem, en Cisjordanie, le 23 mai 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)
Le président américain Donald Trump, à gauche, et le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas pendant une conférence de presse conjointe au palais présidentiel de Bethléem, en Cisjordanie, le 23 mai 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)

Dernière question : comment ressentez-vous d’incarner ce personnage de philosophe célèbre, d’intellectuel-star ? Un penseur à la fois sur le terrain, mais aussi dans les gazettes, à la télévision, consulté par les hommes politiques…

Je le vis tout à fait normalement (rires). Il y a d’autres intellectuels en France qui partagent ces caractéristiques. Je peux vous en citer plusieurs : Alain Finkielkraut, Régis Debray, Pascal Bruckner, par exemple. En voilà trois qui sont très différents de moi. Certains sont des adversaires. Deux d’entre eux, Finkielkraut et Debray sont des gens avec qui je suis en désaccord presque toujours. Mais j’ai pour eux de la considération.

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