JTA – Dans un mois, cela fera trente ans que Marlee Matlin est devenue la seule actrice (et acteur) sourde à gagner un oscar. En 1986, âgée de 21 ans, elle a joué dans « Les enfants du silence » en tant qu’agent d’entretien dans une école pour enfants sourds. Elle est repartie avec l’oscar de la meilleure actrice cette année.

Matlin, 51 ans, a été récompensée cette semaine par la Fondation de la famille Ruderman pour son militantisme au nom des personnes handicapées.

L’actrice, qui est la porte-parole de l’Association nationale pour la surdité, recevra la récompense de 100 000 dollars en juin, lors d’un voyage en Israël.

« Marlee Matlin est l’incarnation d’une force qui a brisé les barrières et changé les perceptions des personnes handicapées dans le monde entier », a déclaré Jay Ruderman, président de la fondation familiale.

« Sa carrière, longue et acclamée, à Hollywood est un brillant exemple de la valeur d’inclusion des personnes handicapées dans notre société. »

Il a ajouté : « Nous savons que Marlee continuera à militer pour changer la réalité et aider à construire un monde plus juste et plus accueillant ».

L’an dernier, Matlin a fait les gros titres, après que les médias ont affirmé que Donald Trump l’avait, à plusieurs reprises, traitée de femme « attardée », alors qu’elle participait à son émission « The Celebrity Apprentice » en 2011 et en 2012. Elle avait réagi sur les réseaux sociaux, et avait qualifié les présumés propos de Trump d’abjects.

À la veille de sa récompense, Matlin a accordé une interview par mail au JTA. Elle a parlé des impacts des propos de Trump, de son activisme, et de ses racines juives.

JTA : Aimez-vous être le chef de file de la question du handicap et de l’inclusion ? Est-ce un rôle que vous recherchez activement ?

Matlin : J’aimerais dire que je suis une actrice que les gens reconnaissent et qui gagne sa vie en jouant. Mais je suis aussi quelqu’un, qui, par mon exemple ou mes opinions, a aidé à changer le regard porté sur les sourds ou sur ceux qui vivent avec ce que les gens appellent « un handicap » (j’aime bien dire handifférence, un mot-valise pour handicap et différence) juste en étant qui je suis.

C’est un rôle que je n’ai pas cherché, mais je n’ai pas pu rester silencieuse, parce que pour moi, les solutions aux inégalités étaient très simples : retirer les barrières qui empêchent les gens comme moi de vivre sur un pied d’égalité avec nos pairs.

Mais malheureusement, les barrières n’étaient pas uniquement physiques, elles étaient dans les mentalités. Et ces barrières sont d’autant plus difficiles à changer. Donc je me lève et je partage mes opinions.

Vous avez joué dans tellement de films et de séries qu’il est difficile de les compter. Avez-vous un rôle ou un expérience préférée ?

Ça va sembler cliché, mais c’est pour mon premier film que j’ai le plus d’estime – « Les enfants du silence ».

Je me rappelle de chaque moment du film et du tournage comme si c’était hier. C’est parce que ça a eu lieu à un moment le plus décisif de ma vie, mis à part la naissance de mes enfants et la rencontre avec mon mari. Je suis passée de la vie d’ado de banlieue à actrice hollywoodienne en un mois.

L’an dernier, vous avez participé à la première table ronde autour de l’inclusion du handicap à Hollywood, une industrie dans laquelle 95 % des personnages sont joués par des acteurs valides. Cet évènement a-t-il fait sensation, et à votre connaissance, est-ce qu’Hollywood a progressé sur ce problème ?

J’espère que cette fois, Hollywood n’est plus « sourd » au fait que malentendants et handicapés peuvent prendre part à ces discussions. Je pense que la Fondation Ruderman a grandement contribué à ce changement. Mais quand j’ai gagné mon oscar il y a 30 ans, les gens disaient que l’industrie accepterait désormais davantage et créerait davantage de personnages sourds ou handicapé, parce qu’ils représentent 20 % de la population, ce que les films et les séries ne reflètent pas.

Mais ce que je disais au début de ma carrière est toujours d’actualité : de nombreuses personnes pensent que je vis dans un monde silencieux parce que je suis sourde. Mais tant qu’il y a des inégalités, la dernière chose que vous entendrez sortir de ma bouche, c’est du silence. Et heureusement que la Fondation Ruderman permet de faire un peu de bruit.

Tant qu’il y a des inégalités, la dernière chose que vous entendrez sortir de ma bouche, c’est du silence

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez en tant que qu’actrice sourde, en termes d’acceptation dans la culture moderne, et les choses sont-elles plus faciles qu’elles ne l’étaient dans les années 1980, au début de votre carrière ?

La difficulté, c’est le lot de tous les acteurs d’Hollywood. C’est dur de garder le rythme, même sans être sourd. Mais grâce à la technologie, aux réseaux sociaux et à l’évolution des mentalités, les choses sont plus faciles pour moi.

Et pourtant, je vois toujours des acteurs qui ne sont pas sourds et qui jouent des personnages sourds. Donc je continue à faire ce que je fais tous les jours. Je fais de mon mieux dans tous mes rôles pour montrer tout ce qu’une personne sourde peut faire.

Le président Trump a été impliqué dans plusieurs scandales concernant des personnes handicapées. En dehors des moqueries dont vous avez fait l’objet quand vous participiez à son émission, il a également été accusé de s’être moqué du journaliste du New York Times Serge Kovaleski l’an dernier. Avez-vous l’impression qu’actuellement, l’attitude des gens aux États-Unis à l’égard des personnes handicapées a été affectée par ces incidents, d’une bonne ou d’une mauvaise façon ? Où nous situons-nous dans la promotion de l’inclusion ?

Il faut admettre que nous ne sommes pas dans un système à 100 % inclusif, et particulièrement dans l’industrie du cinéma. Mais je n’ai ni lu ni entendu que l’opinion des Américains sur les personnes handicapées a baissé suite aux propos inacceptables du président Trump.

En fait, les propos qu’il tient et le fait que certains tardent à reconnaitre que les inégalités persistent, ont accentué et rallumé une nouvelle ferveur dans la lutte pour l’égalité.

Comme l’a très justement dit Natalie Portman au Woman’s Rally à Los Angeles : « Merci d’enflammer la révolution ». J’applique cela à TOUS ceux qui font face à des défis, et notamment à ceux d’entre nous que la société étiquète comme des handicapés.

Il y a environ un an, vous aviez déclaré au JTA que vous avez adoré fréquenter la synagogue de la banlieue de Chicago quand vous étiez jeune. Êtes-vous impliquée dans une communauté juive actuellement ?

J’ai incorporé le judaïsme dans ma maison et je l’ai intégré à la vie de mon mari et de ma belle-famille qui sont catholiques. En ce qui concerne les fêtes et les traditions, nous sommes sur un pied d’égalité.

Malheureusement, là ou je vis, il n’y a pas de synagogue avec un rabbin qui parle la langue des signes, et bien que je suis sûre que je pourrais y aller avec un interprète, je préfère prendre ce que j’ai appris, la richesse du judaïsme et la culture que mes parents m’ont inculquées et la partager avec ma famille, et créer le plus beau foyer que je puisse.

Et d’ailleurs, je vais réaliser le rêve de toute ma vie, que je caresse depuis ma bat-mitsva. Je vais me rendre en Israël cet été pour la première fois, au nom de la fondation Ruderman. Et quand j’y serais, j’irais voir ma famille et je me rendrais sur tous les lieux saints.

J’ai hâte !