Critiques après un appel du Grand rabbinat d’Israël à la prière publique
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Critiques après un appel du Grand rabbinat d’Israël à la prière publique

Malgré la préoccupation concernant le manque de distanciation sociale chez les ultra-orthodoxes, la police ne prévoit pas de fermer les yeshivot qui défient l'ordre de fermeture

Des jeunes gens étudient dans une yeshiva ouverte, malgré les directives du ministère de la Santé en pleine pandémie de coronavirus, le 18 mars 2020. (Crédit : Sam Sokol)
Des jeunes gens étudient dans une yeshiva ouverte, malgré les directives du ministère de la Santé en pleine pandémie de coronavirus, le 18 mars 2020. (Crédit : Sam Sokol)

Le Grand-Rabbinat a émis lundi un appel à tous les Israéliens à se réunir dans les synagogues du pays mercredi pour un jour de jeûne et de prières, face à la pandémie du nouveau coronavirus, qui, en date de mercredi matin, a contaminé 2 030 personnes et fait 5 morts.

Dans une lettre (en hébreu) publiée en ligne, les rabbins Yitzhak Yosef et David Lau ont appelé le public à répondre à cet appel tout en se conformant aux directives imposées par le ministère de la Santé concernant la distanciation sociale, à savoir, limiter les rassemblements à 10 personnes, qui se tiendraient à deux mètres l’une de l’autre.

Mais avec la publication des nouvelles données épidémiologiques mardi, qui montrent une augmentation conséquente du nombre de cas de contamination au COVID-19 en Israël dans les synagogues, certains remettent en question cet appel rabbinique, et s’interrogent sur l’efficacité des efforts déployés par le gouvernement, notamment dans la communauté ultra-orthodoxe.

Un détracteur a estimé que le gouvernement aurait dû ordonner la fermeture de toutes les synagogues, et qu’il l’aurait fait s’il n’avait pas eu peur de la réaction de certains membres de la communauté ultra-orthodoxe.

Une réaction « décevante »

La recherche publiée mardi par le Corona National Information and Knowledge Center, une instance gouvernementale qui agit comme groupe consultatif pour le ministère de la Santé et le Commandement de la Défense passive, a estimé que 49,6 % des Israéliens avaient contracté le virus à l’étranger, 4,4 % chez eux, et 13,1 % dans un lieu inconnu. Sur les 35,6 % restants, où la source de contamination est connue, près d’un quart ont été infectés dans une synagogue, ce qui fait de la prière l’un des vecteurs principaux de la maladie.

Un ultra-orthodoxe étudie dans une synagogue déserte à Beit Shemesh, le 18 mars 2020. (Crédit : Sam Sokol)

Selon Seth Farber, un rabbin moderne orthodoxe dont l’organisation, ITIM, aide les Israéliens à naviguer dans la bureaucratie religieuse du pays, la gestion de la crise par le rabbinat a été « décevante » parce qu’il « devrait mener l’appel à la sanctification de la vie ».

Interrogé sur les préoccupations des détracteurs, le porte-parole du rabbinat Kobi Alter a confié au Times of Israël que ce que le bureau faisait était en accord avec les directives établies par le ministère de la Santé et que l’on pouvait faire confiance aux fidèles pour s’y conformer. Il a ajouté qu’il était absolument interdit d’organiser des offices « qui ne se conforment pas pleinement aux directives du ministère de la Santé concernant l’interdiction de rassembler plus de 10 personnes ».

« Si le ministère de la Santé change les règles, le rabbinat les changera aussi », a-t-il dit.

Le rabbin Seth Farber, chef de l’organisation Itim dans une photo sans date. (Itim)

Farber a cependant objecté à ce raisonnement, qu’il a qualifié de « tordu », et a souligné que si le ministère de la Santé autorisait les rassemblements de 10 personnes pour motifs religieux, il a également tenté de convaincre les Israéliens de ne pas sortir de chez eux, ce qui est à l’opposé de l’appel des rabbins.

« L’obsession du rabbinat pour la prière publique le rend aveugle aux valeurs juives les plus fondamentales », a déclaré Farber.

Le rabbin David Stav, le cofondateur et le président de l’organisation rabbinique Tzohar, le 20 juin 2013. (Crédit : Flash 90, File)

« Tout le monde sait, au sein du gouvernement, qu’il est impossible de se conformer aux directives du ministère de la Santé dans les synagogues », a convenu le rabbin David Stav, président de Tzohar, une organisation qui se présente comme une alternative orthodoxe au rabbinat. « La seule raison pour laquelle ils n’ordonnent pas une fermeture des synagogues, c’est parce qu’ils ont peur de la communauté ‘haredi. »

A LIRE : Certains juifs ultra-orthodoxes en Israël rejettent les consignes de l’État

Sur le principe, l’idée d’une prière collective est « géniale », a-t-il dit mais diriger les gens vers les synagogues met « des dizaines de milliers de Juifs en danger ».

Une application laxiste ?

Stav a également vivement critiqué l’application de la loi par le gouvernement dans la communauté ultra-orthodoxe, sur sa récente directive de fermer les écoles, affirmant qu’il avait été laxiste à l’égard de la communauté ‘haredi, en raisons de considérations politiques.

La police a interrompu plusieurs mariages ultra-orthodoxes qui contrevenaient aux directives sur les rassemblements, mais n’ont pas fermé les yeshivot qui enfreignaient ces même règles.

La semaine dernière, plusieurs éminents rabbins ont annoncé qu’ils ne se plieraient pas aux directives gouvernementales, affirmant que leurs écoles et leurs yeshivot resteront ouvertes. Ils ont toutefois réduit les classes en effectifs de 10 personnes, un compromis conclu après l’intervention du Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Quelques-uns des élèves d’une école de garçons haredi à Ramat Beit Shemesh Bet, à l’ouest de Jérusalem, où les cours ont toujours lieu, le 18 mars 2020. (Crédit : Sam Sokol/JTA)

Un proche du rabbin Haim Kanievsky, considéré comme la plus haute autorité rabbinique du courant ‘haredi non-hassidique, a déclaré qu’il estimait que « l’annulation de l’étude de la Torah était plus dangereuse que le corona[virus] ».

Mercredi dernier, le ministère de la Santé a ordonné la fermeture de toutes les écoles ultra-orthodoxes, qui a été observée par de nombreux établissements. Le lendemain, le rabbin Moshe Sternbuch, de la puissante organisation orthodoxe Eidah Hareidit, aurait demandé, selon les médias ‘haredi, que les synagogues et les yeshivot soient fermées.

Selon le porte-parole du ministère de la Santé Yaakov Litzman, Yaakov Izak, le ministre s’efforce d’atteindre la communauté ultra-orthodoxe, dont beaucoup de membres évitent la télévision, Internet et les smartphones, « à tous les niveaux ».

Des Israéliens sur la plage de Tel-Aviv malgré les ordres du gouvernement d’éviter les rassemblements publics en raison de la propagation du nouveau coronavirus, le 21 mars 2020. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

Soulignant que de nombreux Israéliens laïcs avaient enfreint les directives du ministère pour aller à la plage, Izak a déclaré qu’on ne pouvait pas considérer une communauté spécifique comme particulièrement problématique et a affirmé qu’à partir de mardi « le système éducatif ‘haredi est fermé ».

« Il n’y a pas de yeshivot en activité », a-t-il déclaré.

Cependant, alors que de nombreux membres de la communauté ‘haredi respectent des règles strictes de distance sociale, au moins deux yeshivot étaient ouvertes dans l’enclave ultra-orthodoxe de Ramat Beit Shemesh Bet mardi après-midi.

Dans le quartier de Mea Shearim à Jérusalem, dimanche, les extrémistes Haredi ont affronté la police alors que les officiers œuvraient pour assurer le respect d’un confinement partiel ordonné par le gouvernement et destiné à endiguer la propagation du coronavirus.

De nombreux hommes ultra-orthodoxes se sont agglutinés autour des policiers. Les émeutiers ont jeté des pierres sur les policiers et un agent a été légèrement blessé, a déclaré la police israélienne dans un communiqué.

Faire passer le mot

En raison de la nature fermée de la société ‘haredi, une grande partie des efforts du département de police se sont concentrés sur « la diffusion de messages sur ce qu’il faut faire », a déclaré le porte-parole de la police nationale Micky Rosenfeld au Times of Israël.

« Notre principal effort est de faire comprendre à la communauté qu’elle doit rester dans des zones fermées autant que possible », a-t-il expliqué, décrivant les efforts de sensibilisation impliquant des réunions avec les rabbins de la communauté et les chefs des yeshivot, les exhortant à respecter les règles de distanciation sociale.

Un ultra-orthodoxe devant des affiches du ministère de la Santé sur la distanciation sociale, à Jérusalem, le 24 mars 2020. (Crédit : Sam Sokol)

Interrogé sur les mesures prises pour fermer les yeshivot qui sont restées ouvertes, Rosenfeld a répondu qu’aucune n’avait été fermée jusqu’à présent et que « nous n’allons pas fermer de force les yeshivot pour le moment ».

Rosenfeld a également contesté un article du quotidien israélien Haaretz selon lequel la police refusait intentionnellement d’appliquer les règles interdisant les rassemblements de plus de 10 personnes dans les synagogues.

« Toutes les décisions gouvernementales sont mises en œuvre par la police en pleine coordination avec le ministère de la Santé », a-t-il déclaré.

Si certaines yeshivot ont effectivement enfreint la réglementation, celles qui restent devraient fermer dans deux jours pour le congé annuel de la fête de Pessah, a déclaré le docteur Asher Shalmon, directeur de la division des relations internationales au ministère de la Santé.

Une affiche dans une synagogue ultra-orthodoxe appelle les fidèles à se conformer aux règles de distanciation sociale. (Crédit : Sam Sokol)

Comme Rosenfeld, il a déclaré que son ministère se concentrait sur la sensibilisation de la communauté ‘haredi, l’organisation de réunions avec des rabbins, la publication d’annonces dans les journaux ‘haredi et l’installation d’affiches dans les rues des quartiers ultra-orthodoxes.

« En général, si vous vérifiez ce qui se passe, la grande majorité obéit aux règles. L’application des règles se traduit principalement par des amendes de 3 000 à 5 000 shekels. La plupart des yeshivot ont déjà fermé leurs portes ».

Alors que plusieurs rabbins de la mouvance moderne-orthodoxe ont autorisé des rassemblements de prière en ligne lorsque les synagogues sont fermées, la direction de la branche israélienne du mouvement conservateur a récemment publié une décision autorisant la récitation du Kaddish du deuil avec un quorum virtuel de prière en ligne.

« Lorsque nous avons vu que les choses s’aggravaient, il y a eu une décision unanime de fermer et de rendre cela virtuel », a expliqué le Dr Yizhar Hess, directeur exécutif du Mouvement Massorti (conservateur). « Tout ce qui n’a pas lieu le jour du Shabbat est virtuel. »

« Nous sommes vraiment à une étape dans le monde juif où nous devons redéfinir ce que signifie ‘congrégation sans se réunir’ et c’est un nouveau paradigme du judaïsme qui s’écrit en ce moment même », a-t-il déclaré, ajoutant que le taux élevé de contaminations dans les synagogues signifiait que le gouvernement aurait dû en faire plus, plus tôt.

La JTA et l’équipe du Times of Israël ont contribué à cet article.

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