Certains juifs ultra-orthodoxes en Israël rejettent les consignes de l’État
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Certains juifs ultra-orthodoxes en Israël rejettent les consignes de l’État

Plusieurs grands rabbins rechignent à se conformer aux ordres du ministère de la Santé de fermer écoles et yeshivoth, et des étudiants disent ne pas avoir peur

Quelques-uns des élèves d'une école de garçons haredi à Ramat Beit Shemesh Bet, à l'ouest de Jérusalem, où les cours ont toujours lieu, le 18 mars 2020. (Crédit : Sam Sokol/JTA)
Quelques-uns des élèves d'une école de garçons haredi à Ramat Beit Shemesh Bet, à l'ouest de Jérusalem, où les cours ont toujours lieu, le 18 mars 2020. (Crédit : Sam Sokol/JTA)

JTA – « Tu cherches les ennuis ? » demande l’homme hassidique, en se penchant vers moi de manière intimidante.

« Est-ce que vous me menacez ? » demandai-je, en me tournant pour regarder l’homme maigre avec un chapeau noir plat et un long caftan.

« Non. Mais si vous restez ici, tout le monde va venir et il y aura du désordre », a-t-il répondu en faisant un geste montrant l’autre côté de la rue.

Nous étions en face de Torah VeYirah, une école haredi de garçons dans le quartier religieux de Ramat Beit Shemesh Bet, juste à l’ouest de Jérusalem, où des centaines de jeunes garçons hassidiques étudiaient mercredi malgré les restrictions de plus en plus sévères imposées par Israël aux rassemblements publics.

Quelques minutes auparavant, en entrant dans l’école affiliée à la communauté hassidique de Satmar, j’avais vu des dizaines d’enfants entassés dans les salles de classe, dont beaucoup n’étaient pas surveillés. Aucun des adultes que j’ai rencontrés dans le bâtiment n’admettait y travailler à titre officiel.

Lorsque j’ai demandé à l’un des hommes de me diriger vers l’administrateur de l’école, il a commencé à me suivre, en me demandant de partir et en me menaçant de passer des coups de téléphone.

J’ai quitté le bâtiment, mais je me suis retrouvé entouré d’une petite foule de hassidim qui voulaient savoir si j’étais un inspecteur du gouvernement. Je me suis à nouveau identifié comme journaliste, et ils m’ont accusé de faire du grabuge et ont tenté de m’empêcher physiquement de prendre une photo du bâtiment de l’école.

En m’éloignant, j’ai remarqué des affiches sur le côté du bâtiment qui accusaient les femmes orthodoxes portant des perruques faites de cheveux provenant de non-juifs d’être responsables de la pandémie de coronavirus.

La semaine dernière, Israël a ordonné la fermeture des écoles et des universités dans tout le pays afin de ralentir la propagation du coronavirus, en essayant d’éviter la surcharge du système de soins de santé du pays. Alors que la plupart des établissements d’enseignement laïcs et sionistes-religieux ont fermé, certains établissements du secteur haredi sont restés ouverts.

Au début de cette semaine, plusieurs dirigeants rabbiniques importants en Israël ont annoncé qu’ils ne se conformeraient pas aux directives du gouvernement, déclarant que leurs écoles et leurs yeshivas resteraient ouvertes. Ils ont limité la taille des classes à 10 élèves, un compromis obtenu après des négociations avec le gouvernement intérimaire du Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Le rabbin Chaim Kanievsky dans sa maison à Bnei Brak, le 15 avril 2018. (Yaakov Naumi/Flash90)

L’annonce du compromis a été faite dans une lettre publiée lundi matin et signée par les rabbins Chaim Kanievsky et Gershon Edelstein, chefs de la yeshiva de Ponovitz à Bnei Brak, une ville située juste à l’est de Tel Aviv. Le rav Kanievsky est considéré comme le chef le plus éminent de la branche lituanienne de l’orthodoxie haredi non hassidique, qui compte des centaines de milliers d’adeptes. Les rabbins ont ordonné à tout étudiant qui se sent malade ou dont un membre de la famille est malade de rester chez lui.

Malgré l’action rapide de Netanyahu pour combattre le COVID-19, le nouveau coronavirus s’est rapidement répandu en Israël. Il y a eu plus de 430 cas confirmés, et la majeure partie de la société a été contrainte à l’auto quarantaine. Beaucoup de personnes infectées ne présentent pas de symptômes immédiatement, voire pas du tout, et peuvent transmettre le virus à d’autres personnes avant même de savoir qu’il y a un problème.

Cette semaine, il a été prouvé que le virus se répand rapidement dans les quartiers et les communautés haredi. Dans la banlieue haredi de Jérusalem, à Kiryat-Yéarim [Telz-Stone], par exemple, près d’un habitant sur quatre a été placé en isolement. Et à New York, au moins 100 personnes dans le quartier de Borough Park à Brooklyn ont été testées positives.

Malgré cela, les appels lancés par les représentants des forces de l’ordre directement au rav Kanievsky et à d’autres rabbins influents en début de semaine n’ont pas réussi à les faire changer d’avis.

« Le rabbin Kanievsky dit que l’arrêt de l’étude de la Torah est plus dangereux que le coronavirus », a déclaré mercredi à la Jewish Telegraphic Agency Shmulik Woolf, un membre du cercle restreint du rabbin.

Mais M. Woolf a ajouté qu’à part la question de la fermeture des yeshivas, dans tous les autres domaines, il est important d’écouter les directives du ministère de la Santé.

De retour à Ramat Beit Shemesh Bet, après avoir battu en retraite en toute hâte de la Torah VeYirah, j’ai descendu la rue jusqu’à une autre synagogue et j’ai entamé une conversation avec un étudiant de 18 ans de la yeshiva qui s’est identifié uniquement comme Natan.

« La Torah nous protège et nous sauve. Nous n’avons pas peur », m’a-t-il dit, faisant écho à une conviction largement répandue dans sa communauté. « Je suis jeune. Les gens dans les yeshivas n’ont pas peur parce que nous ne tomberons pas malades et que toute personne ayant de la fièvre est renvoyée chez elle. Nous étudions la Torah, donc il n’arrivera rien ».

Un homme se cache le visage ne voulant pas être photographié par un journaliste de la JTA devant une école Satmar à Beit Shemesh, Israël, le 18 mars 2020. (Sam Sokol/JTA)

A Ramat Bet Shemesh Alef, un quartier haredi plus modéré rattaché à Beit Shemesh avec une importante population anglophone, les choses étaient différentes. De nombreuses écoles primaires locales ont été fermées – au moins une d’entre elles poursuit ses études via des cours en ligne – et plusieurs synagogues haredi ont affiché des panneaux appelant à la distanciation sociale et exhortant les fidèles à suivre les directives des autorités sanitaires.

Yehoshua Gerzi, le chef de la synagogue de Pilzno, une congrégation mixte composée de membres haredi et de sionistes religieux, a déclaré que, comme de nombreux rabbins américains, il avait fermé sa synagogue pour réduire le risque d’infection de ses fidèles.

« J’ai parlé à mon rebbe et professeur le Rabbi de Biala, et il m’a dit de fermer parce qu’il y a un risque », a dit Gerzi, expliquant que Dieu est responsable du monde et qu’il faut accepter la réalité qu’il nous offre.

D’autres ont un point de vue différent.

A la yeshiva Beer Mordechai, à quelques pâtés de maisons de la synagogue de Gerzi, des dizaines d’étudiants étaient entassés dans la petite salle d’étude. Lorsque je suis entré dans la yeshiva et que j’ai interrogé un rabbin sur la réglementation gouvernementale, j’ai été assailli par des étudiants qui voulaient savoir si j’étais inspecteur du gouvernement et qui insistaient sur le fait qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter.

« Celui qui étudie est protégé ; les rabbins l’ont dit », a crié l’un d’entre eux.

« Dieu nous aime, il ne nous enverra pas le coronavirus », a déclaré un autre.

« La Torah nous protège », a déclaré un troisième. « Nous n’avons pas besoin de faire quoi que ce soit. »

Le chef d’un kollel local, ou yeshiva à plein temps pour les hommes mariés, a déclaré qu’il limitait les offices de prière à 10 étudiants dans la grande synagogue et à plusieurs autres sur le balcon et dans la cuisine afin de se conformer à la réglementation. Mais l’homme, qui a demandé à ne pas être identifié, a ajouté qu’à part quelques affiches du ministère de la Santé, il n’avait pas l’impression qu’il y avait beaucoup d’efforts de sensibilisation de sa communauté concernant des informations précises sur la santé.

Il a déclaré que de nombreux haredim, qui refusent l’Internet à domicile, les smartphones et la télévision, sont informés indirectement par des amis qui ont des smartphones.

Les dernières directives demandent aux Israéliens de ne pas sortir sauf en cas d’absolue nécessité, de s’éloigner des parcs et des espaces publics, et d’éviter d’accueillir des amis chez eux. Les rassemblements de plus de 10 personnes à l’intérieur sont interdits. Un homme haredi a été arrêté mardi soir après avoir violé la quarantaine et avoir dansé lors d’un mariage à Beit Shemesh en présence d’environ 150 invités.

Plus de 150 Juifs ultra-orthodoxes défient les avertissements du ministère de la Santé concernant le coronavirus et participent à un mariage dans la ville de Beit Shemesh, le 17 mars 2020. (Capture d’écran Douzième chaîne)

Interrogé sur les efforts d’information du gouvernement, Avi Rosen, du ministère des Services religieux, a déclaré que son bureau utilisait « tous les médias dont nous disposons », y compris son site web, les plateformes de réseaux sociaux et WhatsApp. En outre, Avi Rosen a déclaré que les informations étaient partagées par le biais de services d’information téléphoniques spéciaux utilisés par les membres de la communauté haredi qui n’utilisent que des « téléphones casher » – des téléphones qui n’ont pas la possibilité d’utiliser Internet – pour faire passer le message. Il a également déclaré qu’il travaillait en étroite collaboration avec les dirigeants des haredi.

Toutefois, à mesure que le coronavirus se répand, certains signes indiquent que même les éléments les plus récalcitrants commencent à prendre la question au sérieux. Mercredi, le rav Kanievsky a demandé à ses disciples masculins d’arrêter de se rendre au mikvé, bain rituel, pour éviter la transmission de germes, et la dynastie hassidique Belz a annoncé qu’elle allait fermer son immense synagogue de Jérusalem. Par ailleurs, les principaux rabbins de l’implantation haredi de Modiin Illit en Judée-Samarie [Cisjordanie] ont appelé à limiter les groupes de prière à 10 hommes et ont demandé aux femmes, aux enfants et aux personnes âgées de s’abstenir de se rendre à la synagogue.

Cependant, certains disent que les haredim n’agissent pas assez vite.

« Le danger est très grand, et je fermerais les synagogues et je prierais chez moi en restant le plus isolée possible », a déclaré mercredi le Dr Rivka Abulafia-Lapid, virologue à l’Université hébraïque de Jérusalem. « Il serait plus prudent de fermer les yeshivas et de faire très attention. Les gens peuvent étudier à la maison ».

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