Escalade en Cisjordanie : les violences attisent le risque d’affrontements armés
Face aux nombreuses attaques de résidents d'implantations jusque chez eux, les Palestiniens créent des comités de surveillance, ce qui fait craindre un regain de violence armée
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Les violences en Cisjordanie ont enregistré un net regain, ces derniers mois. Mais même en un tel contexte, l’incident mortel de vendredi dernier, dans les environs du village de Tell, dans le nord de la Cisjordanie, a marqué un tournant aussi inédit qu’inquiétant.
L’affrontement a débuté lorsque des résidents d’implantations mus par des considérations idéologiques sont entrés dans Tell, en zones A et B de Cisjordanie, et se sont confrontés aux habitants des lieux. L’incident qui s’en est suivi entre résidents d’implantations radicaux, bientôt rejoints par des soldats israéliens, et villageois palestiniens s’est soldé par six morts – deux Israéliens et quatre Palestiniens.
Les circonstances exactes de cet incident font encore l’objet de contestations mais les deux parties s’accordent à dire que ces événements ne sont pas arrivés par hasard, en cette matinée d’une chaleur étouffante. Et nombre d’entre eux redoutent que l’avenir ne soit plus sombre encore.
Cela fait des années que les Palestiniens sont harcelés, volés et victimes de violences systématiques de la part de résidents d’implantations, ce qui s’ajoute à des conditions de vie déjà précaires et ce qui fait craindre une « explosion » imminente. Pour certains d’entre eux, les tirs mortels de vendredi dernier, survenus au lendemain de la mort d’un résident d’un avant-poste voisin et de son meurtrier, sont la première salve de cet embrasement annoncé.
Au moment où les Palestiniens s’organisent pour se protéger des violences des résidents d’implantations, l’incident de Tell, bien qu’apparemment isolé, a ravivé les inquiétudes israéliennes quant à la formation de groupes d’autodéfense citoyenne dans les villages de Cisjordanie, susceptibles d’opposer une résistance armée aux résidents d’implantations qui s’introduisent de plus en plus profondément dans les localités palestiniennes.
Suite à ces derniers tirs, des responsables palestiniens ont appelé à la formation de groupes de cette nature pour se préparer à d’éventuels affrontements. Pour l’heure, ils ne sont pas armés mais les autorités israéliennes redoutent un changement de paradigme.
Dans le même temps, les résidents d’implantations radicaux semblent déterminés à en découdre, et les autorités israéliennes semblent peu enclins à les réprimer. Les troubles tragiques de Tell ont donné lieu à des représailles de grande ampleur menées par des extrémistes juifs contre des villages palestiniens en Cisjordanie vendredi, samedi et toute cette semaine.
Par ailleurs, l’armée risque de redoubler de pression sur les Palestiniens, sans forcément faire le distinguo entre représailles contre les Israéliens et légitime défense face à des attentats terroristes.
« Vengeance pour Benayahu » à l’entrée d’une mosquée supposément incendiée par des résidents d’implantations israéliens dans le village de Qusra, au sud de Naplouse, en Cisjordanie israélienne, le 26 juillet 2026. Le graffiti fait allusion au réserviste israélien Benayahu Mellet, tué par des tirs près du village palestinien voisin de Tell deux jours plus tôt. (JOHN WESSELS/AFP)
Dans la foulée des affrontements de Tell, Tsahal a mené des raids dans plusieurs villages, arrêté des dizaines de Palestiniens et imposé de sévères restrictions de circulation dans les environs, confinant les habitants chez eux et les privant, selon des organisations des droits humains, de l’accès aux biens et services essentiels.
Pour certains observateurs, les événements de Tell sont la suite logique d’une dynamique préexistante et non l’étincelle finale ; mais pour d’autres, ils préfigurent une déstabilisation bien plus grave.
« [Les événements de] vendredi ne sont pas forcément le point de rupture ultime mais cela aurait pu se finir sans pertes humaines », estime Yonatan Kanonich, directeur de recherche chez Yesh Din, une organisation de surveillance des violences des résidents d’implantations.
« Mais ces derniers jours ont été catastrophiques », ajoute-t-il en évoquant les représailles des résidents d’implantations et le bouclage imposé par Tsahal. « Ce sont toujours les Palestiniens qui, à travers la riposte de l’armée, paient les attaques des résidents d’implantations. »
Troublant
Les morts de Tell restent un cas isolé, mais les incursions de résidents d’implantations dans les villes palestiniennes sont de plus en plus fréquentes. Autrefois rares dans les zones interdites aux Israéliens, ces raids se sont multipliés depuis trois ans et des extrémistes s’introduisent régulièrement dans les villages et dans les villes palestiniennes pour se battre et pour imposer leur autorité sur le terrain.
« Ce qui a changé, au fil du temps, c’est le fait que le contact entre Israéliens et Palestiniens a désormais lieu à l’intérieur même des villages », explique M. Kanonich.
Selon le chercheur, les attaques de résidents d’implantations extrémistes se déroulaient autrefois en zone C, sur laquelle Israël exerce un contrôle militaire et civil total. Mais ces deux dernières années, elles concernent de plus en plus les zones A et B, dans lesquelles résident la majorité des Palestiniens. En vertu des accords d’Oslo, l’Autorité palestinienne est supposée avoir le contrôle sécuritaire et civil en zone A, et le contrôle civil en zone B.
« Or, c’est désormais presque toujours en zone A et B que cela se produit, ce qui aggrave la situation », souligne M. Kanonich en ajoutant que le phénomène s’inscrit dans la durée.
Un canal WhatsApp géré par des résidents d’implantations extrémistes, qui répertorie fièrement chaque incursion dans les localités palestiniennes, a recensé des attaques dans 32 villes et villages entre le 15 juin et le 14 juillet 2026, certains sites ayant été ciblés à plusieurs reprises.
Entre le 15 mai et le 14 juin, 47 localités palestiniennes ont été visées, selon ce même groupe.
Ces incidents ont donné lieu à des agressions physiques qui ont blessé 80 Palestiniens, à l’incendie criminel de dizaines de véhicules, maisons et bâtiments, dont quatre mosquées. Les assaillants dégradent également les structures avec des graffitis – étoiles de David, slogans nationalistes et messages d’intimidation.
Selon le rabbin Arik Ascherman, défenseur de longue date des droits civiques des Palestiniens, les villes et villages palestiniens du centre de la Cisjordanie dans lesquels intervient son organisation, Torat Tzedek, sont très régulièrement victimes de harcèlement et d’actes de violence. Il précise qu’il faut s’attendre à « une augmentation constante et progressive des violences si aucune mesure n’est prise pour l’enrayer ».
Pas armés, mais pour combien de temps encore ?
En réponse à ces violences, des signes indiquent que la population palestinienne s’organise pour repousser les incursions.
Ces dernières semaines, l’armée israélienne a observé une activité accrue de la part de comités de surveillance formés de bénévoles qui patrouillent dans leurs communautés et préviennent les habitants de l’approche de résidents d’implantations.
Dans les localités dotées de ces patrouilles, les bénévoles se rassemblent la nuit venue, balayant la zone à l’aide de lampes de poche. Lorsque des résidents d’implantations sont repérés, l’alerte est donnée par téléphone pour mobiliser d’autres habitants et repousser les intrus.
Début juillet, à Sinjil, des gardes bénévoles ont, à la nuit tombée, aperçu des résidents d’implantations masqués en train de descendre de la colline en direction de la ville, non loin de Ramallah. D’autres habitants se sont alors joints aux patrouilles pour défendre la zone, certains mettant le feu aux buissons en bordure de route pour entraver la progression des résidents d’implantations, lesquels ont jeté des pierres et utilisé des frondes, s’attirant la riposte des Palestiniens.
Des bruits de détonations d’armes à feu ont contraint les habitants à se mettre à l’abri.
Les Palestiniens sont réticents à parler de ces organisations à la presse ; selon un haut responsable militaire israélien témoignant sous couvert d’anonymat pour le Times of Israel, il existerait pour l’heure près de 70 comités de surveillance de ce type.
« Pour l’instant, ils ne sont pas armés », a précisé l’officier. L’armée craint néanmoins que certains de ces groupes ne finissent par s’armer, ce qui leur fait craindre que les prochains affrontements ne soient nettement plus meurtriers.
« C’est l’un de nos principaux points d’attention : éviter un tel scénario », a ajouté le responsable.
Lors d’un récent incident, une dizaine de juifs hassidiques se sont introduits à Mukhmas en échappant à la surveillance de la police, avant d’être pris à partie par des habitants. Selon l’officier, le comité de surveillance du village a effacé les enregistrements des caméras de surveillance.
Selon cette même source militaire, l’affrontement de Tell n’est pas le fruit de l’action d’un comité de surveillance : selon lui, c’est un événement « spontané et non planifié ».
Néanmoins, cet événement a résonné en Cisjordanie comme un appel urgent à la mise sur pieds de ces comités.
Samedi dernier, les Factions nationales de Naplouse — un regroupement rattaché au Fatah — ont appelé à mobiliser les comités de vigilance dans l’ensemble des villages « face aux incitations à de nouvelles attaques ».
Ce lundi, l’agence de presse palestinienne Sanad a rapporté que des chefs de villages de Cisjordanie s’étaient accordés sur la nécessité d’établir « officiellement des comités de surveillance populaires », placés sous l’égide de l’Autorité palestinienne, afin de « lutter contre le dépeuplement des terres ».
Suite à l’incident de Tell, le gouverneur de Naplouse, Ghassan Daghlas, a invité les comités de garde, les conseils locaux, les équipes d’urgence et le personnel médical à se préparer à un possible regain des attaques.
Le problème des avant-postes
De son côté, l’armée israélienne a déployé cinq nouvelles compagnies en Cisjordanie pour tenter de reprendre le contrôle et stabiliser la situation.
Mais ses efforts sont compliqués par la prolifération d’avant-postes illégaux, financés par le gouvernement sans pour autant être officiellement autorisés.
Selon une étude récente de La Paix maintenant, on dénombre désormais 18 avant-postes illégaux en zone B, contre sept fin 2024. Six autres avant-postes ont été établis dans la « Réserve convenue », une zone qui relevait jusqu’alors du contrôle civil de l’Autorité palestinienne conformément aux accords passés avec Israël.
Les résidents d’implantations extrémistes utilisent ces installations illégales de la zone C comme des bases avancées pour mener des attaques contre les Palestiniens et s’approprier de vastes étendues de terres grâce aux activités de pâturage.
L’extension de ces pratiques à la zone B est désormais un motif de préoccupation supplémentaire face au risque de confrontations violentées entre extrémistes et Palestiniens.
Le responsable militaire souligne que les quelque 80 avant-postes illégaux de Cisjordanie, souvent occupés par des éléments radicaux, sont parmi les principaux obstacles de l’action de l’armée sur le terrain.
« La question des avant-postes, aujourd’hui, en particulier les plus violents, est l’un des problèmes les plus complexes auxquels nous faisons face », conclut l’officier.
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