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Le chef du Mossad de l’époque se confie sur le 11 septembre

Efraim Halevy rencontrait le Premier ministre quand la nouvelle est tombée : Ariel "Sharon m'a dit que quelque chose était arrivé, puis 'Vous devriez être dans votre bureau'"

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

L'ancien chef du Mossad, Efraim Halevy (Crédit : Flash90)
L'ancien chef du Mossad, Efraim Halevy (Crédit : Flash90)

Lorsque le vol 11 d’American Airlines a frappé la tour nord du World Trade Center le 11 septembre 2001, Efraim Halevy, alors chef du Mossad, était en pleine réunion avec Ariel Sharon, alors Premier ministre.

« Soudain, quelqu’un est entré dans la pièce et lui a tendu un bout de papier. Et il m’a dit : ‘Il s’est passé quelque chose. Je pense que vous ne devriez pas être ici, vous devriez être dans votre bureau.’ J’ai demandé : ‘Que s’est-il passé ?’ Il m’a raconté brièvement, et je suis parti », se souvient M. Halevy, s’adressant au Times of Israel à l’occasion du 20e anniversaire des attentats du 11-Septembre.

« Les événements du 11 septembre ont pris tout le monde par surprise », a-t-il dit.

Halevy, 86 ans, était à la tête du Mossad depuis trois ans et demi lorsque deux avions ont frappé le World Trade Center, un troisième le Pentagone et un quatrième un champ de Pennsylvanie, après que les passagers ont repris le contrôle de l’avion aux terroristes et l’ont empêché d’atteindre sa cible, qui, selon les enquêteurs, était soit la Maison Blanche, soit le Capitole.

Né au Royaume-Uni, le maître de l’espionnage s’est gardé de revenir sur de nombreuses questions techniques concernant les activités du Mossad après les attentats – ce qu’ils savaient, quand et ce qui a été partagé avec les États-Unis –, mais il a déclaré qu’il y avait eu un effort général pour apporter aux Américains toutes les informations pertinentes qu’ils avaient recueillies.

« J’ai maintenant plus de 80 ans et je préférerais ne pas fouiller dans ma mémoire, qui contient toutes sortes de ‘boîtes’, certaines très pleines et d’autres en train de se vider – je préfère ne pas aller dans ce champ de mines », a-t-il déclaré.

« Nous avions compris que, sur cette question, nous devions coopérer pour apporter des informations [aux États-Unis] si elles nous parvenaient et pour lancer des opérations visant à recueillir des informations après l’attentat. »

De la fumée s’élève des tours jumelles en feu du World Trade Center après que des avions détournés se sont écrasés sur les tours, à New York, le 11 septembre 2001. (Crédit : AP Photo/Richard Drew, File)

M. Halevy se souvient de l’ambiance sinistre qui régnait au Mossad après l’attentat, et pas seulement parce qu’il comprenait qu’un événement majeur avait eu lieu, susceptible de remodeler le monde de manière significative.

« L’atmosphère était très sombre. Un Israélien a été tué dans l’un des avions, il avait été officier dans une unité d’élite en Israël. Il y avait donc un ‘angle’ israélien, au-delà des Israéliens qui ont été tués à New York, ce qui était un événement en soi », a-t-il déclaré.

Le mathématicien et homme d’affaires américano-israélien Daniel Lewin aurait été la première personne tuée lors des attentats du 11 septembre. Il a été poignardé à mort par l’un des terroristes à bord du vol 11 d’American Airlines alors qu’il tentait apparemment d’intervenir pour empêcher le détournement de l’avion.

Daniel C. Lewin. (Crédit : AP Photo/Courtesy Akamai Technologies)

Daniel C. Lewin, qui s’était installé aux États-Unis pour obtenir un doctorat en mathématiques au MIT quelques années auparavant, avait servi pendant quatre ans au sein de Sayeret Matkal de Tsahal, une unité d’élite qui travaille en étroite collaboration avec le Mossad et les autres services de renseignement israéliens. Outre Lewin, cinq Israéliens figuraient parmi les quelque 3 000 personnes tuées lors des attentats contre les tours jumelles.

Halevy a déclaré qu’il avait rapidement compris la gravité des attentats du 11-Septembre et qu’ils auraient un impact profond sur le monde, affirmant dans les années qui ont suivi qu’ils conduiraient à une « Troisième Guerre mondiale ». Outre les guerres jumelles de l’Amérique en Irak et en Afghanistan – cette dernière s’est officiellement terminée le mois dernier –, il y a eu en effet de nombreuses guerres au Moyen-Orient au cours des 20 dernières années, au Yémen, en Syrie, en Libye, au Liban et à Gaza, qui peuvent au moins partiellement être attribuées aux attentats du 11-Septembre.

« Tout ce que j’avais prévu ne s’est pas déroulé de cette façon, mais je pense que, ce qui était clair, c’est qu’à la suite de cela, la terreur devait être traitée d’une manière différente, les priorités devaient être différentes, et les règles du combat devaient être modifiées en ce qui concerne la façon dont on traite les menaces potentielles, comme les individus qui peuvent être de potentiels terroristes », a-t-il déclaré.

Photo d’illustration : Un soldat irakien ferme la porte d’une cellule de la prison d’Abu Ghraib, aux abords de Bagdad, le 2 septembre 2006. (Crédit : AP Photo/Khalid Mohammed, File)

M. Halevy a noté que les services de renseignement se sont « définitivement tournés vers la prévention plutôt que la punition » à la suite des attentats du 11-Septembre, ce qui a entraîné une augmentation des pratiques telles que la surveillance et la torture – les « techniques d’interrogatoire renforcées », selon le gouvernement américain.

« Les règles du jeu ont changé, d’une manière très remarquable. Et la prévention est devenue une approche acceptée à certains égards », a-t-il déclaré.

Les signes avant-coureurs

Au fil des ans, il a été rapporté que les services de renseignement israéliens avaient averti leurs homologues américains d’un potentiel « assaut majeur sur les États-Unis » par Oussama Ben-Laden avant l’attaque du 11-Septembre, comme l’a écrit le Los Angeles Times en 2001. Halevy a déclaré que les détails spécifiques de la menace n’étaient pas connus ou anticipés.

« Il n’y a eu aucun avertissement préalable de l’événement aux États-Unis. Il a pris tout le monde par surprise », a déclaré l’ancien maître de l’espionnage.

Mais cela ne veut pas dire que personne n’a vu venir une attaque d’Al-Qaïda. Dans les années qui ont précédé les attentats du 11-Septembre, le groupe terroriste avait mené un certain nombre d’opérations réussies sur des cibles américaines à travers le monde entier, démontrant un haut niveau de sophistication et de capacité.

« Ces attentats ont été précédés de trois événements majeurs : les deux premiers ont été l’attaque de deux ambassades américaines à Nairobi et à Dar es Salaam », a déclaré Halevy, faisant référence aux deux attentats à la bombe quasi simultanés perpétrés par Al-Qaïda au Kenya et en Tanzanie, qui ont tué plus de 200 personnes à Nairobi et 11 à Dar es Salaam.

« L’autre était une attaque contre un navire américain au large des côtes d’Aden », a-t-il ajouté. En octobre 2000, des membres du groupe ont fait naviguer un petit bateau bourré d’explosifs jusqu’au USS Cole, au large des côtes yéménites, et ont fait exploser leurs charges, tuant 17 marins américains et en blessant des dizaines d’autres.

Des experts dans un bateau rapide examinent la coque endommagée de l’USS Cole dans le port yéménite d’Aden après une attaque d’Al-Qaïda qui a tué 17 marins, le 15 octobre 2000. (Crédit : AP Photo/Dimitri Messinis, File)

« Tous ces événements, qui ont eu lieu avant le 11-Septembre, ont certainement montré que l’organisation terroriste internationale Al-Qaïda était tout à fait capable de mener toutes sortes d’opérations qui étaient, dirons-nous, des premières en termes d’ampleur », a déclaré M. Halevy, à la voix douce et à l’accent britannique.

Les attentats du 11-Septembre ont également été les premiers pour lesquels les auteurs ont utilisé Internet pour préparer leurs attaques. L’un des architectes du projet terroriste, Khalid Sheikh Mohammed, a utilisé le Web pour rechercher les écoles de pilotage américaines où certains des assaillants ont appris à piloter les avions utilisés dans les attentats. Si les services de renseignement avaient suivi les activités en ligne de Mohammed, un agent terroriste connu, cela aurait pu déclencher un potentiel signal d’alarme.

« Dans la période précédant l’événement, ils ont utilisé l’Internet, et personne ne couvrait la Toile de cette manière. C’était aussi une révélation très, très dure », a déclaré Halevy.

Halevy a été un ardent défenseur du chef de la CIA de l’époque, George Tenet, qui a été critiqué pour son incapacité à anticiper et à prévenir les attaques. Il a écrit un article pour le défendre dans The Economist après que la Commission du 11-Septembre a publié son rapport accablant sur la question en juillet 2004.

La Commission du 11-Septembre, officiellement la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis, a notamment accusé la CIA d’avoir manqué « d’imagination » dans la prévision des attentats, en particulier en n’envisageant pas sérieusement la possibilité qu’un avion puisse être utilisé pour commettre un attentat « alors que le terrorisme suicidaire était devenu une tactique principale des terroristes du Moyen-Orient ».

Selon la commission, une telle analyse aurait permis aux services de renseignement de reconnaître les signes avant-coureurs des attentats du 11-Septembre et, éventuellement, de les prévenir.

Des pompiers travaillent sous les meneaux détruits, les montants verticaux qui faisaient face aux murs extérieurs des tours du World Trade Center, après l’attaque terroriste contre les tours jumelles à New York, le 11 septembre 2001. (Crédit : AP Photo/Mark Lennihan, File)

Halevy apprécie l’importance d’une telle pensée créative, mais affirme que cela ne suffit pas. « Je peux imaginer toutes sortes de choses qui pourraient se produire demain matin, que les Iraniens pourraient faire, que les talibans pourraient faire. L’imagination est importante, mais elle doit aussi être liée d’une manière ou d’une autre à une base factuelle », a-t-il déclaré.

Dans son texte pour The Economist, Halevy note que, même s’il avait parfaitement imaginé une attaque du type 11-Septembre à l’avance, Tenet n’avait pratiquement aucune chance d’obtenir du gouvernement américain qu’il mette en place les précautions de sécurité nécessaires pour l’empêcher.
« Même si les pouvoirs en place à l’époque avaient été aussi imaginatifs que possible, et si, par exemple, le directeur de la CIA avait publiquement imaginé l’horreur d’une attaque simultanée contre la Maison Blanche, le Congrès, le Pentagone et les tours jumelles de New York, je doute sérieusement que le président aurait trouvé un soutien pour ce qui a été décrété après ce jour fatidique », a écrit Halevy en 2004.

Pourtant, Halevy a reconnu qu’il y avait des lacunes importantes dans les champs d’action des services de renseignement, les empêchant de voir les signes avant-coureurs d’une attaque suicide impliquant des avions détournés.

« Le fait qu’il s’agissait d’un effort si coordonné, que certaines des personnes qui ont participé aux attaques et pris le contrôle des avions avaient suivi une formation dans un établissement en Floride et appris à piloter des avions, et que personne n’y a prêté attention, est un signe que les gens ne regardaient pas dans la bonne direction. Les événements du 11-Septembre étaient une nouveauté d’un genre que personne n’a jamais prédit », a-t-il déclaré.

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