Les Libanais de Côte d’Ivoire ciblés par une campagne xénophobe
Une virulente campagne de dénigrement numérique à l'encontre des Libanais de Côte d'Ivoire, en cours depuis quelques mois, s’est encore intensifiée avec la guerre au Moyen-Orient
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« Non aux Libanais ! », « Ils vont arriver en masse », « Ils nous arrachent nos magasins » : une virulente campagne de dénigrement numérique à l’encontre des Libanais de Côte d’Ivoire, en cours depuis quelques mois, s’est encore intensifiée avec la guerre au Moyen-Orient.
Installée dans ce pays d’Afrique de l’Ouest depuis le début du XXe siècle, la diaspora libanaise est la cible d’assauts de dizaines d’influenceurs, souvent basés à l’étranger, qui crient dans des vidéos au soi-disant « grand remplacement » de la population ivoirienne.
Environ 50 000 membres de la communauté libanaise sont enregistrés auprès des services consulaires en Côte d’Ivoire, pays de plus de 30 millions d’habitants.
Partagées des milliers de fois sur TikTok, X et Facebook, ces vidéos mêlent surnoms dégradants, propos racistes et fausses informations alimentant la défiance à l’égard de cette communauté, en majorité de confession chiite et originaire du Sud-Liban.
Ces attaques numériques redoublent d’ampleur et surfent sur la peur de voir arriver une partie du plus d’un million de déplacés internes.
Des comptes prétendent ainsi que les présidents ivoirien et libanais auraient « signé un accord » pour « déverser » ces déplacés en Côte d’Ivoire, qui serait à l’origine du projet de vol direct entre Abidjan et Beyrouth porté par Air Côte d’Ivoire.
« C’est du grand n’importe quoi », réagit auprès de l’AFP le porte-parole du gouvernement ivoirien, Amadou Coulibaly, la décision d’assurer ce long courrier ayant été rendue publique « avant même qu’il n’y ait la guerre ».
« Archifaux », abonde un responsable d’Air Côte d’Ivoire, rappelant que d’autres compagnies desservent déjà le Liban.
« C’est mon pays »
Cette vague de haine en ligne n’est pas passée inaperçue auprès de la communauté libanaise.
Nina Houballah, restauratrice dans la commune abidjanaise de Marcory – où beaucoup de Libanais sont installés -, dit à l’AFP ne pas comprendre ce rejet. « La Côte d’Ivoire c’est mon pays », martèle depuis la cuisine celle qui est arrivée bébé et a adopté la nationalité ivoirienne.
Nombre de ses compatriotes vivent depuis plusieurs « générations en Côte d’Ivoire », certains « n’ont jamais mis les pieds au Liban », détaille Marwa El Chab, autrice d’une thèse sur les entrepreneurs libanais en Afrique de l’Ouest.
Lors de ses recherches, elle a analysé différentes vagues de « dénigrement de cette minorité ethnique » et établi « un parallèle avec les campagnes antisémites de la première moitié du XXe siècle en France ».
Avec les mêmes narratifs à l’œuvre, les Libanais sont régulièrement accusés de vouloir « prendre le contrôle » de l’économie ivoirienne, dont ils détiendraient « 70 % », avancent des posts trompeurs.
Des allégations contestées par le directeur général de la Chambre de Commerce et d’Industrie Libanaise de Côte d’Ivoire, Serge Akl, soulignant qu’il n’existe pas de statistiques fiables permettant d’étayer ce pourcentage.
Les 150 à 200 entreprises de la CCI Libanaise, quasi exclusivement de droit ivoirien, sont peu présentes dans les « secteurs clé de l’économie du pays » (mines, pétrole, cacao, agroalimentaire), contrairement à de grands groupes détenus par des Ivoiriens, indique-t-il.
Soupçons d’ingérences étrangères
Pour propager la colère, les auteurs de cette campagne ciblée s’appuient sur le terreau inflammable de rapports de domination documentés entre Libanais et Ivoiriens.
« Ils domestiquent nos sœurs africaines dans leur pays », rappellent certains posts, en référence au système abusif de la « kafala », octroyant tous les droits à des familles libanaises sur des travailleuses domestiques souvent originaires d’Afrique subsaharienne.
« Ils nous maltraitent », dénoncent d’autres. Illustration d’un sentiment de « discrimination dans les rapports sociaux » perçu dans la société ivoirienne, indique à l’AFP le sociologue Franck Donald Kehi.
Certains influenceurs tentent de faire basculer cette campagne numérique dans le monde réel. A l’instar de Tiesco Le Sultan, « panafricaniste » suivi par 176.000 personnes sur Facebook, qui appelle à une marche « patriotique » le 29 mars à Abidjan pour « dire non aux Libouls », qu’il qualifie « d’envahisseurs ».
Comme lui, la grande majorité des comptes qui nourrissent ces discours sont paradoxalement administrés hors de Côte d’Ivoire : France, États-Unis, Allemagne. Beaucoup ont aussi changé de pseudo de manière coordonnée début mars, se rebaptisant par exemple « Ivoiriens d’abord ».
Autre point commun: nombre d’entre eux soutiennent ouvertement les juntes à la tête du Mali, Niger et Burkina Faso, hostiles à la Côte d’Ivoire restée un partenaire privilégié de l’ancienne puissance coloniale française. Ces pays sont régulièrement à l’origine d’infox visant Abidjan.
Cette campagne de dénigrement est « une diversion » qui « masque d’autres choses », notamment des problèmes politiques, estime pour sa part un discret trentenaire d’origine libanaise interrogé par l’AFP dans une boulangerie d’Abidjan.
Alors, pour ne pas donner de grain à moudre à la haine, il « évite de porter trop d’attention à ces messages ».
la Communauté du Times of Israël !







