Paul Amar : « Le journaliste doit travailler sur les faits, non l’émotion »
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Interview

Paul Amar : « Le journaliste doit travailler sur les faits, non l’émotion »

"Je me suis inscrit dans une logique journalistique en proposant une grille de lecture du conflit israélo-palestinien basée sur les faits", explique le journaliste

Journaliste Société-Reportage

Paul Amar, présentant les nouvelles grilles d'I24 News peu de temps après sa nomination en 2015 (Crédit: Capture d'écran Youtube/I24 News)
Paul Amar, présentant les nouvelles grilles d'I24 News peu de temps après sa nomination en 2015 (Crédit: Capture d'écran Youtube/I24 News)

Aujourd’hui l’ancien présentateur vedette du journal de 20H sur France 2 « se repose ». Paul Amar s’occupe de ses enfants, voit ses amis et sa famille. Après avoir donné « sa vie et son temps à I24News », quittée brusquement pour des raisons qu’il ne souhaite pas évoquer, l’éphémère directeur de l’information de la chaîne de Patrick Drahi est de retour en Israël pour parler de journalisme – de son « pouvoir réel ou illusoire ».

La soirée se tiendra le 21 janvier, au Netanya Academic College. Il y sera question de la perte d’influence des médias traditionnels face à la Toile, et du rôle délicat d’un journaliste juif français, souvent sur la sellette.

Times of Israël : Lors d’une interview sur France Inter en décembre 2015, Sonia Devillers accusait I24News de s’aligner sur « la ligne de Benjamin Netanyahu ». Durant votre passage à I24News, où vous avez occupé le poste de directeur de l’information et de présentateur de l’émission Paris-Jaffa de avril 2015 à mars 2017, avez-vous eu le sentiment d’incarner une « voix d’Israël » en France, en apportant votre renommée et votre expérience à la jeune chaîne d’information de Patrick Drahi ?

Paul Amar : Non, je n’étais pas la « voix d’Israël ». Quand Patrick Drahi a créé I24, il l’a tout de suite positionnée comme une chaîne internationale d’informations.

Il a ainsi créé trois chaînes en langues française, anglais et arabe. Ce n’est pas rien, imaginez la création d’une chaîne en langue hébraïque dans un pays arabe ! Cela n’existe pas.

De mon côté, j’ai été très clair avec Patrick Drahi quand je suis arrivé.

Je me suis inscrit dans une logique journalistique en proposant une grille de lecture du conflit israélo-palestinien basée sur les faits, rien que les faits. Donc non, je ne suis pas la voix d’Israël. Netanyahu n’est d’ailleurs jamais venu dans Paris-Jaffa.

Pourquoi a-t-il refusé ?

Honnêtement, je ne sais pas. Pourtant, ce n’est pas faute de l’avoir invité.

J’avais en effet été interviewé par France Inter après ma nomination à I24. La journaliste m’avait dit ‘vous êtes le porte-parole de Benyamin Netanyahu’. J'[avais] été extrêmement choqué de cette accusation et de ce soupçon. Je lui répondrais aujourd’hui qu’il n’a jamais répondu à nos invitations.

Cette position de journaliste, à la fois juif et Français, est si difficile à tenir ?

C’est difficile évidemment, car on nous soupçonne d’être partisan.

D’autre part, il faut bien se battre contre le politiquement correct qui considère qu’Israël et la Palestine, sont respectivement le diable et le bon Dieu.

C’est difficile, car lorsqu’on essaye de faire son métier correctement, on est forcément dans la nuance, forcément dans le discernement.

Il suffirait de reprendre toutes mes émissions pour voir qu’elles n’avançaient que sur des faits et des analyses qui reposaient sur ceux-ci.

Delphine Horvilleur, rabbin d’une communauté libérale parisienne a été victime il y a quelques semaines de violentes attaques sur les réseaux sociaux. Elle avait émis des doutes sur le bien-fondé de la décision de Donald Trump sur Jérusalem. Elle a dénoncé les « sites poubelles » et « d’extrême-droite » de la communauté juive française. Quel regard portez-vous sur l’ensemble de ces blogs juifs francophones ?

Je regrette que ces réseaux sociaux fassent passer l’émotion avant la réflexion, parfois la fausse nouvelle avant la vraie nouvelle, le commentaire avant l’analyse.

Mais n’ayant pas lu ce qui a été écrit sur Delphine Horvilleur, je ne peux pas commenter. Je dirais simplement qu’elle n’est pas la seule personnalité juive à émettre des réserves sur la déclaration de Trump, c’est dire la diversité de la communauté juive.

Ce serait d’ailleurs une erreur de réduire la diaspora à cette seule sphère-là qui défend Israël bec et ongles.

Le titre de votre conférence laisse entendre que les médias traditionnels ont perdu leur pouvoir. Avez-vous été témoin de ce déclin ?

Il est clair que les médias n’ont plus ce pouvoir de peser sur les décisions des politiques comme ils l’avaient auparavant, du temps de la IVe République et au tout début de la Ve.

Aujourd’hui, le pouvoir des médias traditionnels est singulièrement écorné par un nouveau pouvoir qui balaie tout comme un tsunami sur son passage : le pouvoir du net.

Avec un très beau versant, certes, celui du savoir. Mais aussi avec un versant diabolique où se déversent des torrents de boue, de rumeurs, provenant de gens sur les réseaux sociaux en mal de commentaires faits de haine et de détestation, et qui rendent le net extrêmement suspect.

Vous avez dû suivre les vœux d’Emmanuel Macron à la presse. Qu’avez-vous pensé de sa volonté de créer une loi contre les fake news ?

J’applaudis, vraiment ! Je suis très choqué par l’impunité qui règne sur Internet.

Voyez le décalage entre le statut des médias traditionnels et le statut du net. La télévision, par exemple.

En France, nous avons un gendarme : le Comité de surveillance audiovisuel (CSA). Ainsi, dès qu’une erreur est commise, dès qu’un animateur franchit la ligne, le CSA le convoque, lui et le président de la chaîne, les met en demeure et les sanctionne parfois durement.

Le dernier cas est celui de Cyril Hanouna : le groupe Bolloré a été sanctionné financièrement. Le rôle de ce gendarme est donc que les médias audiovisuels se comportent d’une façon républicaine et respectable. Mais ce gendarme est inexistant pour le net.

Donc il me semble qu’il faudrait aller encore plus loin que cette idée de loi contre les fake news.

Ces commentaires déversés à longueur de journée sur les réseaux sociaux tous les jours font énormément de mal, et ils finissent par influer sur la jeunesse elle-même, et conduire à des violences.

Pour y parvenir, il faudrait avoir assez de poids sur les GAFA, les géants du net que sont Google, Apple, Facebook, Amazon ou Twitter. Mais ils ont démontré leur réticence à collaborer avec la justice…

D’abord, il faut le dire, leurs créateurs sont fantastiques. Du point de vue du progrès, ils nous apportent énormément, on ne peut que les remercier.

Mais, vous savez, la loi économique commande tout. Ils font tellement de bénéfices avec leur empire qu’ils ferment les yeux sur ses effets pervers. Il y a une prise de conscience nécessaire, et si elle n’est pas suffisante, il faut légiférer et les contraindre, tout simplement.

Moi qui étais journaliste à la télévision, je faisais attention à ce que je disais, sinon j’étais convoqué par le CSA. Il n’y a aucune raison de ne pas contraindre les géants du net quand il le faut.

A propos de CSA, vous avait-il convoqué en 1994, pour avoir apporté des gants de boxe lors du débat que vous animiez entre Bernard Tapie et Jean-Marie Le Pen sur France 2, et qui vous a valu l’éviction du journal de 20H ?

Non, le CSA connaissait très bien le président de France Télévisions et connaissait très bien quelles étaient ses très très mauvaises habitudes par rapport au pouvoir politique.

Je n’ai été convoqué par le CSA et le milieu professionnel a parfaitement compris ce qu’il se passait. (Il s’agit de Jean-Pierre Elkabach, que Paul Amar accuse de compromission avec le pouvoir dans son livre Blessures).

De manière très violente, Israël divise l’opinion. Avez-vous l’espoir que le journalisme puisse créer une troisième voie au milieu des factions rivales, où le dialogue aura pour base les faits et non l’émotion ?

Quand j’étais à I24, j’ai réformé les programmes, c’est la mission que m’avait confié Patrick Drahi.

J’ai créé plusieurs émissions, notamment l’émission Orient que j’ai confié à Cyril Amar. C’était précisément le but de la mission que je lui avais confiée, car il parle arabe, et connaît très bien le monde arabe.

Le but était de permettre aux téléspectateurs israéliens de mieux connaître ce monde arabe. Cette émission Orient a permis « d’ouvrir l’angle », et semaine après semaine de découvrir le monde arabe.

Dans cette émission, Cyril Amar a souvent organisé de magnifiques débats entre les uns et les autres. Il a démontré qu’on pouvait se parler. C’est le principe même de la démocratie, et c’est tout à l’honneur d’Israël de permettre ces échanges entre les uns et les autres qui ne sont pas du même avis.

Quel retour avez-vous eu de la part de vos spectateurs lorsque vous faisiez intervenir des personnalités du monde arabe, dont l’apparition reste malgré tout insolite dans une chaîne juive à l’audimat plutôt populaire ?

Je ne vais parler que de la période où je me trouvais à I24, et lorsque j’étais présentateur de l’émission Paris-Jaffa.

Pendant cette période, j’avais d’excellents retours de la part des francophones que je croisais chaque jour à Tel Aviv qui ne se privaient pas de me donner un avis sur mon travail.

J’avais aussi ce retour quand je rentrais en France où je donne énormément de conférences au Bnai Brith, au Crif etc….

J’ai donc pu réaliser un sondage grandeur nature, et les retours sur mon travail, sur Paris-Jaffa, sur la professionnalisation d’I24 ont été excellents.

On vous félicitait aussi de l’introduction d’un pluralisme des opinions ?

Non, on me félicitait parce que je proposais une autre grille de lecture de l’actualité proche-orientale.

La communauté juive francophone souffre énormément de l’attitude des médias à l’égard d’Israël, elle souffre énormément des conséquences et des actes antisémites.

Les Juifs de France considèrent à tort ou à raison que les médias dans leur majorité donnent une perception plus que négative de l’Etat d’Israël en le rendant responsable systématiquement de tout.

Un exemple, quand l’Unesco a pris cette décision étrange de dissocier le peuple juif de Jérusalem, ce qu’on a fait dans Paris-Jaffa a été de simplement rappeler l’histoire de Jérusalem, et son lien historique avec le peuple juif. La communauté ne trouvait pas ça ailleurs.

Ce sont les faits qu’il faut rappeler. Je me suis toujours situé dans une logique journalistique en me contentant de rapporter des faits parfois déformés ou occultés.

Voilà comment je considère mon travail. Mais je n’ai jamais été partisan dans ma vie.

Quels sont projets ?

Je vais sans doute écrire. Mais je fais en ce moment une pause méritée, car j’étais seul en Israël et j’ai donné ma vie et mon temps à I24, cela m’a épuisé.

Mais, je tiens à le souligner, côtoyer cette rédaction oú j’ai pu conjuguer mes deux passions, le journalisme et la transmission a été un bonheur inouï.

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